L’égalité… tout le monde y gagnerait !

Claude Lafleur Collaboration spéciale
Il y a maints avantages à ce qu’une société favorise l’égalité hommes-femmes, convient l’économiste Sylvie Morel, à commencer par le fait qu’on bénéficie alors de l’apport d’une main-d’œuvre qualifiée et diversifiée. « En favorisant l’égalité, on obtient un plus grand apport de compétences, de créativité, etc. »
Photo: Mickaël Monnier Le Devoir Il y a maints avantages à ce qu’une société favorise l’égalité hommes-femmes, convient l’économiste Sylvie Morel, à commencer par le fait qu’on bénéficie alors de l’apport d’une main-d’œuvre qualifiée et diversifiée. « En favorisant l’égalité, on obtient un plus grand apport de compétences, de créativité, etc. »

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée de la femme

L’atteinte de l’égalité hommes-femmes est un important moteur de progrès économique et social, car plus une société tend vers l’égalité, mieux elle se porte. Voilà ce que constate Sylvie Morel, économiste et professeure titulaire au Département des relations industrielles de l’Université Laval. Les recherches montrent en effet que tout le monde gagne à favoriser l’égalité, non seulement les femmes, mais tout aussi bien les hommes et les gouvernements que le secteur privé.

« L’égalité comme vecteur de développement économique et social est un sujet peu connu », indique Mme Morel. La recherche de l’égalité est en outre une question brûlante d’actualité, à l’heure où le gouvernement Couillard a pour but de transformer radicalement notre société. Par conséquent, c’est une question dont on devrait sérieusement débattre, estime la chercheuse.

L’égalité… presque atteinte ?

Certains et certaines considèrent qu’on est pratiquement parvenu à l’égalité hommes-femmes, du fait que les femmes se retrouvent désormais sur le marché du travail et ont accès à tous les types d’emploi. Certes, il y a bien encore un certain écart de salaire à combler, observe-t-on, mais l’égalité est atteinte à bien des égards, n’est-ce pas ?

Ce n’est pourtant pas ce que constate l’économiste. « Concrètement, l’égalité s’observe à partir d’indicateurs tels que le sous-emploi et l’emploi à temps partiel, relate Sylvie Morel. Or la prévalence du temps partiel chez les femmes est un phénomène majeur aujourd’hui encore. » Il y a aussi ce que les spécialistes appellent la « ségrégation occupationnelle », le fait que les femmes se retrouvent souvent dans un nombre limité d’occupations (et généralement moins bien rémunérées).

Le fait aussi que ce soient elles qui s’occupent davantage des personnes dépendantes à la maison — donc, tout ce qui a trait au partage des tâches domestiques — est un autre indicateur d’inégalité sociale et économique, rapporte Mme Morel.

Or il y a maints avantages à ce qu’une société favorise l’égalité hommes-femmes, enchaîne l’économiste, à commencer par le fait qu’on bénéficie alors de l’apport d’une main-d’oeuvre qualifiée et diversifiée. « En favorisant l’égalité, on obtient un plus grand apport de compétences, de créativité, etc. », observe Sylvie Morel.

On peut aussi examiner l’impact des politiques d’égalité sur les taux de natalité. Il a ainsi été démontré que les sociétés qui soutiennent davantage les parents, en favorisant notamment la conciliation emploi-famille, voient augmenter leur taux de natalité. « C’est là un bel indicateur de bien-être et de la qualité de l’emploi », note la chercheuse.

Un autre indicateur d’inégalité est la sous-évaluation de la valeur du travail féminin, qui se traduit bien entendu par une rémunération inférieure. Or on observe un écart d’au moins 10 % entre les conditions salariales des hommes et des femmes, précise Sylvie Morel. « Supposons donc qu’on règle ce problème par une bonification de la loi sur l’équité salariale et qu’on envoie ainsi un signal clair aux entreprises, ce serait alors une autre façon de générer un impact positif sur le dynamisme économique », relate-t-elle.

Elle observe en outre qu’une société égalitaire offre une économie de services bien plus avantageuse à tout le monde qu’une société inégalitaire. C’est notamment ce qui se passe dans les pays scandinaves, qui mettent en place une foule de mesures et de programmes sociaux, contrairement aux pays anglo-saxons, qui sont davantage portés vers le libre marché et l’entreprise privée.

« Ça, c’est assez fascinant à observer, déclare-t-elle avec enthousiasme. Ainsi, les sociétés qui octroient des services à l’ensemble de leur population développent par le fait même des emplois de qualité, contrairement à celles qui nivellent par le bas. »

« C’est tout à fait remarquable, de poursuivre la professeure au Département des relations industrielles de l’Université Laval, de voir une structuration tout à fait différente entre le modèle anglo-saxon et le modèle nordique. En favorisant une économie de services publics, on génère un développement par le haut plutôt que par le bas, ce qui propulse l’ensemble de l‘économie » au profit, pourrait-on ajouter, des femmes et des hommes.

« On casse la baraque ! »

Pour Sylvie Morel, il y a donc de grands écarts économiques et sociaux entre les sociétés qui favorisent l’égalité hommes-femmes et celles qui visent essentiellement la rentabilité et l’équilibre budgétaire. « Il faut qu’on y réfléchisse sérieusement, dit-elle, et qu’on analyse tous les aspects liés à cette thématique. »

À l’heure actuelle, la situation des femmes est à risque, poursuit-elle, à cause de l’orientation du gouvernement Couillard. « Les risques sont très élevés, insiste-t-elle, parce qu’en mettant l’accent sur l’équilibre budgétaire, sans considérer l’impact à tous les niveaux que cela peut occasionner, on fera en sorte que les femmes seront parmi les premières à ressentir l’impact négatif des politiques gouvernementales. »

Comme tout le monde, Mme Morel observe qu’actuellement « on casse la baraque » à tous les échelons : dans les régions, dans les politiques sociales, en emploi, en santé, en éducation, etc., et ce, sans en avoir préalablement analysé les conséquences désastreuses.

« Réfléchir aux questions d’égalité permettrait de renouveler le débat sur la façon dont on vit en société, poursuit-elle. Cela réactiverait des enjeux qui sont passés à la trappe à l’heure actuelle, dans un contexte où on a l’impression que tout ce qui compte, ce sont des équilibres comptables. »

« Mais ne nous y trompons pas, prévient la chercheuse, puisque, derrière la fixation sur le déséquilibre budgétaire, il y a un projet de société », à savoir : l’imposition d’une vision qui va à l’encontre de l’ensemble de ce qui s’est fait au Québec depuis des décennies et au sujet duquel on ne fait aucun questionnement préalable.

« Ainsi, les sociétés qui octroient des services à l’ensemble de leur population développent par le fait même des emplois de qualité, contrairement à celles qui nivellent par le bas. »