Un laboratoire mobile pour capter les récits dans la ville

L’expérience de «pédagogie radicale» vise à saisir au vol les discours issus de la mobilité urbaine.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir L’expérience de «pédagogie radicale» vise à saisir au vol les discours issus de la mobilité urbaine.

« Allez vous perdre dans le trafic ! » C’est par cette injonction lancée à ses étudiants que Simon Harel, directeur du Département de littérature comparée à l’Université de Montréal, inaugure la première sortie du Laboratoire sur les récits du soi mobile, une expérience de « pédagogie radicale » qui vise à saisir au vol les discours issus de la mobilité urbaine. Une réalité en croissance exponentielle dans les métropoles vibrant au rythme des réseaux sociaux et de l’hyperconnectivité que même les universitaires ne peuvent plus ignorer.

À deux jets de pierre de la rue Sainte-Catherine, ses étudiants piaffent et plaisantent sur le trottoir, postés à côté d’une camionnette aux vitres teintées, bardée de caméras et de micros, qui a davantage l’air d’un camion de police banalisé que d’un haut lieu du savoir.

Ce drôle de véhicule, c’est le tout nouveau laboratoire « sur roues » du Département de littérature, équipé du nec plus ultra en matière de technologie mobile grâce au soutien reçu de la Fondation canadienne de l’innovation (FCI). Caméras légères, enregistreuses, micros, iPod et iPad s’entassent dans cet observatoire de l’urbanité mobile qui a choisi le Quartier des spectacles comme premier point de chute afin de découvrir la face cachée de ce haut lieu de la culture montréalaise.

La face cachée du quartier des lumières

« Ce n’est pas la luminothérapie ni le programme culturel qui nous intéressent. Mes étudiants sont très critiques. En fait, on est des “braconneurs” de récits. On travaille entre les lignes, on ne veut pas montrer le showcase, même si le Quartier des spectacles est quelque chose de très bien. Il y a d’autres récits qui habitent ce lieu », explique Simon Harel.

Mardi dernier, dix étudiants à la maîtrise et au doctorat ont fait leur baptême du bitume en partant traquer des récits citadins. Un « Wow ! » a fusé dans l’air froid quand Simon Harel a émergé de l’arrière du véhicule, les bras chargés de sandwiches et de cafés chauds. Micro accroché à l’encolure du chandail, le professeur a entamé son séminaire sous un petit auvent accroché au camion, surplombant le trottoir.

Passionné par l’étude de la mobilité précaire en milieu urbain, le professeur Harel confie avoir choisi de « radicaliser » sa pédagogie en créant cette classe « hors les murs ». « Si on s’intéresse à la mobilité, il faut aller là où ça se passe et même faire partie de l’interaction. L’espace public est une ressource inépuisable pour étudier les récits urbains. C’est aussi une manière pour l’Université de Montréal de prendre sa place dans l’espace public », explique le fougueux professeur, aussi à l’aise dans sa camionnette modifiée que dans une salle de cours à disserter littérature.

C’est d’abord aux interstices de la ville et aux contours de la marginalité que s’intéressera ce Laboratoire mobile, et pas à sa représentation officielle. Lors de la première sortie dans le Quartier des spectacles, les étudiants ont braqué leurs caméras et leurs micros sur une tout autre réalité que celle placardée sur les marquises des salles de spectacles.

Gabriel, étudiant à la maîtrise, entend s’intéresser à la présence des symboles identitaires québécois dans ce haut lieu de la culture. « Je veux voir comment le Quartier des spectacles met en avant des signes identitaires, comme la langue française, le drapeau ou d’autres qui indiquent que nous sommes au Québec. » Son hypothèse : ses symboles, bien présents dans l’ex-Red Light et ses pourtours, sont aujourd’hui gommés. Khalil et Simone, eux, s’intéressent à la notion d’aveuglement dans ce quartier « des lumières » qui a fait de l’éclairage urbain et de la vidéoprojection sa marque de commerce. Dans ce lieu d’éblouissement des foules, « les gens viennent chercher des expériences fortes. Or, il y a une surenchère culturelle qui mène à un certain aveuglement. Il y a un décalage par rapport à la réalité », explique Khalil.

Projet avec le Wapikoni mobile

Le laboratoire sur les récits du soi mobile a bien d’autres projets dans son sac, notamment celui de faire tandem avec le Wapikoni mobile pour capter le récit de jeunes autochtones de la rue ou traquer la parole des chauffeurs de taxi immigrants. Ces projets, tout droit inspirés de Kerouac et d’autres écrivains de la Beat Generation, pourraient d’ailleurs aussi faire partie d’un colloque sur 40 ans de contre-culture, qui se tiendra à l’automne 2015 à Montréal.

Quelques minutes avant de laisser les étudiants se perdre dans la nature, Frédéric Dallaire, coordonnateur de recherche pour le Laboratoire et responsable de la technique, leur donne quelques conseils. « Écoutez, regardez, laissez l’imprévu bousculer votre projet initial », dit-il.

Simon Harel rêve, lui, un jour d’accueillir des écrivains en résidence dans ce nouvel antre créatif « sur roulettes », doté d’un four micro-ondes, d’un réfrigérateur, d’une banquette et d’une batterie permettant une autonomie de deux jours. Un mode de recherche qui pourrait avoir un impact sur les modes de recherche et de création littéraire.

« Ce qu’on fait aujourd’hui, c’est de l’ethnologie littéraire. C’est évident qu’il va y avoir un impact sur le contenu. Cela change le discours. De nouvelles formes d’écriture pourraient en émerger, pense le professeur. Les gens y entrent et s’y sentent à l’aise pour faire des confidences. C’est comme le divan du psychanalyste. Les gens se mettent à parler… »
 

Équipé du nec plus ultra en matière de technologie mobile (caméras légères, enregistreuses, micros, iPod et iPad), le tout nouveau laboratoire «sur roues» du Département de littérature a davantage l’air d’un camion de police banalisé que d’un haut lieu du savoir. 

Ce n’est pas la luminothérapie ni le programme culturel qui nous intéressent. Mes étudiants sont très critiques. En fait, on est des “braconneurs” de récits. On travaille entre les lignes, on ne veut pas montrer le «showcase», même si le Quartier des spectacles est quelque chose de très bien. Il y a d’autres récits qui habitent ce lieu.

2 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 17 mars 2015 04 h 38

    Tout simplement emballant article à lire...

    ...et bravos pour les «braconneurs de récits» ! Quelle superbe initiative! Si je comprends et saisis bien c'est un exercice d'aller chercher l'histoire dans sa plus simple expression...au coin de la rue...dans le cadre d'une porte...dans la vie de la dame qui prend «sa marche» avec son chien. Je pense que ces étudiants se donnent rendez-vous avec la vie...dans sa plus simple expression. À vous les meilleures nourrissantes rencontres possible!
    Mes respects et mercis madame Paré.
    Gaston Bourdages,
    Auteur.

  • Danielle Marcotte - Abonnée 17 mars 2015 10 h 57

    Sur leurs traces

    Et on pourra les suivre où, ces braconneurs? Lire, voir, entendre les résultats de leurs trouvailles ?
    Danielle Marcotte,
    Auteure