La diplomatie de l’assiette

Le quinoa est devenu l’un des emblèmes culinaires du Pérou.
Photo: Ernesto Benavides Agence France-Presse Le quinoa est devenu l’un des emblèmes culinaires du Pérou.

En pleine guerre froide, l’influence diplomatique s’exerçait à coups de parades militaires et de médailles gagnées sur les podiums olympiques. Aujourd’hui, de plus en plus d’États tentent de gagner des points dans l’échiquier mondial par la conquête des estomacs et des papilles, à grand renfort de kimchi et de harengs marinés. Place à la gastrodiplomatie !

Parmi les pionniers de cette nouvelle diplomatie de l’assiette figurent la Thaïlande, la Corée du Sud et les pays scandinaves, dont les gouvernements subventionnent, à grand renfort de fonds publics, le rayonnement de leur identité culinaire à des fins politiques.

« Depuis le XVIIIe siècle, il y a toujours eu des banquets entre États et diplomates. Mais maintenant, des États tentent de promouvoir leur image publique et de faire de la communication et du marketing avec leurs produits alimentaires pour accroître leur influence politique ou économique sur la scène mondiale », explique l’auteure d’un mémoire inédit sur le sujet à l’Université des sciences gastronomiques de Turin, Alessandra Roversi, jointe par Le Devoir à Genève.

La spécialiste est d’ailleurs une des rares expertes de cette discipline en émergence qu’une poignée d’universités, comme l’American University de Washington, ont intégrée à leur programme d’études internationales.

La conquête des estomacs

En cette ère bénie des foodies, plusieurs petits états ont usé de ce stratagème pour gagner du galon. En 2002, la Thaïlande lançait Global Thaï, une initiative destinée à faire pulluler les restos thaïs dans le monde, explique Mme Roversi. Le dernier comptoir thaïlandais atterri dans votre quartier n’est donc peut-être pas le fruit du hasard, mais plutôt le bras de l’État venu mettre le nez dans votre pad thaï. Bangkok a généreusement financé l’ouverture de restos outremer, dans l’espoir que la séduction des palais ramène son lot de touristes et d’acheteurs de produits nationaux. Dopé par cette politique, le nombre de restaurants thaïlandais dans le monde est passé de 5000 à 10 000 en 10 ans.

La Corée du Sud a sauté dans la marmite en 2009 avec sa campagne Hansik (près de 80 millions), qui vantait notamment les délices du kimchi, une marinade de chou épicée. La Corée et la Malaisie ont pris d’assaut plusieurs grandes villes des États-Unis avec des camions-restaurants soutenus par l’État. Taïwan entrait dans la ronde en 2010 avec sa diplomatie du « Dim Sum ». Même la totalitaire Corée du Nord y mettait du sien en ouvrant dans plusieurs pays d’Asie ses restaurants étatiques « Pyongyang », offrant la fameuse « soupe au chien ».

Des origines antiques

Ce n’est pas d’hier que les nations usent de la bonne chère pour dénouer les impasses diplomatiques. Chez les Grecs, les querelles entre villes rivales s’enterraient autour de grandes agapes, rappelle le mémoire de Mme Roversi. Plus d’un diplomate, dont Talleyrand, est passé maître dans l’art de la persuasion en mettant les petits plats dans les grands. Mais ce qui était un exercice diplomatique privé, parallèle à la politique, est maintenant au coeur de politiques étrangères publiques de plusieurs États, soutient-elle, car la nourriture permet de « faire naître des émotions, de créer un sentiment » à l’égard des États.

Les pays scandinaves ont érigé cette stratégie en credo, en 2006, en lançant le New Nordik Food Program (NFP), visant à promouvoir l’identité nordique à travers le monde. « Ils ont fait défiler leurs plats nationaux sur des passerelles pour faire connaître plus que leur nourriture, mais pour diffuser un message relayant notamment les valeurs nordiques de saines habitudes de vie et de design », explique cette spécialiste en la matière.

Le gourou de la nouvelle cuisine nordique, Claus Meyer, et René Redzepi, chef mythique du restaurant NOMA (NO pour nordique et MA, qui signifie food), étoilé par Michelin, sont à l’origine de cette coalition politico-culinaire. Leur mission : que la bouffe nordique soit présente dans tous les événements ou réunions tenus à travers le monde par les pays nordiques, y compris sur La Croisette. « L’intention, ce n’est pas de faire aimer le hareng, mais de forger une image positive auprès d’influenceurs et des trendsetters. Par la nourriture, on veut créer un intérêt pour la culture, les valeurs, et même les films scandinaves », dit Mme Roversi.

La politisation de la bouffe

Quand l’UNESCO a intégré des recettes au patrimoine immatériel mondial en 2004, en réponse au lobby intense mené par la France et le Pérou, la « politisation » de la bouffe a atteint son zénith. Depuis la reconnaissance par l’organisme du « repas gastronomique français » en 2010, les États en quête d’influence font des pirouettes pour accéder à ce nouveau panthéon planétaire de l’alimentation, et faire reconnaître son plat de lentilles, sa céréale traditionnelle, sa pêche à la crevette (Belgique) ou son café (Turquie). Une guéguerre en hauts lieux a d’ailleurs opposé la Chine et la Corée sur la paternité du chou chinois, devenu un peu plus « coréen » avec l’inscription du kimchi à la sacro-sainte liste de l’UNESCO.

L’inscription du « repas français » n’est d’ailleurs pas née du hasard. Elle est la réponse à des années de jeux de coulisses, suivies, dès le couronnement, de la campagne musclée So French So Good, menée par le gouvernement Sarkozy. La cuisine mexicaine, la diète méditerranéenne et, plus récemment, le keskek turc ont eu droit à leur étoile au firmament du patrimoine immatériel.

Ce nouvel enjeu politico-culinaire est particulièrement incarné en la personne du grand chef péruvien Gaston Acurio, qui rêve aujourd’hui de se présenter à la présidence de son pays. Après avoir conquis le monde avec sa toque et ses chaînes de restaurants Astrid Gaston, la voie diplomatique est toute pavée pour le futur politicien.

Même les États-Unis, peu applaudis pour leur cuisine, se sont mis aux fourneaux. Avant de quitter ses fonctions, l’ex-Secrétaire d’État Hillary Clinton a piloté la création de l’American Chefs Corp, un bataillon de 80 chefs choisis pour doter la diplomatie américaine de cette nouvelle arme de conviction des masses, appelée soft power. « La nourriture est quelque chose de gagnant qui génère un sentiment de fierté pour plus d’un État », avance Mme Roversi.

La gastronomie agit comme « lubrifiant » lors de négociations internationales délicates, disait avec éloquence Winston Churchill. Il n’aurait jamais cru si bien dire.


La campagne So French So Good, du gouvernement Sarkozy par TroisCube