Les immigrantes veulent se faire entendre

Marie Lambert-Chan Collaboration spéciale
Le RAFIQ espère que ses demandes seront entendues, « car les femmes immigrantes vivent des réalités qui sont indignes d’un pays développé prônant fièrement la valeur de l’égalité hommes-femmes », assure la vice-présidente par intérim et ancienne présidente du Réseau d’action pour l’égalité des femmes immigrées et racisées du Québec (RAFIQ), Yasmina Chouakri.
Photo: Jacques Nadeau le Devoir Le RAFIQ espère que ses demandes seront entendues, « car les femmes immigrantes vivent des réalités qui sont indignes d’un pays développé prônant fièrement la valeur de l’égalité hommes-femmes », assure la vice-présidente par intérim et ancienne présidente du Réseau d’action pour l’égalité des femmes immigrées et racisées du Québec (RAFIQ), Yasmina Chouakri.

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée de la femme

Les femmes immigrantes ne l’ont jamais eu facile et leur situation ne s’améliore pas. Elles maîtrisent moins le français, sont moins présentes sur le marché du travail, occupent des emplois au bas de l’échelle et sont moins bien rémunérées. « On a l’impression que l’égalité entre les hommes et les femmes prônée au Québec ne s’applique pas quand il s’agit de personnes immigrantes », déplore Yasmina Chouakri, vice-présidente par intérim et ancienne présidente du Réseau d’action pour l’égalité des femmes immigrées et racisées du Québec (RAFIQ).

En février, l’organisme a publié une longue lettre ouverte où il réclame une meilleure prise en compte des besoins des femmes dans les politiques et les programmes d’immigration et d’intégration, de même qu’un financement adéquat pour lutter contre les inégalités dont elles souffrent. Signée par plus d’une vingtaine de groupes de défense des droits des femmes, la lettre se veut un moyen de se faire entendre par le gouvernement québécois, qui tient actuellement des consultations publiques pour son projet de nouvelle politique en matière d’immigration, de diversité et d’inclusion. « À notre connaissance, aucun organisme de femmes immigrantes n’y a été invité », explique Mme Chouakri.

Le RAFIQ demande au gouvernement de mettre en oeuvre une véritable « analyse différenciée selon les sexes », qu’on appelle communément ADS, une approche qui intègre les différences entre les hommes et les femmes au cours de l’élaboration de politiques, de programmes ou de toute autre mesure. Si le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion fait déjà des efforts dans ce sens, tout reste encore à faire, selon Yasmina Chouakri. « Le gouvernement ventile toutes sortes de statistiques pour mettre en relief les disparités hommes-femmes, ce qui demeure important, constate-t-elle. Mais il ne propose rien de concret pour y remédier. »

Yasmina Chouakri donne en exemple les problèmes de francisation qui accablent les femmes immigrantes, qui sont moins nombreuses que les hommes à maîtriser la langue de Molière. Les données gouvernementales en font clairement état. « On devrait mettre en place des mesures spécifiques pour les aider à apprendre la langue, par exemple en offrant des horaires de cours plus flexibles aux femmes qui ont des obligations parentales, dit-elle. Or, ce n’est pas le cas. » Si le gouvernement opérait de tels changements, il devrait réviser ses budgets en conséquence, ajoute la vice-présidente par intérim. « Ça ne veut pas dire d’accorder plus d’argent, mais de le répartir différemment pour réduire les inégalités », dit-elle.

Accès difficile au marché du travail

Le taux d’emploi des femmes immigrantes demeure inférieur à celui des femmes natives, soit 49,4 % contre 57,7 %. La situation est d’autant plus préoccupante aux yeux du RAFIQ que les immigrantes occupent les emplois féminins les plus précaires, à savoir les services aux personnes — particulièrement les services de garde — et les postes manufacturiers.

« Pourtant, les femmes immigrantes sont plus scolarisées qu’avant et elles ont été sélectionnées sur ce critère, remarque Yasmina Chouakri. Mais comme la reconnaissance de leurs acquis et de leurs compétences reste très difficile, elles se ruent sur des emplois d’éducatrice en garderie. C’est terrible parce que les féministes ont tout fait pour que les femmes sortent des métiers traditionnellement féminins. Nous sommes très heureuses pour les femmes québécoises qui explorent d’autres horizons, mais il n’est pas normal que les femmes immigrantes soient désormais majoritaires dans ces emplois. Cela démontre qu’il y a un problème de discrimination structurelle. »

Pour renverser la tendance, le RAFIQ suggère de multiplier les stages dans les entreprises en lien avec les compétences des femmes immigrantes. « Elles pourraient ainsi continuer d’évoluer dans leur domaine, sans avoir à retourner sur les bancs d’école et à s’endetter », observe Mme Chouakri.

 

Des immigrantes en situation précaire

Avant même d’arriver au Québec, les femmes immigrantes sont mises en situation d’échec, ne serait-ce que par leur statut d’immigration. « Elles sont surreprésentées dans les catégories les plus précaires, une situation à corriger d’urgence »,décrie Yasmina Chouakri. Par exemple, entre 2007 et 2011, elles étaient 30 970 à être admises avec le statut de « regroupement familial » contre 20 405 hommes. Gérée par le gouvernement fédéral, cette catégorie implique que les immigrants sont parrainés par un membre de la famille qui est citoyen ou résident permanent du Canada.

« Cela met les femmes, qu’elles soient épouses ou filles du parrain, dans une grande situation de vulnérabilité », explique la vice-présidente par intérim du RAFIQ. Elles doivent cohabiter pendant deux ans avec leur parrain pour obtenir la résidence permanente. Ainsi, même si elles sont victimes de violence, elles hésitent à partir. « Cette période conditionnelle de deux ans est inacceptable et devrait être abolie, et si elle ne peut l’être, les femmes devraient au moins être mieux informées de leurs droits dès leur arrivée », déclare Mme Chouakri.

Le RAFIQ espère que ses demandes seront entendues, « car les femmes immigrantes vivent des réalités qui sont indignes d’un pays développé prônant fièrement la valeur de l’égalité hommes-femmes », conclut Yasmina Chouakri.