L’urgence d’agir contre la violence et l’impunité

Martine Letarte Collaboration spéciale
L’organisme Femmes autochtones du Québec (FAQ) souhaite qu’une stratégie utilisant les médias sociaux soit utilisée pour diffuser les cas de disparition de femmes autochtones.
Photo: Fred Chartrand La Presse canadienne L’organisme Femmes autochtones du Québec (FAQ) souhaite qu’une stratégie utilisant les médias sociaux soit utilisée pour diffuser les cas de disparition de femmes autochtones.

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée de la femme

Si l’égalité de fait entre les hommes et les femmes n’est pas encore devenue une réalité même au Québec, les femmes autochtones sont dans une catégorie à part. En plus de l’énorme violence dont celles-ci sont victimes, la situation laisse place à beaucoup d’indifférence et est souvent accentuée par l’impunité.

« Rappelez-vous lors de la disparition de Cédrika Provencher, il y a quelques années, à quel point on voyait sa photo partout dans les médias. Cela n’aurait pas eu lieu si elle avait été autochtone. Les cas de disparition de femmes autochtones ne sont pas médiatisés. » Cette constatation est faite par Viviane Michel, présidente de l’organisme Femmes autochtones du Québec (FAQ).

On a tout de même beaucoup entendu parler dans les médias récemment des nombreux cas de disparition et d’assassinat de femmes autochtones au Canada passés sous silence pendant de nombreuses années. La GRC a même déposé un rapport le printemps dernier sur la question. On y apprenait qu’entre 1980 et 2012, 1017 meurtres de femmes autochtones ont été recensés dans les bases de données policières canadiennes, soit 16 % des femmes victimes d’homicides. C’est quatre fois plus que le pourcentage de femmes autochtones au pays, soit 4,3 %.

Qu’en est-il au Québec ? Plusieurs femmes autochtones ont été assassinées ou sont disparues. Notamment Maisy Odjick et Shannon Alexander, âgées respectivement de 16 et 17 ans, vues pour la dernière fois à Maniwaki en 2008. Puis, Tiffany Morrison, disparue en 2006 à 24 ans, dont les restes ont été retrouvés en 2010 sous le pont Mercier.

FAQ réalise une première étude sur le sujet avec des partenaires universitaires.

« Nous faisons un suivi des femmes autochtones assassinées au Québec ; c’est une étude qualitative et non quantitative, explique Viviane Michel. Nous nous adressons à leurs proches. Ce qui est grave, c’est que l’impunité existe, et elle ouvre la porte à de la violence gratuite. Les femmes autochtones en sont les meilleures cibles. Toutefois, nous réalisons aussi que de plus en plus de jeunes hommes sont portés disparus. »

Plusieurs recommandations

Un rapport préliminaire vient d’être réalisé et le rapport final doit être prêt cet automne. Déjà, plusieurs recommandations ont été formulées.

Entre autres, FAQ souhaite qu’une stratégie utilisant les médias sociaux soit utilisée pour diffuser les cas de disparition de femmes autochtones.

« Il faudrait que les médias et les corps policiers participent », affirme Mme Michel.

L’organisation demande aussi du soutien pour les proches des femmes disparues.

« Plusieurs n’arrivent plus à travailler et on ne leur offre rien après le signalement de la disparition, même pas du soutien psychologique », affirme Viviane Michel.

L’accès au logement est également toujours critique dans plusieurs communautés.

« Nous recommandons que les gouvernements, les leaders autochtones et les communautés collaborent pour élaborer une stratégie pour s’assurer qu’aucune situation à risque n’est causée par un manque d’accès au logement,affirme Mme Michel. Cela nous ramène au système social néfaste dans lequel évoluent les communautés autochtones, qui engendre plusieurs grandes problématiques comme de la violence. Il faut mettre l’accent sur les services offerts aux hommes et aux femmes. »

Ce travail est un début, mais il n’en demeure pas moins que pour FAQ, il y a nécessité de tenir une commission d’enquête publique et indépendante sur le phénomène des femmes autochtones disparues ou assassinées. Et l’organisation veut que les femmes autochtones soient impliquées dans le processus.

« Nous voulons que ce soit fait pour nous et par nous », affirme Viviane Michel.

Amnistie internationale vient d’ailleurs d’affirmer dans son rapport de 2014-2015 que les peuples autochtones sont confrontés à des violations systématiques de leurs droits et regrette que le gouvernement fédéral refuse d’ouvrir une enquête publique sur les meurtres de nombreuses femmes autochtones, puis de réaliser un plan d’action national pour s’attaquer à la situation.

Soutien féministe

Pour Geneviève Pagé, professeure au Département de science politique à l’UQAM spécialisée dans les questions féministes, il est alarmant de voir que les enjeux des femmes autochtones ne sont pas plus présents dans les médias et dans les préoccupations des gens en général.

« Des crises comme celle qu’on vit actuellement avec les femmes autochtones disparues et assassinées incitent à se renseigner, à en apprendre davantage sur les enjeux, à se tenir à leurs côtés, à essayer de militer avec elles, dit-elle. Comme féministe, on a beau faire des gains, si ces gains ne sont pas pour toutes les femmes, on n’avance pas vraiment. »

Si les groupes de femmes autochtones et les groupes féministes ont déjà collaboré sur certains enjeux, Geneviève Pagé remarque que la relation s’est transformée dans les dernières années.

« Par exemple, FAQ a déjà été membre de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), mais il ne l’est plus : ils ont plutôt signé une entente de partenariat, explique-t-elle. La nature des liens a changé et c’est un travail de nation à nation. On ne considère plus les femmes autochtones comme un sous-groupe. »

Cette relation nation à nation n’est pas une question symbolique, et cela ne signifie pas non plus qu’elles ne partagent pas de points communs dans leurs luttes.

« Toutefois, le contexte est différent, affirme Mme Pagé. La violence par exemple ne se vit pas exactement de la même manière et les solutions ne sont pas toujours les mêmes. Parfois, c’est plus difficile à accepter pour les féministes. Par exemple, avec la violence conjugale dans les communautés autochtones, quitter le domicile n’est pas évident avec la crise du logement. Souvent, cela mènerait les femmes à quitter leur communauté, ce qui n’est pas une option pour plusieurs d’entre elles. Elles se retrouveraient isolées. Ce qui fonctionne pour nous ne fonctionnera pas nécessairement dans un autre contexte et on ne peut pas imposer des solutions. »

Les communautés autochtones vivent aussi plusieurs autres problématiques, comme de la violence coloniale.

« Et cette violence n’est pas qu’historique, elle est aussi contemporaine avec leurs luttes pour protéger leur accès à leurs terres et la qualité de celles-ci, précise Geneviève Pagé. C’est leur mode de survie qui est remis en question. Les femmes autochtones doivent prioriser leurs enjeux et nous devons être à leur écoute, solidaires. »

L’UQAM a d’ailleurs développé un cours sur les femmes autochtones et leurs enjeux contemporains en collaboration avec FAQ. Il se donne pour la première fois cet hiver.

« Une collaboration a lieu aussi pour la mise sur pied du 7e Congrès international des recherches féministes dans la francophonie en août prochain, précise Mme Pagé. Plusieurs conférencières autochtones seront à l’honneur. »