Survivre à l’horreur

Ces jeunes garçons, survivants du camp de Buchenwald, font partie des rares survivants de l’Holocauste, qui a coûté la vie à 1,5 million d’enfants juifs.
Photo: Centre commémoratif de l’Holocauste de Montréal Ces jeunes garçons, survivants du camp de Buchenwald, font partie des rares survivants de l’Holocauste, qui a coûté la vie à 1,5 million d’enfants juifs.
Michael Kutz et Arthur Ney, survivants de l’Holocauste, ont refait leur vie à Montréal. À neuf ans, la vie de ces deux gamins a basculé dans l’enfer génocidaire, transformant leur existence en un combat quotidien pour la survie. 70 ans après la libération d’Auschwitz, Le Devoir a rencontré ces survivants, sauvés par le hasard et l’urgence de vivre.


En 1939, Michael Kutz et Arthur Ney ont tous deux neuf ans. Michael adore le soccer, les émissions de la BBC et les histoires de Robinson Crusoé. Il vit à Nieswiec, patelin biélorusse de 7000 âmes, dont 4500 Juifs parlant yiddish. Chétif garçon aux yeux bleus, Arthur, lui, coule des jours heureux à Varsovie, avec sa soeur et ses parents, peu pratiquants, et propriétaires prospères de plusieurs commerces. Passionné de cinéma, il écrit en secret des lettres à son idole, Shirley Temple. Mais tout ça, c’était avant 1939.

1er septembre 1939 — L’invasion. Varsovie est sous le choc. Des mégaphones annoncent l’invasion de la Pologne par les Allemands. Le père d’Arthur est déjà parti combattre l’ennemi. Dans la ville assiégée règne un climat de terreur. Bombardées, les familles se ruent dans les sous-sols. Depuis que sa mère et sa soeur ont été recrutées de force pour travailler pour les Allemands, le petit Arthur est laissé à lui-même dans le quartier juif. Entre les rafles, il sort à ses risques et périls pour brader des objets laissés par les familles déportées vers les « camps de travail » pour acheter de quoi nourrir sa famille. « Comme je parlais polonais sans accent yiddish, je pouvais négocier avec les Polonais », raconte Arthur, qui vit aujourd’hui à Montréal avec son fils.

À Nieswiec, les chars de l’armée russe font trembler dans les rues. L’Union soviétique a fait main basse sur la ville, en échange d’un pacte de non-agression avec les nazis. Les écoles juives sont fermées et Michael apprend désormais des chants à la gloire de Staline. Il ne reverra plus jamais son père, parti au front.

1940 — Prisonniers du ghetto. En septembre, le ghetto de Varsovie est emmuré. Commerces et logements sont réquisitionnés. Arthur et sa famille sont maintenant confinés dans un réduit où s’entassent 11 personnes. Grâce à un contact familial, Arthur a mis la main sur le passeport d’un enfant polonais chrétien, qui lui sauvera la vie plusieurs fois. Partout, la faim et la mort rôdent. Des corps jonchent les rues. Arthur survit au typhus, mais des familles entières, affamées et malades, espérant fuir cet enfer, acceptent de partir pour les « camps de travail ». Elles n’en reviendront jamais.

Au printemps, les Allemands envahissent aussi le village de Michael, abandonnés par l’armée russe. Cantonnés dans un ghetto, Michael et d’autres enfants du village sont contraints de nettoyer les toilettes publiques à la main et sont frappés à coups de matraque.

Octobre 1941 — Survivant du charnier. Un matin, les Juifs de Nieswiec sont tous rassemblés sur la place du marché sur ordre de la police. La famille de Michael est séparée. Arrachés à leurs parents, les enfants hurlent. Leurs cris se mêlent aux détonations des fusils. « Avant d’être emportée, ma mère m’a dit : “ Si par miracle tu survis, tu dois dire à tout le monde ce qui s’est passé  », raconte Michael, encore hanté, à 84 ans, par cette phrase.

Encerclés par des soldats, des groupes sont formés, puis menés en cortège près d’un boisé. Hommes, femmes et enfants, sommés de se dévêtir, se retrouvent nus, tremblants comme des feuilles. Le groupe de Michael est dirigé vers une fosse béante, remplie de cadavres. « Ils ordonnaient aux gens de sauter dedans. J’ai vu des Einsatzgruppen [bataillon d’exécution] arracher des bébés des bras de leurs mères et les lancer dans les airs d’une main et les abattre avec un revolver de l’autre », raconte Michael, dans ses mémoires. Dos à la fosse, Michael, tétanisé par la peur, est assommé par la crosse d’une arme. « Je suis tombé et c’est seulement plusieurs heures plus tard que j’ai réalisé que j’étais encore vivant », dit-il. Des grenades avaient été jetées dans le charnier, où gisaient maintenant des corps pulvérisés.

« J’ai entendu gémir des gens en dessous et au-dessus de moi », raconte-t-il. Peu blessé, le garçon réussit à émerger des cadavres et s’assure que les miliciens sont partis. Escaladant les corps, il parvient à s’extirper du charnier et à fuir nu à travers la forêt sans jamais se retourner. Il sera recueilli par des religieuses, puis caché chez un fermier polonais.

Michael et sa famille font partie des 1,5 million de victimes de la « Shoah par balle », perpétrée jusqu’en 1943 par des bataillons de miliciens chargés d’éliminer les Juifs, les Tziganes, les handicapés, les Russes et tous les opposants au IIIe Reich en l’Europe de l’Est.

1942 — Le début de la fin. À Varsovie, les journaux clandestins confirment l’existence des camps de la mort. Les familles se terrent dans des caches.

Mais Arthur et sa famille finiront par être capturés par les Allemands et menés comme des milliers de gens à la gare de train pour l’embarquement. Jouant son va-tout, la mère d’Arthur implore une Polonaise de les aider à rentrer au ghetto, en échange d’une bague. La dame accepte d’accompagner Arthur, grâce à son passeport, mais pas sa mère. « Je n’ai jamais su ce qui était advenu de mes parents. Et je ne le saurai jamais », raconte Arthur, les yeux traversés par un nuage. Dans cet enfer, des vies étaient bradées pour un simple bout de pain ou quelques pièces.

Grâce à son polonais sans accent et ses yeux bleus, Arthur survivra à la contrebande, en rampant dans des tunnels clandestins pour aller et venir du ghetto, comme d’autres enfants qui blanchissent leurs cheveux au peroxyde pour se donner l’air de vrais Polonais. « Nous étions les seuls à ne pas mourir de faim. Chaque jour, des jeunes étaient tués, mais c’était tout ce que je pouvais faire pour survivre », dit-il.

En avril, le ghetto est en flammes. Coincé du côté polonais chez des « clients », Arthur voit s’envoler en fumée tout ce qui restait de son univers. Il s’évade à travers champs et se réfugie dans une ferme, puis un orphelinat grâce à ses faux papiers.

Près de Nieswiec, les Allemands sont déjà en fuite, repoussés par l’Armée rouge. Recruté par des résistants juifs et des soldats cachés en forêt, Michael, lui, retrouve l’espoir de revoir sa famille. Mais de retour dans son village, il ne reste plus rien. Des 4000 Juifs du village, seulement 12 ont survécu.

1945 — Rescapés de l’Holocauste. Caché sous sa fausse identité et converti par des moines chrétiens, Arthur échappe lui aussi aux Allemands. Dès 1946, il entame un journal codé, pour se souvenir des noms de sa famille disparue et des moindres détails de son errance. Arthur Ney émigrera au Canada en 1947, après avoir retrouvé sa tante et son oncle. Michael, lui, fuira le bloc soviétique enfoui dans un wagon sous une cargaison de charbon, et passera en zone américaine avant de gagner le Canada par bateau, en 1948.

Réfugiés à Montréal. « Quel que soit le nombre de livres que vous verrez, de films que vous verrez ou de récits que vous entendrez, jamais vous ne parviendrez à comprendre l’horreur absolue de cette journée ou je me suis retrouvé face au charnier », affirme Michael, qui a publié ses mémoires grâce à la Fondation Azrieli, aidant les survivants de l’Holocauste à écrire et à partager leurs histoires. Après avoir été vendeur dans un magasin de meubles du boulevard Saint-Laurent, Michael a consacré toute sa vie à des organismes communautaires et à témoigner de son passé. Embauché comme serveur chez Schwartz, le fameux deli casher de la Main, Arthur, lui, a ensuite fondé une famille.

Aujourd’hui, le frêle vieillard aux yeux outremer dit ne devoir sa vie qu’à une série de hasards. « Même les plus prudents étaient tués. Tout ce que je sais, c’est que lorsqu’on me disait quelque chose, je faisais le contraire. Je doutais de tout. Tout le temps. Tout le reste, ce n’est que de la chance pure. »

Avec la vieillesse, les images terribles de la guerre reviennent plus que jamais hanter ces vieux survivants. « Un jour, nous étions 25 reclus dans une cachette. Un seul bruit nous aurait tous condamnés. Les Allemands étaient à deux pas. Quand ils sont partis, une mère tenait dans ses bras le corps inerte de son nouveau-né. Elle avait étouffé ses pleurs pour nous sauver. C’est mon pire souvenir », confie Arthur, aujourd’hui aveugle. Après avoir vu tant d’horreurs, ses yeux ont déclaré forfait, mais les images sont gravées à jamais dans sa mémoire. Michael avait raison, aucun mot ne pourra jamais rendre compte de cette indicible horreur.

2 commentaires
  • Le Brebis Galleux - Inscrit 26 janvier 2015 02 h 10

    Ah bon ?

    Allez faire un tour dans les camps du judéo-bolchévisme en Russie, et vous verrez ! Lire les ouvrages d'Anne Kling sur le sujet.

  • Le Brebis Galleux - Inscrit 26 janvier 2015 02 h 10

    Photo

    Photo de la Palestine 2014 !