Vivre dans la rue, guide de sortie

Manu et Nicolas sont de ceux qui ont trouvé gîte, couvert et réconfort chez En Marge 12-17, une maison qui offre de l'aide et de l'hébergement aux jeunes en difficulté âgés de 12 à 17 ans. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Manu et Nicolas sont de ceux qui ont trouvé gîte, couvert et réconfort chez En Marge 12-17, une maison qui offre de l'aide et de l'hébergement aux jeunes en difficulté âgés de 12 à 17 ans. 
Comment s’en sortir quand on vit dans la rue? Annamaria Colombo explore la question dans un ouvrage qui donne la parole aux jeunes marginaux.
 

Annamaria Colombo a passé plus de deux ans à traquer des bêtes rares dans les rues de Montréal: des jeunes de la rue qui ont rompu avec leur vie d’errance pour retrouver un début de normalité.

Le travail de la Suissesse, inspiré des recherches de Michel Parazelli (professeur à l’École de travail social de l’UQAM), a donné naissance à une thèse de doctorat inédite, publiée récemment aux Presses de l’Université du Québec.

«Il y a peu d’études sur les trajectoires de sortie de la rue», explique Mme Colombo, qui est de passage à Montréal pour le lancement de l’ouvrage, intitulé S’en sortir quand on vit dans la rue.

Non sans peine, elle a réussi à interviewer 24 «diplômés» de la rue qui ont survécu pour témoigner de leur expérience. Ils ont séjourné en moyenne pendant six ans dans la rue, et ils en étaient sortis depuis deux ans à treize ans lorsqu’elle les a rencontrés.

La rue est associée à l’adolescence. Le plus vieux des participants a plongé dans la mage à 20 ans. La plus jeune, née d’un père inconnu et d’une mère qui a tenté de la tuer pour lui épargner les souffrances de la vie sur terre, a été poussée à la rue à 11 ans.

Quand ils ne crèvent pas au bout d’une aiguille, ces jeunes s’en sortent.

«Les itinérants plus âgés sont rarement ceux qui étaient dans la rue plus jeunes. Évidemment, il y en a qui y laissent leur peau, mais ce n’est pas la majorité», explique Mme Colombo, professeur et chercheur à la Haute école de travail social de Fribourg, en Suisse.

Trajectoires multiples

Les trajectoires de sortie sont multiples. Certains ex-jeunes de rue mènent des vie rangées: famille, boulot, dodo. «Vous ne devineriez jamais qu’ils ont été des jeunes de la rue en les voyant», dit-elle. D’autres ont toujours gardé des attaches avec la culture de la rue et s’investissent corps et âme dans la relation d’aide. Et ainsi de suite.

«Ces trajectoires peuvent prendre des formes qui ont l’air très diversifiées de l’extérieur, mais elles ont une certaine cohérence dans leur ensemble», explique Mme Colombo.

En gros, le milieu familial conditionne à la fois les rituels de passage et de sortie de la rue.

Mme Colombo a découvert que les jeunes se retrouvent à la rue par manque de reconnaissance, pour ne pas dire d’amour, dans leurs foyers.

Ils amorcent dans la rue une démarche de reconstruction identitaire visant à trouver cette reconnaissance. Ils sont pour ainsi dire «en quête de preuves de l’existence de soi», pour reprendre un concept de Clotilde Badal.

Mme Colombo a identifié trois formes de relations parentales qui marquent l’enfance des marginaux: rejet, abandon et incohérence.

L’enfant rejeté, l’enfant abandonné et l’enfant qui a hérité de parents désorganisés ont des attentes et de comportements différents dans la rue. Le rejeté a appris qu’il ne pouvait pas compter sur les adultes dès son jeune âge. Il se débrouille seul, animé d’une conviction secrète qu’il est indigne d’amour.

L’abandonné a un grand besoin d’affection, et il est plus enclin à tomber dans les relations de dépendance et de fusion affective.

Enfin, l’enfant qui a vécu des situations d’incohérence parentale (règles arbitraires, traitement différentiel des enfants, présence parentale inégale, etc.) est animé par un sens aigu de la liberté et d’une volonté de vivre sans contrainte.

La famille, source originelle de tous les maux, retrouve son importance au moment de sortir de la rue. C’est l’un des plus grands paradoxes de la recherche de Mme Colombo. «La plupart d’entre eux vont vers la famille en premier pour s’en sortir, alors que c’est pour fuir un contexte familial dans lequel ils ne se sentaient pas reconnus qu’ils ont fui vers la rue», souligne-t-elle.

Des leçons

 

Les travaux pourraient être utiles pour les spécialistes de l’intervention auprès des jeunes de la rue et pour les décideurs publics chargés d’élaborer des programmes sociaux.

«On pense trop souvent à la sortie de la rue comme des recettes, des programmes ou des politiques à mettre en place pour les sortir de là, explique Mme Colombo. Il faut s’intéresser à ce que les jeunes mettent eux-mêmes en place pour se débrouiller seul avant de se dire qu’on fait mieux qu’eux.»

Selon le type de trajectoire, les ressources en place, telles que le Refuge des jeunes, Cactus, Le Bon Dieu dans la rue et autres Spectre de rue peuvent s’avérer utiles ou non. Encore là, tout dépend de l’adéquation entre la trajectoire du jeune et le mode d’intervention. Mme Colombo invite enfin la prudence devant les discours alarmistes, qui réduisent la réalité de la rue à la dangerosité.

«Il n’est pas nécessaire de définir le rapport à la rue comme étant bon ou mauvais. C’est souvent les deux. Il faut comprendre ce qu’il y a de constructif dans la rue. Si les jeunes y entretiennent ces relations, c’est qu’ils y trouvent un certain sens», conclut-elle.

6 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 25 février 2015 09 h 25

    Le corrélat d'une société malade

    J'aime bien cette étude car elle definit clairement la mécanique de la marginalité, peut être aurions nous intérets qu'elle soit connue, c'est tellement pénible de voire ces jeunes abandonnés a eux-memes, je ne crois qu'elle est une fatalité mais le corrélat d'une société malade

  • Pierre Samuel - Abonné 25 février 2015 09 h 27

    Itinérance et marginalité...

    Tout de même bizarre de publier un volume intitulé < Comment s'en sortir quand on vit dans la rue >pour finalement conclure: < ...qu'on pense trop souvent à la sortie de la rue comme des recettes, des programmes ou des politiques à mettre en place pour les sortir de là. > Et de terminer en concédant que : < Il faut s'intéresser à ce que les jeunes mettent eux-mêmes en place pour se débrouiller seul avant de se dire qu'on fait mieux qu'eux. > !

    Eudes et thèses ont beau s'empiler, il n'en reste pas moins que Montréal et même la banlieue font face à un accroissement accéléré de l'itinérance depuis vingt ans.

    Rien de bien original de constater que l'enfance des marginaux fut marqué par le rejet, l'abandon et l'incohérence...

    Le maire Coderre d'y ajouter son grain de sel avec un éventuel recensement de ceux-ci le mois prochain...

    On pourra toujours réussir à en rescaper certains, mais on ne pourra jamais éradiquer totalement le phénomène de la marginalité.

    • Yves Côté - Abonné 25 février 2015 11 h 12

      "On pourra toujours réussir à en rescaper certains, mais on ne pourra jamais éradiquer totalement le phénomène de la marginalité.", dites-vous, Monsieur Samuel ?
      Mais est-ce donc la conclusion de votre réflexion ?
      Faut-il en comprendre que vous baisser les bras ?
      Ou que vous ne les gardez qu'à moitié levés ?
      Tentez-vous de convaincre qu'il vaut mieux ne rien dépenser collectivement pour aider celles et ceux qui s'y trouvent ?
      Et que les interventions d'aide en question doivent être réservées aux organismes charitables ?
      Je voudrais bien comprendre votre positionnement intellectuel. Pardon de vous le dire, mais celui-ci me semble pour l'instant trop nébuleux pour m'apporter quoi que ce soit.
      Merci.

    • Pierre Samuel - Abonné 25 février 2015 17 h 26

      Cher Monsieur:

      Il ne s'agit aucunement de baisser les bras. Il va de soi qu'il faut tenter d'aider les plus démunis, ce qui est effectivement le cas de nombreux organismes leur venant en aide en dépit de tous les obstacles qu'Ils doivent affronter constamment.

      Vous comprenez effectivement très mal le sens de mon intervention:

      Combien de rapports, d'études, de thèses s'empilent depuis des décennies sur les tablettes des universités et ministères rabâchant à peu de choses près les mêmes lieux communs n'ayant uniquement pour but que la promotion de leurs auteurs dans tous les sens du terme ?

      Quiconque comprendra qu'il faut combattre sans relâche l'itinérance. Toutefois, en ce qui concerne la marginalité, on n'a jamais réussi depuis que l'humanité existe et on ne réussira jamais à < systématiser > tous les individus quoi
      qu'on y fasse n'importe où dans le monde.

      De là, découle le libre arbitre d'un individu peu importe
      ses forces et/ou faiblesses.

      Salutations !

    • Yves Côté - Abonné 25 février 2015 19 h 51

      Merci de vos éclaircissements, Monsieur Samuel.
      Ils me permettent donc de conclure que, pour ma part, si la marginalité existe depuis l'humanité elle-même, c'est bel et bien qu'elle doit revêtir une importance capitale dans l'existence elle-même de l'humanité.
      Tout comme cette marginalité-là qui existe en toute manifestation de la vie et qui procède de mutations ou de transformations imprévues, celle-ci doit faire partie de la variabilité interne et stable en présence de notre espèce...
      Salutations partagées, Monsieur.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 25 février 2015 11 h 18

    … en mouvement de RUE

    « Ils amorcent dans la rue une démarche de reconstruction identitaire » (Brian Myles, Le Devoir)

    «en quête de preuves de l’existence de soi» (Annamaria Colombo, auteure-chercheure-universitaire, reprenant le concept de Clotilde Badal)

    De cette démarche identitaire, qui débute, parfois-hélas !, dès avant-pendant la naissance (par exemple celle de l’Enfance de Duplessis-Léger), il convient de savoir d’intérêt que cette « quête » se poursuit, tout autant de la « marge » que du « centre », comme ce « pont » qui, s’outillant de vie ou de mort, aide les personnes concernées à franchir par-dessus (voire par-delà ?) ce qui sépare ou unit, de nouveau ou, selon la présente thèse, d’intensité reconstructive, la Communauté … humaine !

    Cependant, dans le cas de personnes déracinées, de nom et de famille, on-dirait que, faute de référents essentiels, l’angoisse (terme impropre, mais nécessaire ?) tend à stimuler-favoriser un « qui suis-je » plutôt …

    … en mouvement de RUE ! - 25 fév 2015 -