Quand austérité rime avec recul des femmes

Frédérique Doyon Collaboration spéciale
Même du côté de la relance qui a suivi la crise de 2008, les hommes récoltent deux fois plus de bénéfices (7,2 milliards de dollars) que leurs vis-à-vis (3,5 milliards).
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Même du côté de la relance qui a suivi la crise de 2008, les hommes récoltent deux fois plus de bénéfices (7,2 milliards de dollars) que leurs vis-à-vis (3,5 milliards).

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée de la femme

Vivement l’analyse différenciée selon les sexes dans l’élaboration des politiques gouvernementales ! L’appel traverse, en sous-texte, l’étude dévoilée cette semaine par l’Institut de recherche et d’information socio-économique (IRIS). Et les représentantes de l’Intersyndicale des femmes qui l’ont commandée en rajoutent : haro sur l’austérité ; il est encore temps d’infléchir l’action gouvernementale.

Tous égaux devant l’austérité ? Il faudrait plutôt dire que certains, nommément les hommes, sont plus égaux que toutes les autres, concluent les chercheurs Ève-Lyne Couturier et Simon Tremblay-Pépin dans Les mesures d’austérité et les femmes : analyse des documents budgétaires depuis novembre 2008. Ils révèlent que ces mesures font subir aux femmes des compressions de 3,1 milliards de dollars de plus qu’aux hommes, sur un total de 23 milliards.

Même du côté de la relance qui a suivi la crise de 2008, les hommes récoltent deux fois plus de bénéfices (7,2 milliards de dollars) que leurs vis-à-vis (3,5 milliards). Les gouvernants avaient pourtant répété que leurs politiques n’étaient pas discriminatoires, qu’elles étaient « neutres » et « technocratiques », comme le souligne l’étude.

« Elles sont peut-être neutres dans leurs intentions, mais pas dans leurs effets réels », résume la chercheure Ève-Lyne Couturier, qui cosigne le rapport de l’IRIS avec Simon Tremblay-Pépin.

En chiffrant l’impact plus important de l’austérité sur les femmes, l’étude démontre donc du même coup que le sacro-saint principe d’égalité hommes-femmes, défendu bec et ongles quand il est question de valeurs profondément québécoises, n’est peut-être qu’un mirage culturel à l’ère du néolibéralisme triomphant, obsédé par la croissance économique.

« En 2006, le gouvernement a dit qu’il allait mettre en oeuvre l’analyse différenciée selon les sexes [dans l’élaboration de ses politiques], mais il n’y a pas eu de suite, explique Mme Couturier. On se retrouve avec un ministre des Finances qui s’étonne que ses mesures aient plus d’impacts négatifs sur les femmes et favorisent des emplois généralement occupés par des hommes. »

« C’est assez majeur comme étude, commente Louise Chabot, présidente de la Centrale des syndicats du Québec, une des sept organisations membres de l’Intersyndicale des femmes, qui a commandé le rapport à l’IRIS. Ça permet de donner un coup de barre au gouvernement pour qu’il fasse une priorité de l’égalité hommes-femmes, qui n’est jamais acquise, et qu’il mette fin à ses mesures d’austérité. »

 

Effets chiffrés et non mesurables

Les chercheurs de l’IRIS ont donc refait les devoirs du gouvernement en appliquant ladite différenciation sexuelle dans l’analyse des politiques post-crise économique. Après avoir cerné les contours de l’austérité, réponse typiquement néolibérale à la crise, pour confirmer qu’on est en plein dedans, ils ont analysé 109 actions de relance et 83 mesures d’austérité mises en oeuvre au Québec depuis 2008. Conclusion : les femmes encaissent deux fois moins de bénéfices de la relance et subissent plus de compressions.

Si la crise économique a d’abord touché les hommes — en heurtant de plein fouet l’entreprise privée — la relance les a concernés au premier chef en misant sur les ressources naturelles et les infrastructures, souligne l’étude. Et l’austérité les a encore favorisés, au détriment des femmes, en coupant dans les secteurs qu’elles occupent en majorité.

Au pays de l’austérité, « tout l’argent qu’on met dans le secteur privé, c’est de l’investissement, et tout ce qui va dans le secteur public, c’est considéré comme des dépenses, note Mme Couturier. Pour réduire les dépenses, c’est donc là qu’on agit. Vu que c’est un secteur à 75 % occupé par des femmes, ça les touche davantage que les hommes ». Une « ségrégation occupationnelle » reconnue par l’OCDE.

« Les coupes effectuées dans le secteur public ont bien d’autres effets négatifs plus difficiles à mesurer sur les femmes », écrivent les chercheurs de l’IRIS. Ils citent notamment la difficulté à retrouver un emploi bien rémunéré et assorti de bonnes conditions, les répercussions négatives sur les services à la population, en s’appuyant sur plusieurs études internationales.

Ces études « montrent que les femmes font encore la majorité des tâches domestiques. Or, quand la sphère publique se débarrasse de ses responsabilités collectives, ça retourne dans la sphère privée, donc dans la double tâche des femmes », explique Mme Couturier.

« Les femmes sont à la fois touchées comme travailleuses et comme utilisatrices majoritaires des services et des programmes sociaux », souligne la présidente de la CSQ.

Régine Laurent, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), voit déjà chez ses membres des effets liés aux augmentations de tarifs dans les CPE. « Beaucoup de jeunes mères qui travaillent déjà à temps partiel remettent en question la venue d’un deuxième enfant », dit-elle.

Pour Manon Therrien, du Syndicat des professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ), l’impact est direct, alors que certains membres ont vu leur poste aboli dans les bureaux régionaux du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport ou du Conseil du statut de la femme.

« Ces gens doivent se trouver un nouvel emploi. Or il n’y a pas tant de postes aussi spécialisés dans les régions », dit-elle. Le rapport de l’IRIS signale qu’en Europe cette perspective d’une dévalorisation professionnelle a même entraîné « un certain retour à la maison des femmes ». Un choix que les compressions combinées dans d’autres secteurs (aidants naturels, CPE, etc.) risquent de favoriser.

« Si on persiste dans cette voie-là, ça va être un recul majeur pour les femmes, sur des années d’acquis difficiles à retrouver », conclut Mme Chabot, de la CSQ.

Pour Régine Laurent, de la FIQ, le message qu’envoie le gouvernement, à la lumière de cette étude, est sans équivoque : « Les femmes, envoye à maison ! » Et le long soupir qui s’ensuit traduit à la fois l’exaspération et la ferme intention de se retrousser doublement les manches au cours des prochains jours et semaines.

Le 8 mars, tous les jours

Fondée en 1977, l’Intersyndicale des femmes réunit 230 000 membres affiliées à sept organisations : l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux, la Centrale des syndicats du Québec, la Centrale des syndicats démocratiques, la Fédération autonome de l’enseignement, la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, le Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec et le Syndicat de professionnelles et de professionnels du gouvernement du Québec. Cette alliance réalise des analyses et mobilise les femmes du milieu syndical pour plusieurs enjeux, notamment les droits parentaux, le harcèlement psychologique et la conciliation famille-travail. Une rencontre est prévue le 13 mars avec la ministre responsable de la condition féminine, Stéphanie Vallée, pour lui faire part des revendications de l’alliance. D’ici là, place à la manifestation du 8 mars, Femmes en marche pour l’égalité — solidaires contre l’austérité.