Briser le cycle infernal des agressions sexuelles

Avec le délinquant sexuel, les membres du cercle doivent signer une alliance, soit un ensemble de règles à respecter. Et les secrets sont interdits.
Photo: Thinkstock Avec le délinquant sexuel, les membres du cercle doivent signer une alliance, soit un ensemble de règles à respecter. Et les secrets sont interdits.
En dedans comme en dehors, ils sont des parias. Alors que le gouvernement fédéral coupe dans la réinsertion, les délinquants sexuels sont de plus en plus laissés à eux-mêmes à leur sortie de prison. Mais à quel prix pour la société ?


Dans un petit local du Plateau-Mont-Royal : une grande table, des chaises, le coordonnateur et « chef de famille », trois bénévoles et deux délinquants sexuels. C’est Stéphane* qui commence. « J’ai été condamné pour meurtre en 1986, pour l’homicide d’un jeune garçon de dix ans. C’était pas dans un contexte sexuel mais j’avais une autre accusation d’agression sexuelle sur une petite fille », dit-il froidement, visiblement très habitué à raconter son histoire.

C’est la coutume de confier le pire à la première rencontre avec les bénévoles des Cercles de soutien et de responsabilité du Québec (CSRQ), un organisme qui aide à la réinsertion sociale des criminels sexuels. Dès lors, sans autre secret et non-dit, la relation de confiance peut se développer.

Les crimes que Stéphane vient de confesser, et qui lui valent la prison à perpétuité, sont les seuls dont cet hébéphile — adulte qui éprouve une attirance sexuelle envers les adolescents — sera véritablement accusé. À 15 ans, parce qu’il est mineur, on l’envoie « réfléchir » à la vieille prison de Trois-Rivières pour avoir agressé deux garçons de 9 ans. S’ensuivront 39 tentatives, non judiciarisées, qui feront dans plusieurs cas des victimes.

« L’isolement social est au coeur d’une récidive », dit Maxime Janson, coordonnateur de l’organisme. En créant des communautés d’appartenance autour d’un ex-détenu ayant commis un crime à caractère sexuel — ici, la priorité est donnée aux prédateurs évalués à haut risque de récidive —, la spirale de la solitude est brisée.

Sortir du tunnel à travers lequel il voyait la vie, tisser des liens. Après 24 ans de pénitencier, dont une grande partie au « max », c’est ce dont Stéphane a eu besoin il y a cinq ans, lorsqu’il a recouvré sa liberté. En dedans, il avait tenté maintes fois de se suicider et avait survécu à plusieurs tentatives d’assassinat. Il suit aussi une thérapie pour délinquants sexuels.

Lui-même a été agressé enfant, par le fils un peu plus vieux d’un voisin. Son père l’a battu quand il s’est confié. « Trois jours après, quand ça a recommencé, j’ai fermé ma gueule, raconte-t-il. Après, quand j’ai commis mes agressions, je me suis servi de ça, les menaces verbales et psychologiques. Je disais [aux victimes] qu’elles n’allaient pas être crues et qu’elles allaient manger des volées. »

Au pénitencier, Stéphane joue au dur. « J’avais un front de boeuf. Dans ma tête, j’étais rentré là pour ne plus jamais sortir. On m’avait enfermé et on avait jeté la clé. » Comme il a une formation en informatique, il est appelé à faire divers boulots, s’occupe un peu de comptabilité, ce qu’il fait encore aujourd’hui à temps partiel pour les CSRQ. On lui parle de réinsertion sociale et dès 2007, on l’autorise à des séjours en maison de transition. « J’ai dit à mon ALC [agent de libération conditionnelle] qu’il fallait commencer par me réhumaniser. Je détestais tout le monde. »

Organisme menacé

En 2010, il obtient sa remise en liberté définitive, assortie de conditions assez sévères. Peu lui importait. « J’ai marché sur la rue Saint-Denis et j’ai pleuré. J’étais comme un petit gars de quatre ans dans un Toys R’us. » Sa famille ne veut plus rien savoir de lui : il est seul au monde. Et enfouie dans ses tripes, la crainte constante de rechuter, que son « passager secret », comme il l’appelle, reprenne le volant de sa vie et le fasse déraper.

« On ne peut pas les laisser à eux-mêmes. L’image que j’ai est celle de quelqu’un qui déciderait d’escalader une montagne, seul. C’est presque suicidaire de penser que quelqu’un va pouvoir s’en sortir tout seul », soutient frère Fernand, qui est aumônier en pénitencier et très impliqué dans les Cercles. Ces derniers sont pour lui une façon de limiter les agressions pour qu’il n’y ait « plus jamais de victimes », comme le dit le slogan des CSRQ.

Avec une quarantaine de bénévoles, cet organisme montréalais soutient actuellement à lui seul près de 30 délinquants sexuels sortis de prison avec aussi peu que 80 000 $ de budget annuel. Pourtant, au 31 mars prochain, Service correctionnel Canada (SCC) réduira radicalement le financement qu’il lui accorde. Maxime Janson mène une véritable croisade pour la survie de l’organisme. Il recueille des lettres d’appuis d’experts du milieu carcéral, interpelle des députés, rencontre les médias — il était d’ailleurs à TVA il y a trois semaines.

« Le Centre national de prévention du crime a fait une évaluation pour voir l’efficacité des cercles de soutien. Le rapport démontre qu’en moyenne 17 % des délinquants sexuels récidivent, mais que ça tombe à 10 % s’ils suivent un traitement et 2 % s’ils sont accompagnés par un cercle de soutien », insiste M. Janson, qui a fait ses études en sociologie.

Son organisme n’est pas le seul à être menacé de fermeture. Le Centre d’études et de recherche de l’Université de Montréal (CERUM), qui oeuvre auprès des agresseurs sexuels à risque élevé de récidive en leur offrant des suivis avec des professionnels va cesser ses activités faute de financement du fédéral. Le Centre d’entraide et de traitements des agressions sexuelles (CETAS) des Laurentides, lui, ne pourra plus offrir ses services aux contrevenants fédéraux, qui ont les peines les plus sévères.

« Si vous voulez de la violence, pratiquez l’exclusion », lance frère Fernand, qui croit beaucoup à la réinsertion sociale. « Les cercles de soutien sont le moyen idéal de dire à quelqu’un qui a vécu le rejet : “ Nous sommes ici pour toi et nous t’aimons comme tu es. Ne désespère pas de devenir quelqu’un que tu aimeras ”. »

Les sentiments de rejet, de honte, de peur, Jean*, qui a passé 24 ans de détention au maximum pour plusieurs agressions sexuelles, les vit à chaque instant. Il paranoïe à l’idée d’être reconnu par un ex-codétenu. Même s’il est incognito sur la rue, il a l’impression qu’il marche avec son crime tatoué sur le visage. « Des fois, je pète des free game. C’est irréel. »

Le choc est brutal. Enfermé à l’âge de 28 ans. Il est sorti de prison le 16 janvier dernier, il y a à peine deux mois. Sans aucune transition. « Le cul sur l’asphalte. »

À 52 ans, cet alcoolique condamné pour des agressions sexuelles doit refaire sa vie. Il ne connaît personne et sa famille a rompu tous liens avec lui. Enfant, il a été battu à répétition par son père violent, qui s’en prenait aussi à ses frères et soeurs. Il cache ses blessures au fond de lui et ne s’en libère que lorsqu’il se masturbe. Sa déviance est déclenchée.

Ses crimes ? Il ne les oublie pas. C’était en 1990, à Québec. Ivre, il a pris en otage et agressé sexuellement deux femmes avec qui il jouait aux cartes dans un chalet. Étant donné un dossier étoffé de nombreux vols, il écope de six ans de prison qu’il purge à Cowansville en sécurité moyenne. « Mais c’était pas fini. Le méchant n’était pas sorti. On m’a mis avec une agente de classement, une belle femme. Et ce qui devait arriver est arrivé. Je l’ai agressée à l’intérieur du pénitencier », confie-t-il, le regard fuyant.

Il devient subitement un des criminels les plus dangereux. Il est envoyé dans une unité spéciale de détention, « la prison des prisons ». Les deux parties étaient d’accord pour lui donner 10 ans, mais lui réclame une sentence à perpétuité, pour se « punir ». Il passera 20 ans de plus au maximum, sans jamais en sortir.

Reprendre contact avec la réalité au-dehors le submerge. Il se voit comme un paria de la société. « Il y a souvent un genre de peur, de phobie et de dégoût pour les délinquants sexuels. Il ne faut pas oublier qu’il y a, dans tout être humain, un enfant, explique frère Fernand. C’est aussi ce qui peut amplifier de beaucoup l’horreur des gestes posés. »

Il faut beaucoup d’abnégation pour se dire que personne n’est réductible à sa pire faute. Dans l’imaginaire collectif, certains crimes particulièrement immoraux sont impossibles à pardonner. « Il peut y avoir beaucoup moins d’empathie pour les agresseurs, car c’est une pathologie qui commande le rejet », ajoute Chloé, une psychologue en milieu carcéral auprès des délinquants sexuels qui est venue au Québec depuis la France pour apprendre sur la justice réparatrice. « Ça touche à l’intime, à ce qui est au fond de chacun d’entre nous. Les gens s’identifient aux victimes. Mais quand on parle à un braqueur de banque, on ne se dit pas qu’on va être braqués. »

Éviter la récidive

Lors des rencontres hebdomadaires d’une heure, les bénévoles du cercle accompagnent le délinquant sexuel dans de simples tâches du quotidien comme prendre le métro. « J’ai aidé [Jean] à connaître Montréal, on a cherché des appartements et on est allés lui magasiner des vêtements », explique Fernand Bouchard qui a été lui-même agressé étant jeune par un frère en communauté. Après avoir mené toute sa vie un combat pour soutenir les victimes, il s’implique maintenant après des délinquants sexuels. « C’est très concret et très motivant. Ça m’apporte beaucoup à moi aussi. »

Les bénévoles du cercle doivent demeurer alertes à tous signaux préparant la voie à une récidive. Une envie soudaine de recommencer à boire ou des pensées qui s’évadent, allant jusqu’aux rêves érotiques. Avec le délinquant sexuel, les membres du cercle doivent signer une alliance, soit un ensemble de règles à respecter. Et les secrets sont interdits. « Autant on a besoin de sortir le méchant, autant on a peur de parler par crainte d’être réincarcérés si on avoue avoir pensé à des choses malsaines », explique Stéphane. Mais pas dans son cercle, fait de gens en qui il a confiance et qu’il a commencé à connaître alors qu’il était encore détenu.

Ces relations qu’ils développent se poursuivent lors de ses premières sorties sans escorte. Il n’a nulle part où aller et se tourne vers ses amis du cercle. « En dedans, ils nous disent d’essayer de créer un cercle social pour quand on va être dehors. Mais tu veux-tu être chum avec moi si je te dis que je suis un délinquant sexuel ? Qui va entrer en relation amoureuse avec moi ? Le cercle, c’est une police d’assurance contre moi-même. Ça m’a permis de créer une famille autour de moi, dit-il. Il ne m’a pas sauvé la vie. Mais c’est ce qui m’a maintenu vivant jusqu’ici. »

* Certains noms ont été changés pour préserver l’anonymat.

Les cercles de soutien en bref

Historique: Le premier des Cercles de soutien et de responsabilité a vu le jour en 1994, dans une petite ville ontarienne. Aujourd’hui, il en existe 18 à travers le Canada, formés d’environ 700 bénévoles.

Cercles de soutien et de responsabilité du Québec: Situé sur le Plateau-Mont-Royal, l'organisme a vu le jour en 2000.
Financement: 80 000 $ par an (1 $ d’investissement rapporte 4,60 $ au gouvernement)
Nombre de bénévoles: entre 40 et 50
Nombre de délinquants aidés: 23 (6 sont sur une liste d’attente)
Durée moyenne du suivi: 2 ans
97 %
des mineurs agressés sexuellement connaissent leurs abuseurs (source : Protection de la jeunesse)
17 %
des délinquants sexuels récidivent. Ce pourcentage tombe à 10 % s’ils suivent une thérapie adaptée et à 2 % s’ils fréquentent un cercle de soutien et de responsabilité, selon le CSRQ.
117 788$
Le coût annuel d’un délinquant incarcéré
35 101 $
Le coût annuel d’un délinquant sous surveillance (source : ministère de la Sécurité publique)

De toutes les agressions déclarées au Québec…

51 % visent des fillettes

15 % des garçons

31 % des femmes

3 % des hommes
4 commentaires
  • Céline A. Massicotte - Inscrite 21 mars 2015 07 h 00

    D'ailleurs...

    Oui... j'ai lu cet article très pertinent, et touchant. D'ailleurs je l'ai lu presque les larmes aux aux yeux. D'ailleurs, article est-il le bon mot? Un reportage écrit quoi.

    On y parle de parias... de culpabilité, et je me dis qu'il y a un bonhomme qui s'en tire à très bon compte, et deviendra-il, après son dernier mandat, un paria lui ausi, paria de la politique, et devra-t-il plaider coupable? Peut-être. mais j'en doute, ces gens là sont toujours à l'abris, mais... peut-être qu'on peut rêver? Et je ne parle pas que la réinsertion, les délinquants sexuels. mais de son oeuvre si on peut appeler ça comme ça.

    Pour le moment c'est tout ce que j'ai à dire

    Céline A Massicotte, membre retraitée du RIMAS, Regroupement des intervenants en matière d'agression sexuelle.

    Tout ce que j'ai à dire? J'oubliais, merci au Devoir pour ce reportage qui relève de l'exceptionnel à mon avis.

  • Gilles Théberge - Abonné 21 mars 2015 10 h 16

    Évidemment

    Le Centre d’études et de recherche de l’Université de Montréal (CERUM) va cesser ses activités faute de financement du fédéral.

    Évidemment, le gouvernement fédéral préfère punir. Ce qui entre en collision avec le modèle Québécois de réinsertion sociale et de réhabilitation.

    C'est pathétique, c'est-à-dire triste...

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 21 mars 2015 14 h 17

    Je récidive... et plus.

    "Qui va entrer en relation amoureuse avec moi ?" Sous-entendre si j'en parle. Personne, qui en doute? On a juste à voir l'absence totale de gens du commun, ici. Aucun intérêt, mais il en irait autrement si il était question des victimes, et on pourrait même se demander s'il n'y a pas une curiosité un peu malsaine à l'occasion, si l'intérêt est le même pour des victimes masculines que féminines? Et là, je ne parle pas à travers mon bonnet, mais tout de même dans le beurre.

    Il y a une dizaine d'année je me préparais à publier les résultats d'une recherche sur les abus et agressions sexuels de femmes (le plus souvent les mères) sur des filles; que malheureusement je n'ai pu terminer pour diverses raisons dont un certain refus du milieu.

    Je ne saurais mieux l'expliquer que par cet incident. Participant à un événement sur les abus (incluant les comportements sexuels inadéquats dont on ne parle à peu près jamais) et agressions sexuels, et à l'heure du repas je me retrouvai à table avec entre autres un juge: celui-ci, comme j'abordais le sujet sur lequel je travaillais me fit part de la seule fois où il avait eu à juger une femme, accusée d'attouchement sur sa fille, au bain, et dit l'avoir acquitée. Je lui ai alors demandé s'il aurait acquitté un homme accusé des mêmes gestes, il a réfléchi quelques secondes et un peu mal à l'aise il a dit, baissant un peu la tête, non, je ne l'aurais pas acquité...

    Il y a tellement de façon de voir l'égalité homme femme... On a qu'à penser à la violence faites aux femmes, sur laquelle on revient régulièrement dans toutes sortes de situation alors qu'il n'est pas question de celle subit par les hommes: on n'a qu'à penser aux victimes dans le monde du travail, presque toutes masculines. Ils décèdent où se retrouvent handicappés à vie, surtout dans la construction: On en parle, on en parle, mais rien ne change et les responsables s'en tire très bien.

  • Joanne-Lucine Rouleau - Abonnée 22 mars 2015 14 h 29

    Inquiétant

    D'abord merci au Devoir pour cet article. Merci surtout à tous les collègues du Service correctionnel du Canada, secteur du Québec, qui nous ont permi à nous les professionnels du Centre d'Étude et de Recherche de l'Université de Montréal (CÉRUM) de travailler auprès des agresseurs sexuels en mettant sur pied le premier programme d'évaluation et de traitement hors prison ayant reçu une reconnaissance internationale. Merci aussi d'avoir permis à des doctorants de réaliser leurs thèses et de faire avancer l'état des connaissances.

    Au cours des dernières décennies, dans plusieurs provinces, incluant le Québec, les chercheurs cliniciens du Canada étaient devenus les chefs de file dans les publications scientiques concernant l'évaluation et la prédiction de la récidive sexuelle

    A compter du 31 mars, suivant les récentes directives d'Ottawa, aucun contrat des professionnels de la santé, partenaires du Service correctionnel canadien ne sera renouvelé. Des programmes non spécifiques remplaceront des programmes de traitement éprouvés. C'est inquiétant.

    Joanne-Lucine Rouleau, abonnée et directrice du CÉRUM