La taverne Magnan ferme ses portes

Alain Gauthier affirme que son établissement n’était plus rentable depuis quelques années.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Alain Gauthier affirme que son établissement n’était plus rentable depuis quelques années.

Elle a abreuvé des ouvriers, accueilli des rendez-vous politiques, vu l’arrivée des femmes, assisté à la transformation du quartier et, pour se diversifier, déployé ses produits en épicerie et ouvert une boucherie au Quartier Dix30. Haut lieu du rôti de boeuf et de la bière, la taverne Magnan vient de rendre l’âme. Elle avait 82 ans.

Deux mois après avoir publiquement jeté l’éponge, l’institution de Pointe-Saint-Charles, à Montréal, a accueilli dimanche ses derniers clients avant de fermer les portes une ultime fois, la suite de l’histoire reposant ce matin entre les mains d’un acheteur immobilier qui demeure inconnu. Démolition et condos ? Mystère.

« Celui qui a acheté nous a demandé d’être discrets tant et aussi longtemps qu’il va évaluer ce qu’il a l’intention de faire », dit Alain Gauthier, un ancien haut fonctionnaire du gouvernement québécois qui a pris la direction de l’entreprise familiale en 1999. Il fait partie de la famille depuis 1971, ayant épousé Carole Magnan, une des petites-filles du fondateur. D’autres membres de la famille sont également actionnaires.

La taverne est située à l’angle des rues Saint-Patrick et Charlevoix, en face du canal Lachine. Le secteur vit depuis quelques années une transformation en profondeur qui l’amène de post-industriel à résidentiel, gracieuseté d’une ribambelle de nouveaux condos que s’arrachent les jeunes professionnels à prix fort.

Rentabilité plombée

Les raisons invoquées pour la fermeture, grandement médiatisées lors de l’annonce en octobre, sont multiples. Outre le prix du boeuf qui a augmenté de plus de 30 % depuis quelques années, la direction dit avoir manqué de temps pour renouveler sa clientèle, souffert de la concurrence dans la restauration et subi les contrecoups des travaux routiers autour du quartier, notamment ceux des ponts qui rebutent les clients de la Rive-Sud.

« Ça fait environ trois ans qu’on n’est plus rentables », affirme M. Gauthier. Le restaurant compte une soixantaine d’employés, dont une quarantaine de syndiqués affiliés aux Teamsters. Le comptoir de boucherie du Quartier Dix30 poursuivra ses activités. Une deuxième boucherie, à Boucherville, devrait ouvrir en avril 2015, ce qui entraînera l’embauche de certains ex-employés.

« On est entrés ce matin en pleurant, dit Cassandra Viviers, qui faisait partie de l’équipe des gérants. On va finir la journée en pleurant. » Elle y travaillait depuis trois ans. Détentrice d’un diplôme universitaire en biochimie, elle veut maintenant travailler dans son secteur d’études.

Une partie du casse-tête des dernières années, dit M. Gauthier, tient au fait qu’il a fallu passer d’un permis de bar à un permis de restaurant en 2012. « C’est une grosse décision d’affaires qu’on a tardé à prendre. Mais ça n’aurait pas, à mon point de vue, changé la situation. C’est trop grand, ici. Le bâtiment est énorme. » Pour générer des profits, dit-il, « il faut remplir presque au complet ». Au rez-de-chaussée de 340 places s’ajoutent un sous-sol de 140 places et un salon d’une centaine de places à l’étage.

Comme l’écrivait l’ex-collègue Claude Turcotte dans les pages du Devoir en 2010, « l’histoire de Magnan et la petite histoire de Montréal se sont recoupées à plusieurs reprises », ce qui s’explique entre autres par le fait qu’Yves Magnan, un des fils du fondateur Armand, a été conseiller municipal de 1970 à 1986. Gilles Proulx investira les lieux en 1995, en pleine campagne référendaire, pour animer son émission de radio à CKAC. Lors du débat sur un projet de loi en 1977, avait ajouté M. Turcotte, la ministre Lise Payette avait traité la taverne Magnan de « dinosaure » en raison de son refus d’admettre la clientèle féminine. Une loi des années 80 fait en sorte qu’il devient illégal d’interdire aux femmes d’entrer dans une taverne. Chez Magnan, ce jour surviendra en 1988.

« Ça fait une vingtaine d’années qu’on vient ici, dit Robert Mercier, venu de Chambly avec son épouse et leur fille. Auparavant, mes parents venaient de Shawinigan pour manger ici. Il va falloir se trouver une autre place. »

3 commentaires
  • Emmanuel Rannaud - Abonné 22 décembre 2014 10 h 37

    Scénario "Ben's"

    Dommage que cette institution du bas de la ville disparaisse, parce que c'est un pan de l'histoire ouvrière de Montréal qui s'efface. Cependant, je trouve difficile à croire que le resto n'arrivait pas à faire ses frais compte tenu que l'achalandage était quand même bon.

    Les proprios mettent la faute sur le Dix30, les travaux, les syndicats, le prix du boeuf qui a augmenté (juste pour Magnan et pas pour les autres il semble).

    Magnan a une "brand", une bâtisse payée depuis des lunes, des recettes éprouvées et populaire, une bonne localisation malgré ce qu'on en dit (le quartier se gentrifie donc afflue de clientièle). Un nouveau proprio aurait pu faire quelque chose de bien avec cette maison et tirer très bien son épingle du jeu.

    La réponse selon moi est que le terrain vaut une fortune et que les proprios n'auraient jamais fait ce genre de profit en revendant le resto à un autre proprio. Vaut mieux mettre la clé dans la porte à ce compte et laisser monter les condos.

    De toute façon, la véritable marge de profit est dans l'opération de comptoirs Magnan ou les prix s'approchent de l'extorsion et dans la vente de produits surgelés "brandés" Magnan pour les client de banlieue qui voudront se payer un petit trip de col bleu un vendredi soir.

    Malgré tout, c'est une décision d'affaire pour une entreprise qui est en affaire pour faire des sous. Rien de déshonorant là dedans. C'est triste pour les gens qui ont mis leur vie dans cette maison.

    Le même scénario à la "Ben's" se répète.

  • Danielle Desbiens - Abonnée 22 décembre 2014 14 h 57

    Et plus de statonnement

    J'ajoute au commentaire précédent, qui est juste : ce qui aidait encore plus Magnan, c'était ses deux grands stationnements, en plus du restaurant. Donc beaucoup de terrains valant cher, actuellement.
    Il y a dix ans, c'était facile de se démarquer. Il y avait peu de restaurants et peu de diversité.
    Depuis, le nombre de restaurants de tout genres explose dans le coin, soit sur la rue Notre-Dame tout près et à Saint-Henri/Petite-Bourgogne/Griffintown, à Pointe St-Charles où la taverne était située et à Verdun, à côté.
    Ce qui attriste, c'est surtout pour le personnel qui, lui, perd même s'il a contribué à la réputation de Magnan, toutes ces années.

  • Victor Beauchesne - Inscrit 22 décembre 2014 17 h 17

    déçu trop souvent

    Depuis une dizaine d'années , avec un groupe d'amis nous nous retrouvions 5-6 fois/an chez Magnan pour écouter les matchs CH.

    Le service s'est lentement détérioré, la bouffe n'était plus constante, plusieurs convives ont été malade suite à un même plat consommé chez Magnan. Le choix de bières était limité , surtout sur la terrasse. Tout cela était accompagné d'une augmentation des prix vertigineuse.

    Suis-je surpris de la fermeture ? Pas du tout. La direction a couru après sa perte. Dommage mais c'est comme ça quand on déçoit ses clients continuellement. Pourtant nous leur avions donné plusieurs chances de se reprendre, mais à chaque retour c'était pire que la dernière déception.