Tous les jours contre le sexisme

Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir
Il est ordinaire, et si ordinaire qu’on en est venu à ne plus le voir et à le banaliser, ce qui en fait un ennemi tenace et bien incrusté dans le quotidien. Après les hautes luttes féministes, haro sur le « sexisme ordinaire », petite bataille de tous les jours pour goûter — enfin ! — un semblant d’égalité.
 

Simone, chère Simone de Beauvoir, depuis que tu as publié ta première « Chronique du sexisme ordinaire » dans les pages des Temps modernes en 1973, des choses ont changé, mais pas tant que ça, finalement. Si tu étais toujours des nôtres, tu ferais sûrement partie d’un groupe de féministes sur Facebook, tu dénoncerais les publicités sexistes sur ton compte Twitter et tu t’insurgerais contre le fait que tes copines sont encore bien souvent soumises à la plupart des tâches domestiques. Désolées Simone, le sexisme ordinaire n’est pas encore disparu.

C’est le commis à la quincaillerie qui ne s’adresse qu’à monsieur. C’est le commentaire sur la coiffure d’une politicienne. C’est la parenté qui demande : « Pis, as-tu un petit chum, là ? » C’est le mot « salope » que l’on entend encore pour décrire une femme qui a une sexualité active. Au bureau, les yeux levés au ciel quand madame parle. La tendance condescendante à se permettre auprès des filles un petit paternalisme qui n’aurait pas lieu d’être avec le collègue masculin.

La définition de sexisme ordinaire n’a pas changé non plus. « C’est la banalisation d’attitudes, de comportements ou de réflexions misogynes. Il me semble que la forme la plus insidieuse qu’il prend, c’est l’idée que l’égalité entre les femmes et les hommes est déjà là et que le féminisme n’a plus raison d’être », énonce Diane Lamoureux, professeure au Département de science politique de l’Université Laval.

« Il est encore pertinent d’en parler, parce qu’au-delà de ce qui se voit encore en premier lieu, la publicité, les jouets, dans les métiers et les universités, le sexisme est ancré profondément dans notre société, le système en est totalement imprégné », avance Isabelle Boisclair, professeure en études littéraires à l’Université de Sherbrooke et coauteure de Mines de rien, chroniques insolentes.

« J’enseigne en sciences humaines et ce que je vois, en surface, c’est un milieu assez égalitaire. Beaucoup sont en couple et leurs valeurs fondamentales sont l’amitié et l’égalité… Mais j’aimerais les côtoyer encore après leur premier enfant, dit-elle. Contrairement aux rôles sociaux, les rôles parentaux se sont difficilement améliorés avec le temps, il y a un ancrage puissant qui demeure. » Mme Boisclair observe beaucoup de comportements qui reproduisent les vieux schémas. Lorsqu’une de ses amies prend congé de la maison pour une soirée ou un week-end, celle qui vit depuis 33 ans avec son amoureux entend souvent : « C’est mon chum qui garde… Oui, mais ce sont ses enfants ! Il ne les garde pas, il est seulement avec les enfants. Et elles doivent arrêter de voir ça comme un privilège. Privilège que les hommes s’octroient sans problème. »

Pour plusieurs femmes, le sexisme ordinaire est vécu dans les espaces collectifs, comme la rue. Se rendre d’un point A à un point B peut amener son lot de commentaires sexuels, remarques blessantes, sifflements, attouchements ou autres marques d’envahissement de l’espace personnel. Peu de femmes n’ont jamais fait l’expérience de ces compliments déguisés.

L’automne dernier, une vidéo montrant l’expérience d’une jeune femme vêtue sobrement déambulant dans les rues de New York pendant une journée a fait grand bruit. Filmée par une caméra cachée pendant une dizaine d’heures, cette inconnue récolte des centaines de commentaires sexistes de la part des hommes qu’elle croise, qui lui suggèrent d’être souriante, commentent son apparence ou lui proposent carrément une relation sexuelle. Plus près de nous, on a vu la campagne On t’watch !, qui a éparpillé dans la ville des affiches recommandant aux hommes de tenir leurs commentaires à propos du physique des femmes croisées dans l’espace public pour eux seuls.

Becky Burns, codirectrice de l’organisation Montréal Hollaback !, vouée à l’anéantissement du harcèlement de rue, se désole que les victimes sont trop souvent celles qui ressentent une culpabilité. « On se dit, j’aurais dû prendre un autre chemin, j’aurais dû répondre, dit-elle. Les harceleurs ne nous voient pas réellement comme des êtres humains à part entière. Ils ne considèrent pas qu’il y a une personne qui va recevoir ces mots et subir leurs conséquences dans sa vie ensuite. » Le site Web de Hollaback Montréal ! pullule d’histoires vécues venant de femmes de toutes sortes de milieux. Que ce soit sur la piste cyclable, dans le métro, au marché, en plein après-midi ou à la fermeture des bars, toutes les occasions semblent bonnes pour les harceleurs de rappeler aux femmes que leur physique détermine leur valeur.

Une évolution, quelle évolution ?

Pourtant, le mythe selon lequel il y a eu une évolution dans les pratiques quotidiennes chez les 20-30 ans est très tenace, dit Marie-Ève Surprenant, auteure de Jeunes couples en quête d’égalité (éditions Sisyphe). « À cause de la pression sociale et des contraintes, l’assignation tacite des femmes à la sphère domestique va encore de soi. » Selon les résultats de son étude, peu arrivent à rompre avec les modèles traditionnels. Si pour plusieurs le partage des tâches se fait selon les goûts personnels — « Il fait la cuisine, elle fait le ménage… mais qui pense à faire l’épicerie ? » —, les couples se rendent difficilement compte qu’il n’y a pas de partage égalitaire d’office. Mme Surprenant cible le travail invisible… qui ne plaît à personne.

« Des politiques déjà discriminatoires vont seulement accentuer certains comportements iniques », dit-elle. Prenons le cas du congé parental. « Les jeunes sont conscients du non-choix. La personne qui le prend, qui aura 50 % de son salaire, c’est souvent la personne qui gagne le moins… c’est-à-dire les femmes. »

L’auteur insiste pour dire que le mythe de l’égalité atteinte règne en maître. « Ce qui me fascine, c’est que souvent, les gens me disent : au moins, chez les jeunes, ça se passe mieux au sein des couples. Or, dans les portraits régionaux du Conseil du statut de la femme, la violence est prépondérante au sein de plusieurs couples ! Je ne peux donc pas affirmer que les femmes ne subissent plus la domination. Leur quête d’égalité est même souvent amputée afin d’avoir un couple harmonieux. »

Selon Viviane Namaste, professeure à l’Institut Simone-de-Beauvoir de l’Université Concordia, l’aspect pernicieux du message sexiste qui circule toujours se fait particulièrement sentir dans la perception de la prise de parole au féminin. « Un des grands freins à l’égalité actuellement, c’est que, malheureusement, comme société, on accorde une crédibilité au discours d’un homme, qu’on n’accorde pas de facto à celui d’une femme. » La prise de parole d’une femme doit souvent être accompagnée d’une justification, alors que l’on accorde que rarement le même traitement à nos porte-parole masculins.

Et que proposer pour contrer ce sexisme dans la rue, dans la pub et à la maison ? Les cours où il serait possible d’en parler ont été effacés du cursus scolaire. « En fait, on ne devrait pas exiger seulement un cours d’éducation sexuelle, mais bien un cours d’éducation à l’égalité, parce que la sexualité n’est qu’un aspect de l’égalité ! », dit Marie-Eve Surprenant. « Les cours de philosophie ne devraient pas se donner seulement au cégep obligatoirement, parce que moins on a accès à une pensée critique, plus on reproduit les stéréotypes auxquels on est habitué plus jeunes. Et pour les femmes, si tu ne fais pas de travail sur toi, c’est évident que tu vas répondre aux attentes de la société qui veut te maintenir dans ton rôle social inégalitaire », affirme Isabelle Boisclair.

Simone, chère Simone de Beauvoir, ne désespère pas de ce que tu viens d’apprendre. Comme tu l’as fait avant elles, des femmes refusent de se taire et de banaliser.