Vendre son «oui»

Les travailleuses du sexe seraient-elles des professionnelles du consentement, du consentement marchandé, s’entend ? Certaines, comme Anna-Aude Caouette, répondent certes. La porte-parole de Stella, un organisme « par et pour les travailleuses du sexe » — oui, elle en est elle-même… —, schématise : « On est des personnes qui échangent ou vendent des services sexuels contre rémunération, qui comprennent qu’il y a un contrat qui lie deux personnes. Un contrat débutant par une négociation sur les services qui peuvent être performés, sur la rétribution — argent ou biens —, et sur le sécurisexe », a-t-elle expliqué lors de l’entrevue téléphonique accordée il y a quelques jours au Devoir. Madame Caouette croit donc que la négociation de consentement se pratique davantage et plus clairement là qu’ailleurs.

Le vocabulaire et l’aisance à aborder les sujets mêmes tabous viennent avec le métier. « On travaille dans le sexe à tous les jours ! clame la porte-parole en riant. Bien sûr que c’est plus facile pour nous d’en parler ! » La clarté du contrat verbal est, dans le milieu, plus qu’une précaution. « Le fait de pouvoir avoir un espace de discussion pour nommer nos limites prévient notamment beaucoup de violence. Si on n’a pas eu le temps de dire les choses, on peut se retrouver dans des situations de frustrations. »

Questions de frontières

« On est toutes différentes, et nos tactiques et critères pour filtrer nos clients lors des rendez-vous le sont aussi, poursuit la professionnelle. Est-ce que ce client est en état d’ébriété ? Est-ce que j’ai le goût d’embarquer avec lui ? Est-ce qu’il respecte mon étiquette d’hygiène ? Chacune répond à ses propres questions. » Le secteur de travail peut influencer la réflexion. « Une femme qui trouve ses clients sur la rue a souvent moins de temps pour négocier, car elle est à risque d’être criminalisée. Une escorte qui trouve ses clients sur Internet peut faire ça par courriel ou cellulaire. Le secteur, le lien avec les pouvoirs policiers changent la durée possible des négociations. Ça dépend aussi des personnalités des clients : il y en a qui vont toujours vouloir négocier plus pour moins cher, d’autres qui sont d’accord tout de suite. Comme partout ailleurs : nos clients ne sont pas en marge de la société, ils en font partie. Ils peuvent être n’importe qui et agissent comme tout le monde. »
 

Contrats de service

Dans ces négociations, sont nommées les frontières intouchables — « les actes que moi je ne fais pas, mais aussi ceux que je vais faire même si ça ne me tente pas, parce que je suis une professionnelle, et qu’une job, c’est une job… » —, et parfois aussi les limites mouvantes, à renégocier sur place. « C’est la même chose que pour les rencontres sur Internet : il arrive que sur place, en voyant l’autre, tu n’as pas envie de l’embrasser, même si tu pensais venir à la rencontre pour avoir une relation sexuelle. » Ou le contraire : si avec certains clients « ça clique », des possibilités peuvent s’ajouter.

Le tarif ne s’ajuste pas au poids des « oui » accordés. « Il y a une certaine norme de tarifs par secteur dans l’industrie, mais ça bouge beaucoup. Nos prix nous appartiennent, et ne sont pas nécessairement liés aux gestes consentis. Certaines personnes chargent à l’heure, peu importe ce qui arrive pendant la séance. D’autres y vont par services. Il y a plusieurs pratiques très, très différentes », précise la représentante de Stella.

Là où le bât blesse, c’est en cas de mésentente. « À cause de la criminalisation, du stigma qui entoure la putain, du slut bashing, du victim bashing, en cas de bris de consentement, de vol, d’agression sexuelle, on a très peu de recours. » Une prostituée qui fait appel aux policiers risque elle-même d’être arrêtée. « Depuis quelques années, Stella tente d’instaurer des corridors de communication avec les services policiers, mais ça demeure informel. Il y aurait un agent sensibilisé par poste de quartier, à qui les travailleuses du sexe pourraient parler, ça changerait déjà beaucoup. » Mais le boulot, selon madame Caouette, n’est au final pas plus risqué que celui de chauffeur de taxi.

Est-ce que ces habiletés de communication, cette capacité à discuter aident les travailleuses du sexe dans leurs relations personnelles ? Soupir au bout du fil. « On est comme tout le monde, comme toutes les femmes : même si on est super professionnelles dans notre travail, quand l’amour et les émotions entrent en jeu, tout est remis en question. Les travailleuses du sexe peuvent prendre des risques avec leurs chums et leurs blondes qu’elles ne prendraient jamais dans le cadre de leur travail… » Le coeur a ses raisons parfois déraisonnables…

Le pouvoir de penser « oui »

«Le travail du sexe est un échange économique entre deux personnes consentantes, tient à délimiter Anna-Aude Caoutte, plongeant plus avant dans la réflexion. Quand on sous-entend que la prostitution est non consentie, le problème alors n’est pas la prostitution, mais le travail forcé. On est, travailleuses du sexe, comme toutes les femmes, capables de réfléchir à ce que sont l’oppression, l’aliénation. On est capables de penser l’émancipation et la prise de contrôle sur nos vies, et on n’a pas besoin qu’un oeil extérieur vienne remettre en question notre capacité de consentement et notre capacité de penser. »

Pour elle, poser la prostituée comme aliénée des relations de pouvoir et de la domination est un piège, puisque la posture ôte du coup à cette femme son statut d’être pensant. Et ces relations de pouvoir, souligne madame Caouette, se jouent aussi pleinement ailleurs — pensez aux femmes trophées [trophy wives], par exemple — sans que les consentements et la pensée de ces sujets soient remis en question. « Si on déconsidère mon consentement, réfléchit Anna-Aude Caouette, la journée où je me fais agresser, je ne peux demander d’aide nulle part puisqu’on assume que je me fais volontairement agresser tous les jours. Il faut laisser les travailleuses du sexe dans une position où elles peuvent reconnaître et nommer elles-mêmes la violence. »