Armes à l’oeil, ou le combat de Maxence

La marque de la brutalité policière, Maxence L. Valade la porte en plein visage: le 4 mai 2012, il a perdu son oeil gauche.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La marque de la brutalité policière, Maxence L. Valade la porte en plein visage: le 4 mai 2012, il a perdu son oeil gauche.

Devant l’immensité du Grand Quartier général de la Sûreté du Québec, rue Parthenais à Montréal, Maxence L. Valade éprouve un certain vertige. « C’est énorme, ce truc ! C’est à ça qu’on est en train de s’attaquer !? »


Trois ans après avoir reçu en plein front un bâton cinétique tiré par un fusil de type ARWEN lors de l’émeute de Victoriaville, Maxence poursuit la SQ en dommages et intérêts. La marque de la brutalité policière, il la porte en plein visage : ce 4 mai 2012, il a perdu son oeil gauche.

Avec le collectif Armes à l’oeil, créé il y a trois mois, l’étudiant en sociologie de l’UQAM souhaite que ce procès permette deux choses : débattre du danger mortel que représentent ces armes à létalité réduite utilisées par les policiers. Et percer le mur de l’impunité policière.

Dans la bouche de Maxence, les prénoms s’additionnent au fil de son récit : Francis (Grenier), Dominique (Laliberté-Martineau), Alexandre (Allard), Éric (Laferrière), et jusqu’à la petite dernière, Naomie (Tremblay-Trudeau), atteinte par des gaz irritants propulsés par un fusil « lance-gaz » à moins d’un mètre de son visage. Ce sont tous des camarades d’infortune qui ont subi physiquement l’utilisation de ces armes à « létalité réduite ». « Chaque fois qu’un policier tire avec une de ces armes-là, il risque de causer la mort », affirme Maxence, qui serait mort au dire de son médecin si le projectile de plastique avait heurté son oeil plutôt que l’os de son arcade sourcilière, un centimètre plus haut.

 

Montée en puissance de la police

Mais pourquoi mener ce combat maintenant, trois ans après la fin du conflit étudiant épique de 2012 ? « Parce que ça m’a pris un bon trois ans pour me relever et retrouver l’énergie pour embarquer dans un mouvement. Parce que, récemment, il y a eu plusieurs événements liés à la brutalité policière, de Ferguson aux États-Unis jusqu’à Rémi Fraisse mort en France [militant écologiste atteint mortellement par une grenade de dispersion en octobre 2014]. Et puis, parce qu’il y a en ce moment au Québec une montée en puissance incroyable des forces policières et une militarisation du corps policier qu’il faut arrêter avant qu’il n’y ait un mort. »

Dans le café où il explique combien il se sent à sa place dans la « dignité » d’une foule sillonnant la rue, Maxence L. Valade présente le profil du révolutionnaire philosophe, qu’on imagine manifester fleur à la boutonnière. Il cite du Walter Benjamin — « C’est l’état normal des choses qui mène à la catastrophe »— et du Gilles Deleuze — « Il ne s’agit pas de craindre ni d’espérer, mais de trouver de nouvelles armes » — pour expliquer combien le mouvement d’indignation actuel l’encourage et le rassure, même si certains n’y voient qu’un « fourre-tout » diffus sans contours clairs.

Le jeune homme de 23 ans s’enflamme. « Quand ton monde rime soit avec un champ pétrolifère infini, soit avec l’omniprésence des policiers, soit avec une pharmacie généralisée, les moments de puissance qui rassurent sont ceux qui t’habitent quand tu te présentes dans la rue avec des milliers de personnes et que tu te sens à la hauteur de ton époque. Tu te dis : il faut tirer le frein d’urgence parce que sinon, on se dirige droit vers la catastrophe. »

La cause de 2012, une hausse des droits de scolarité décrétée après un long règne de gel, était en quelque sorte « facile », sinon à combattre, du moins à comprendre, croit Maxence. « 2012 et 2015, ce sont deux mondes. La conjoncture est différente, les mouvements aussi. Le fait qu’on arrive à faire une grève aujourd’hui sur des enjeux comme l’austérité, le transport pétrolier, l’exploitation des sables bitumineux, c’est un gain absolu, pas un recul ! Oui, le mouvement est plus difficile à saisir pour les médias, la population, mais c’est ce qui le rend intéressant, je trouve. »

En s’attaquant au symbole que constituent les forces policières, le collectif Armes à l’oeil et Maxence veulent aussi égratigner au passage « le rapport de force qui lie le pouvoir politique à son bras armé », ce qui expliquerait la « frilosité des élus » lorsque vient le temps de dénoncer une bavure policière — si l’attaque au fusil-gaz de la jeune Naomie la semaine dernière à Québec a ébranlé la ministre de la Sécurité publique, Lise Thériault, le maire Régis Labeaume, lui, a réagi en deux temps avant de finalement condamner le geste du policier.

« La force de l’État en ce moment, c’est d’avoir fait en sorte que les citoyens se conçoivent en ses termes à lui. Cette constance langagière est sans doute l’un des pires problèmes que nous avons à affronter », explique Maxence, qui n’a confiance ni en la police ni non plus en ces organes de déontologie policière qui l’entourent, et qui dénonce le fait que la police jouisse toujours du bénéfice du doute.

Il dit mener sa lutte non seulement pour lui et pour nourrir le débat public, mais aussi pour toutes ces « victimes » anonymes qui ont subi la répression lors de manifestations, à coups de matraque, mais aussi à coups de contraventions et d’accusations criminelles. Alors que la crédibilité du règlement municipal P6 est malmenée devant les tribunaux, Maxence rappelle le cas de toutes ces personnes qui « ont subi l’appareil judiciaire pendant des années, ont eu des conditions absurdes à respecter, comme des couvre-feux à 20 h, et qui, au final, ont été acquittées faute de preuve. C’est totalement affligeant ! »

Entouré de ces personnes jour après jour dans la rue, Maxence se sent bien. Beaucoup mieux que seul chez lui dans des périodes d’apathie et de normalité tranquilles. « Tous ceux et celles qui continuent malgré les coups et les amendes témoignent d’une dignité incroyable en comparaison avec l’indignité des policiers et des pouvoirs politiques qui utilisent la répression pour se débarrasser des conflits et des crises sociales. »

La brutalité policière en cinq dates

21 avril 2001 Au Sommet des Amériques, à Québec, Éric Laferrière a le larynx fracturé après avoir été atteint à la gorge par une balle de plastique.

Juin 2001 Un rapport produit par la Ligue des droits et libertés conclut que les balles de plastique tirées par les fusils ARWEN ne doivent plus être utilisées.

4 mai 2012 Une manifestation en marge du Conseil général du PLQ fait plusieurs blessés, dont Maxence L. Valade, Dominique Laliberté-Martineau et Alexandre Allard, tous trois affirmant avoir reçu des balles de plastique.

Janvier 2015 Création du collectif Armes à l’oeil.

25 mars 2015 Maxence L. Valade intente une poursuite en dommages et intérêts contre la Sûreté du Québec.
«Recevoir un coup de matraque, ça déclenche toute une réaction qui fait la force des manifestants. Soudainement se matérialise dans la rue une violence qu’on sent tous les jours. Et tu vois que tu n’es pas seul à sentir ça. La rage que tu en retires te donne la capacité d’aller encore plus loin.»

Maxence L. Valade

À propos du fusil ARWEN

Le fusil de type ARWEN (Anti-Riot Weapon Enfield) propulse le AR-1, un bâton cinétique en polymère pesant 80 grammes à la vitesse de 74 mètres par seconde. Dans son rapport publié en juin 2001, à la suite des manifestations du Sommet des Amériques, le comité de surveillance des libertés civiles de la Ligue des droits et libertés notait que les «balles de plastique tirées par les ARWEN 37 sont particulièrement dangereuses, voire potentiellement meurtrières, notamment lorsque cette arme est utilisée dans une foule».
7 commentaires
  • Julien Villeneuve - Abonné 30 mars 2015 00 h 51

    <3

    Lâche pas, Maxence.

    C'est un honneur de lutter à tes côtés.

  • Carmen Labelle - Abonnée 30 mars 2015 01 h 03

    Bravo Maxence d'avoir trouvé le courage de te relever et de continuer la juste lutte afin de défendre les droits pour lesquels je me suis battue avec toute une génération de jeunes «hippies» tels que l'on nous nommait de façon méprisante à l'époque. Aujourd'hui grand-mère je suis dans la rue avec vous quand je le peux, pour toi, pour vous, pour mes petits-enfants , pour NOUS, et tous ceux qui viendront après!

  • Denis Paquette - Abonné 30 mars 2015 02 h 14

    Qui sont ces gens et quelles sont leur influences

    il va bien falloir , un jour que nous sachions qui sont les gens qui produisent des armes anti- émeutes, qu'elles sont les gens qui pensent et développent des stratégies anti-émeutes qu'elle est leurs influences sur les corps de policiers

  • France Martin - Abonnée 30 mars 2015 10 h 40

    avec toi

    Depuis cette fameuse émeute, la longue nuit à chercher des jeunes arrêtés et/ou blessés après avoir été gazée sans avoir commis aucune trace de violence, j'ai beaucoup changé ma vision de la police. Depuis, les actions des policiers faites en toute impunité ou jugées par des policiers ne m'ont pas convaincus de revenir à de meilleurs sentiments. Cela dit, je sais voir le bon travail des policiers en plusieurs circonstances. Je suis de tout coeur avec toi Maxence. Je te remercie de te lancer dans cette aventure pour réussir à changer un peu les choses pour diminuer la toute puissance de la police d'état... Affection.

  • Sylvain Auclair - Abonné 30 mars 2015 11 h 38

    Conditions

    Peut-on poursuivre la police pour avoir ordonné des conditions excessives pour une libération suite à une arrestation qui n'était, finalement, même pas justifiée?

    • Marc G. Tremblay - Inscrit 30 mars 2015 17 h 44

      Peut-on poursuivre la police faisant malgré tout son boulot, suite à une blessure grave..., surtout causée parce que l'on se trouvait au mauvais endroit, au mauvais moment... ?