Un jalon important de l’histoire des femmes

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
La Une du journal Le Devoir du 26 avril 1940
Photo: Le Devoir La Une du journal Le Devoir du 26 avril 1940

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le 25 avril 1940, après plusieurs années de revendications, les Québécoises obtenaient le droit de vote. À l’approche du 75e anniversaire de l’événement, l’historienne Micheline Dumont ainsi que les comédiennes Béatrice Picard et Janine Sutto se penchent sur ce tournant important de la lutte des femmes.

Au Québec, c’est au début du XXe siècle que le débat sur le suffrage féminin prend naissance. « On commence à en parler, mais à ce moment-là, c’est vu comme une revendication absolument extrémiste, précise Mme Dumont, spécialiste de l’histoire des femmes. Même le premier regroupement féministe canadien est opposé au droit de vote, parce que trop de gens sont contre, en particulier les femmes ! »

Une minorité, toutefois, souhaite le suffrage féminin. Aussi, une poignée de Québécoises, surtout des anglophones, se regroupent et fondent en 1913 la Montreal Suffrage Association. Ce groupe, qui aspire au droit de vote féminin aux niveaux municipal et fédéral, attendra quatre ans avant de voir certaines de ses ambitions se concrétiser.

« Pendant la Première Guerre mondiale, le premier ministre du Canada, M. Borden, souhaite imposer la loi sur la conscription. Il lui faut le plus de votes possible. C’est pour cette raison qu’il accorde en 1917 le droit de vote aux Canadiennes, mais seulement à celles qui ont des maris, des pères ou des fils à la guerre. Les femmes, qui étaient jusqu’alors encore hésitantes à demander le droit de vote, ont été extrêmement fâchées de constater que ce n’était pas vraiment à elles qu’on l’accordait. Elles ont manifesté leur mécontentement et, l’année suivante, M. Borden a accordé le droit de vote à toutes les Canadiennes », relate Mme Dumont.

À la suite de cette première victoire, les suffragettes décident d’orienter leur action vers le Québec. Rabrouées par le gouvernement Taschereau, elles poursuivent leur lutte, mais trouvent peu d’écho au sein de la population.

À compter de 1922 et chaque année de 1927 à 1940, des Montréalaises, dont Idola Saint-Jean et Thérèse Casgrain, se rendent à l’Assemblée législative pour rencontrer le premier ministre et exposer la légitimité de leur cause, mais ce, sans succès. En 1938, contre toute attente puisque l’homme avait jusqu’alors toujours rejeté l’idée, Mme Casgrain convainc le chef libéral Adélard Godbout de mettre le suffrage des femmes au programme de son parti. Porté au pouvoir en 1939, il respecte sa promesse et accorde le droit de vote aux femmes en avril 1940.

Un long processus

Lorsque les Québécoises ont obtenu droit de suffrage, Béatrice Picard n’avait que 10 ans. Élevée au sein d’une famille plutôt progressiste, elle se souvient comme si c’était hier de la discussion qu’ont eue ses parents à la suite de cet événement. Bien qu’ayant toujours encouragé ses filles à être indépendantes, comme beaucoup d’hommes québécois, M. Picard s’est montré quelque peu perplexe à l’idée que sa conjointe puisse exprimer une opinion différente de la sienne aux urnes.

« Mon père votait Union Nationale, raconte-t-elle. Ma mère n’avait pas les mêmes positions. Je me souviens que mon père avait dit à ma mère que son vote allait annuler le sien. Ma mère avait rétorqué que ce n’était pas comme ça que ça fonctionnait. Mes parents ont eu une longue discussion sur le sujet et moi, j’en ai été témoin. Je m’en souviens comme de ma première vraie réflexion "adulte". Ça a été un déclencheur. Après cela, être indépendante est devenu très important pour moi. Mais ce n’était pas comme ça pour toutes les femmes. J’ai eu l’impression que ça a pris un temps fou avant que les choses n’évoluent ! »

Plus âgée que sa comparse, Janine Sutto avait pour sa part 19 ans lorsque le droit de vote a été accordé aux Québécoises. Comme Béatrice, Janine avait grandi au sein d’une famille fort moderne pour l’époque ; sa mère parlait trois langues, avait toujours travaillé et son père n’y voyait aucun inconvénient. Chez elle, le suffrage féminin allait donc de soi.

« Dans notre milieu, les hommes n’y voyaient pas de problème, parce qu’ils ne se sentaient pas en compétition, commente-t-elle. Ils avaient tout, ils n’avaient pas besoin de craindre les femmes ! »

Si, en 1940, Mme Sutto s’est réjouie de pouvoir voter au même titre que les hommes, à l’époque, c’était surtout sa situation financière qui la préoccupait, et ce n’est que plus tard qu’elle a pris la réelle mesure de l’impact de cette avancée.

« Le droit de vote est arrivé pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le contexte économique et social était vraiment particulier. Plusieurs jeunes femmes étaient pauvres. On pensait beaucoup à ça et à la guerre, parce que c’était ça, notre quotidien. Je suis allée voter dès que j’ai pu le faire, mais ça a pris quelques années avant que ça ne devienne vraiment important dans ma vie. Je crois que ça a été le cas pour plusieurs femmes de ma génération aussi », confie-t-elle.

Micheline Dumont le confirme : « Ce qui était à l’ordre du jour, c’était vraiment l’effort de guerre ; les femmes n’ont pas beaucoup célébré leur victoire. Il faudra attendre la fin du conflit mondial avant que des dossiers touchant particulièrement les femmes, comme les droits civils des épouses par exemple, ne deviennent des préoccupations, et ce n’est que très timidement que des groupes ont commencé à en faire des revendications. En fait, ce n’est que plusieurs années plus tard que les choses se sont mises à bouger réellement. »

En maintenant ?

Quelque 75 ans après l’obtention du droit de suffrage féminin, selon plusieurs, la femme est aujourd’hui devenue l’égale de l’homme au sein de la société québécoise. Mais pour de nombreux autres, le chemin à parcourir reste encore important. Aux yeux de l’auteure de Pas d’histoire, les femmes ! Réflexions d’une historienne indignée, la lutte est encore loin d’être terminée.

« Ce n’est pas quand les femmes font ce que les hommes font qu’on a gagné. C’est quand toute la société est transformée. Or, notre société n’est pas du tout transformée ! À preuve, toute notre organisation économique est encore construite autour des hommes. »

Malgré tout, l’historienne, comme les deux comédiennes d’ailleurs, affirme être optimiste quant à l’avenir des Québécoises. D’après elle, l’analyse et le discours de la jeune génération de féministes comportent beaucoup d’espoir.

« J’écoute ce que disent les jeunes femmes et j’ai l’impression qu’elles ont compris des choses, confie Mme Dumont. Ça me rassure. Par contre, il ne faut pas que leur présence, comme les commémorations d’ailleurs, ne serve qu’à nous réconforter ; il faut qu’elle nous serve à prendre conscience de tout ce qu’il nous est encore nécessaire de faire ! »

 

« Ce n’est pas quand les femmes font ce que les hommes font qu’on a gagné. C’est quand toute la société est transformée. Or, notre société n’est pas du tout transformée ! À preuve, toute notre organisation économique est encore construite autour des hommes. »