Sortir l’innovation sociale de la confidentialité

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Le 4 juin prochain, l’Université Concordia accueillera le Rendez-vous de l’innovation sociale, organisé par le réseau.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Le 4 juin prochain, l’Université Concordia accueillera le Rendez-vous de l’innovation sociale, organisé par le réseau.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Si l’organisme a officiellement vu le jour il y a à peine deux ans, le Réseau québécois en innovation sociale (RQIS) oeuvre depuis plus de 10 ans à faire reconnaître l’innovation sociale comme essentielle au développement durable du Québec. Il organise un premier grand rendez-vous en juin prochain, destiné à rassembler tous les acteurs du milieu. L’objectif ? Développer un sentiment d’appartenance au mouvement et faire émerger le concept dans toute la société.

« Il serait temps que l’on reconnaisse que l’innovation sociale est aussi importante que l’innovation technologique ou organisationnelle, scande Michel Venne, le président du RQIS et par ailleurs le directeur général de l’Institut du nouveau monde. D’autant plus que les grands problèmes auxquels nous faisons face dans notre société vont requérir des changements qui ont un rapport avec le social. Les conflits qui émergent de la diversité culturelle que l’on connaît aujourd’hui, on ne les réglera pas avec des pilules ou des technologies de transport. Il va falloir réinventer le vivre-ensemble. Pour trouver des solutions, il nous faut de nouvelles manières de faire, une nouvelle façon de penser les politiques publiques. C’est ça, l’innovation sociale. »

Le Réseau québécois de l’innovation sociale rassemble aujourd’hui une trentaine de membres actifs, pour la plupart des praticiens, chercheurs, agents de liaison et de transfert, entrepreneurs sociaux, etc., et plus de 1500 personnes qui, d’une manière ou d’une autre, gravitent autour du mouvement. Première phase : sortir, sinon de l’anonymat, du moins de la confidentialité. Montrer que ça existe et que c’est primordial pour le développement durable du Québec.

« C’est le travail que nous sommes en train de mener, explique M. Venne. En commençant par rassembler tous les acteurs du milieu pour les amener à s’identifier comme tels. Il y a plein de gens qui font de l’innovation sociale sans même le savoir. Il est important que cette communauté s’affirme de manière à montrer que le concept va au-delà du concept. Qu’il est dans l’action pour trouver des solutions aux problèmes que nous vivons comme société. Et qu’il donne des résultats. »

Pour cela, le réseau a mis en place des indicateurs. Ou plutôt un outil, sorte de guide, visant à aider les innovateurs sociaux, ou ceux qui veulent vérifier s’ils le sont, à générer et définir leurs propres indicateurs.

« L’innovation sociale est multisectorielle et multidisciplinaire, explique Francine Roy, coordonnatrice du réseau. Impossible, donc, de fixer une grille d’analyse qui fonctionne pour tout le milieu. Ces indicateurs servent par exemple à mieux définir son projet. Lorsqu’on arrive auprès des bailleurs de fonds, il faut être capable d’expliquer en quoi le projet est innovant socialement, en quoi il répond à une problématique sociale spécifique. Souvent, les gens ont du mal à articuler leur pensée autour de ces concepts, qui sont relativement nouveaux. Notre guide est là pour les aider. »

Mme Roy compare la situation de l’innovation sociale aujourd’hui à celle qui prévalait il y a 20 ou 25 ans dans le milieu du développement durable.

« À part pour les écologistes, cette notion était très floue, rappelle-t-elle. Aujourd’hui, tout le monde ou presque sait de quoi il retourne. Eh bien, en innovation sociale, nous en sommes encore à tenter de faire comprendre aux gens à quoi nous servons. À expliquer que nous sommes là pour trouver des solutions nouvelles aux problématiques sociales. »

Des solutions nouvelles qui passent souvent par un travail interdisciplinaire. Un projet visant à atteindre les itinérants pourrait, par exemple, faire appel à la fois aux travailleurs sociaux et à la police. Ainsi, certaines barrières mentales doivent être brisées.

« Le principal obstacle, c’est que l’innovation, par définition, requiert que l’on prenne des risques, explique Michel Venne. Or, en innovation technologique, il y a une grande tradition de recherche-développement. Il paraît normal d’investir de l’argent dans un projet sans l’assurance d’un retour. En innovation sociale, nous n’en sommes pas rendus là. Si je prends les domaines de l’éducation ou de la santé, tout est très normé. On accepte de faire des changements seulement si ceux-ci sont basés sur les meilleures pratiques. Or, si on veut trouver de nouvelles bonnes pratiques, il faut innover. Il faut accepter de mettre de l’argent dans une expérience qui pourrait ne pas fonctionner. »

Des obstacles, des défis, des possibilités qui seront discutés le 4 juin prochain, à l’Université Concordia, à l’occasion du Rendez-vous de l’innovation sociale, organisé par le réseau. Un événement qui est destiné à rassembler tous les acteurs du milieu et qui aura pour invité d’honneur Al Etmanski, cofondateur de Social Innovation Generation (SiG), l’un des grands spécialistes canadiens de l’innovation sociale. Il donnera une conférence sur les spécificités du terroir québécois en la matière et reviendra notamment sur l’importance de mesurer l’impact de l’innovation sociale.

« Si on veut convaincre les pouvoirs publics, il faut pouvoir mesurer l’impact d’une expérimentation sur la société, sur l’économie, note Michel Venne. Nous allons, par exemple, mettre à l’épreuve des faits le guide sur les indicateurs que nous avons développé, de manière à l’améliorer. On va parler de l’impact, le montrer et discuter de la façon de mieux le mesurer. Si on veut qu’une expérimentation valable et positive sur le plan local ait une chance de devenir en bout de ligne une politique publique, il faut pouvoir en démontrer très clairement les impacts. »

Car le but ultime de toute expérimentation en innovation sociale est bien là : espérer faire l’objet à terme d’une politique publique. De ce point de vue, les acteurs québécois du milieu nagent en pleine incertitude.

« On ne connaît pas aujourd’hui le destin de la politique de recherche et d’innovation qui avait été rendue publique par le précédent gouvernement, explique Michel Venne. On sait, en revanche, qu’il y a une remise en question de tous les programmes sociaux au niveau de la province. Nous sommes dans l’incertitude, ce qui veut aussi dire que nous pouvons croire en de belles possibilités. Dans quelle direction voudra aller le gouvernement ? Voudra-t-il innover ou décidera-t-il de se refermer sur des choses déjà connues ? On devrait le savoir bientôt. S’il choisit la première option, l’innovation sociale devrait connaître une belle accélération dans les années à venir. »