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L’évêché des dialogues

De passage en Algérie, nos pas nous mènent à l’évêché d’Oran, où une salle fait office de cathédrale. Voici l’antre de tous les dialogues interreligieux, mais les replis sur soi sont impossibles.

Depuis l’indépendance du pays en 1962, l’exode des Français pieds-noirs, parachevé au cours la décennie noire de la guerre civile entre 1991 et 2002, a vidé la ville (et le pays) de sa population catholique. Des églises tombent en ruine (comme bien des bâtiments algériens), sinon sont muées en mosquées, en centres culturels, etc. L’évêque d’Oran, Jean-Paul Vesco, nous reçoit, tout simple, ses vêtements civils ornés d’une simple croix, le frère Christian-Marie Donet à ses côtés, tous deux dominicains. À oublier en ces lieux ; les idées toutes faites sur le sectarisme du clergé. « L’Église est un acteur de la société civile, explique l’évêque. Cinq mille étudiants utilisent notre bibliothèque. On ne se préoccupe pas de confessionnalité. »

Et de nous faire faire le tour de céans. Devant la porte, un Belombra, dont ils coupent les branches l’hiver, couvre les humains de sa ramure le reste de l’année. À l’intérieur, tout est chargé d’histoire et de mythe.

L’évêché est demeuré ouvert au cours de la décennie noire de la guerre civile qui ensanglanta l’Algérie entre 1991 et 2002. L’évêque de l’époque, Pierre Claverie, né en 1938 dans le quartier Bab El Oued d’Alger de parents pieds-noirs, fut assassiné ici, le 1er août 1996, dans le sillage des meurtres des moines cisterciens du monastère de Tibhirine, dont l’histoire fut recréée dans Des hommes et des dieux, de Xavier Beauvois. Certaines sources affirment qu’il en savait trop sur les événements de Tibhirine ; d’où cette explosion à l’entrée de l’évêché, où il laissa sa vie et celle de son jeune chauffeur algérien, Mohamed Bouchi.

Des photos aux murs montrent les lieux éventrés, sens dessus dessous, avec une petite statue de la vierge dans sa niche, qui elle, n’a pas bougé. « On avait beau laver, peindre les murs, le sang ressortait toujours », explique le frère Donet. Plus loin, la tombe de l’évêque Claverie a sa plaque au sol, avec les photos de son beau visage intelligent et les fleurs. « C’était un homme extraordinaire », dit l’évêque d’une voix émue. Pierre Claverie, qui parlait parfaitement arabe, spécialiste de l’islam, fut un homme de tous les dialogues. À Oran, on le surnommait l’évêque des musulmans.

Une inspiration pour Camus

Plus loin, la magnifique statue d’une vierge espagnole du XVIe siècle. On la dit miraculeuse et les légendes ont la vie dure à Oran. En 1849, une terrible épidémie de choléra ravagea la ville (inspirant à Albert Camus, son roman La peste). De l’église Saint-Louis, dans le vieil-Oran, des catholiques, mais aussi des musulmans et des juifs auraient grimpé en procession avec cette statue jusqu’aux hauteurs de Santa Cruz, sur l’Aïdour, où subsistent encore les ruines des fortifications espagnoles, implorant son secours. La pluie se serait alors abattue sur la ville, nettoyant les égouts et les eaux stagnantes pleines de détritus, chassant les miasmes. Le déluge de trois jours aurait délivré Oran de l’épidémie, d’où l’érection l’année suivante, de la chapelle, Notre Dame de Santa Cruz, réédifiée depuis. Même les musulmans viennent implorer la vierge, pour la fertilité, la richesse et tout ce qu’on voudra.

L’évêque y célèbre souvent la messe. Mais son rôle s’étend au-delà. Sous le chapeau de la mission sociale Caritas, parfois avec un coup de pouce de Médecins du monde, d’associations de sidéens, des ambassades, etc., en petit réseau, son église tente d’assister un pays aux besoins sociaux criants. « On a un projet pour les enfants migrants, les femmes en difficulté, qui ont souffert de violence ou d’exploitation sexuelle, explique l’évêque Vesco. L’ambassade canadienne y est impliquée. Mais la bureaucratie algérienne ne nous laisse pas une grande marge de manoeuvre. »

Venus du Mali, de la Syrie, du Niger, de la Libye, mais désormais aussi du Cameroun, de la Côte d’Ivoire, de toute l’Afrique subsaharienne, fuyant les conflits, des gens traversent l’Algérie dans l’espoir d’atteindre le Maroc puis l’Europe. Plusieurs se retrouvent pourtant captifs, et s’y installent, bon gré, mal gré. L’Algérie, que sa jeunesse rêve de fuir, devient, ironie du sort, terre d’accueil pour ces hommes et ces femmes émergeant du désert, vidés, affamés, exploités par des passeurs. « Les Noirs, on n’en voyait jamais, précise Mgr Vesco. Ils se retrouvent ici dans un cul-de-sac. C’est un flux migratoire nouveau et on veut leur permettre de rencontrer des gens susceptibles de les aider. Depuis janvier 2013, une centaine d’enfants migrants sont nés à Oran. Quant aux femmes, certaines battues, d’autres prostituées, elles ont besoin de groupes de parole, d’appuis. Notre évêché possédait un bout de terrain en friche, sur lequel devrait être inauguré, fin mars, un lieu pour se poser et parler. » Il se sent tout fier d’offrir ces quelques mètres dans une zone franche.

On va visiter le lieu peu après, mais rien n’est encore érigé. Le chantier s’active après le long défrichage d’une petite jungle urbaine, où quelques poules caquettent en protestant devant leur royaume envahi. Pas grave !

Ça bouge. Une goutte d’eau pour la soif, mais c’est énorme ici.

Odile Tremblay était en Algérie l’hôte de l’Ambassade canadienne et de l’Institut français d’Alger et d’Oran.

 

L’évêque d’Oran Jean-Paul Vesco (à droite), en compagnie du frère Christian-Marie Donet, devant leur précieux Belombra Photo: Miriam van Nie

L’Église est un acteur de la société civile, explique l’évêque. Cinq mille étudiants utilisent notre bibliothèque. On ne se préoccupe pas de confessionnalité.

L’évêché est demeuré ouvert au cours de la décennie noire de la guerre civile qui ensanglanta l’Algérie entre 1991 et 2002. Des photos aux murs montrent les lieux éventrés, sens dessus dessous, avec une petite statue de la vierge dans sa niche, qui elle, n’a pas bougé. Photo: Miriam van Nie
7 commentaires
  • André Jacob - Abonné 24 mars 2015 03 h 02

    Témoignage de bonne foi!

    Excellent reportage! Madame Tremblay démontre que même dans l'adversité, la fraternité humaine peut toujours faire des miracles. Au-delà des croyances et du fanatisme, des êtres humains arrivent toujours à vivre l'amour et à le faire vivre. Merci madame Tremblay de nous avoir transmis ces témoignages simples avec une grande sensibilité!

  • Daniel Bérubé - Inscrit 24 mars 2015 03 h 03

    On pense avoir eu

    la vie difficile ici, à certaines époques; oui, c'est vrais, mais ils l'ont eu aussi ailleurs. Le tout fait sans doute parti de la vie humaine, ou plutôt de certaines vies humaines, pas toutes... la souffrance semble parfois être ce qui donne valeur à la vie.

    • Gaston Bourdages - Inscrit 24 mars 2015 05 h 45

      Votre dernière phrase monsieur Bérubé dérange. Je vous remercie d'avoir osé aborder la souffrance sous cet angle. Une dame du nom de Gina Caron a, semble-t-il, écrit un volume qu'elle a intitulé: «L'Éthique de la souffrance» Et si la ou les souffrances de l'un-e aidaient «l'autre» à vivre, à mieux vivre ses propres souffrances ? En soi, toute souffrance n'a aucun sens. Elle est, au départ, irrecevable. Elle fait partie de la nature humaine et l'Homme, dans ses imperfections, en est cause, origine, racine et surtout mais surtout conséquences. Qui, être humain, peut se targuer de n'avoir jamais été «catalysateur» de souffrances? En faire examen et prendre, par la suite, conscience est peut être aussi faire éloge à vie, petit et grand «V» ?
      Mes respects et mercis à madame Tremblay.
      Gaston Bourdages,
      Auteur.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 24 mars 2015 06 h 42

      Les grecs antiques disaient : «Les dieux sont jaloux de nous car notre vie est éphémère.» J’aimerais bien qu’on ne s’attarde pas à le prouver obstinément.

      PL

  • François Dugal - Inscrit 24 mars 2015 08 h 03

    Le chœur des lecteurs

    Je me joins au choeur des lecteurs afin de féliciter madame Tremblay pour ces reportages d'une rare qualité qui font honneur au Devoir. Je remercie également les commanditaires qui ont permis son déplacement.
    "Fais ce que doit" (et tiens-toi!)

  • Yvon Bureau - Abonné 24 mars 2015 08 h 13

    Quel texte, Odile.

    Touchant. Rappelant ce si beau et bon film Des hommes et des dieux. Rappellant le vécu si intense et souffrant et si compatissant. Touché. Merci.

    J'aime bien la photo du Le Devoir écrit. «L’évêque d’Oran, Jean-Paul Vesco, nous reçoit, tout simple, ses vêtements civils ornés d’une simple croix, le frère Christian-Marie Donet à ses côtés, tous deux dominicains.» Ils sont habillés comme du monde, loin de ces robes et de ces rubans et de ces coiffes colorés qui enveloppent ces hommes de haute Église. «La parole est l'ombre de l'action» (Démocrite)

    Je relis, pour nourrir davantage mon humanité. Ils font honneur à notre humanité, ces vivants si croyants.

    Habite, touche et marche ces lieux, pour nous, Odile.

  • Denis Paquette - Abonné 24 mars 2015 09 h 21

    Ouvrir tout grand l'imagination

    Quel beau témoignage unique ou l'amour est sans frontière, pourquoi aurait il besoin de toutes sortes de justifications enfin certains d'allégences pour exister, faut- il qu'il soit emmalgamé pour utiliser un discours moderne pour exister, merci madame pour ce tres beau texte, aimer n'est il pas ouvrir tout grand l'imagination