Un réparateur à l’ère des télés jetables

Alain Giguère, de Réal Giguère TV à Montréal, connaît par cœur tous les appareils qui peuplent le commerce fondé par son père il y a plus de 60 ans.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Alain Giguère, de Réal Giguère TV à Montréal, connaît par cœur tous les appareils qui peuplent le commerce fondé par son père il y a plus de 60 ans.

La caverne d’Ali Baba, la vraie, se trouve ici, rue Marie-Anne. Des montagnes de télévisions empilées les unes sur les autres, jusqu’au plafond, encombrent le magasin Réal Giguère TV. Un mince sentier improvisé, tout juste assez large pour une personne, permet de se frayer un chemin parmi ces milliers de merveilles électroniques.

Alain Giguère connaît par coeur tous les appareils qui peuplent le commerce fondé par son père il y a plus de 60 ans. « Tu vois, là ? C’est une Zénith 1974. Et là, une Hitachi 2006. Celle-là date de 1988. Et l’autre, la belle petite rouge dans la vitrine, c’est une 1976. »

Chacune de ces télévisions fonctionne comme une neuve. Alain Giguère et son équipe ont remis en marche toutes ces machines d’une autre époque. Aucune n’est à vendre : il les loue à des producteurs de cinéma. Les télés de Giguère TV ont tenu la vedette dans les films C.R.A.Z.Y., Funkytown et bien d’autres.

Alain Giguère répare aussi les appareils électroniques — pas juste les télés — de monsieur et madame Tout-le-Monde. Il a 55 ans, mais il fait ce métier depuis près d’un demi-siècle. Et ce qu’il voit le désole. Pourquoi ? Parce que les nouveaux appareils électroniques sont cheap. Quasiment conçus pour briser après cinq ans. Et pour ne pas être réparés.

« Je te parlais de la Zénith 1974. Ça fait 40 ans qu’elle marche. Aujourd’hui, si t’as une tévé qui fait trois ans, t’es chanceux », dit-il.

L’hyperconsommation fait rouler l’économie

Il montre la date derrière trois télés à écran plat apportées par des clients : 2010, 2011, 2012. Kapout. Déjà. Des appareils fabriqués à la chaîne en Chine. Ou en Corée du Sud, ou au Japon. Des appareils jetables. « Les gens veulent payer le moins cher possible. Et quand ça brise, ils veulent en acheter un autre plus beau et plus performant », explique Alain Giguère.

Ça fait l’affaire des gouvernements : l’hyperconsommation fait rouler l’économie et fait tinter des centaines de millions de dollars en revenus de taxes dans les coffres de l’État. C’est une espèce de cercle vicieux. Qu’est-ce qui est apparu en premier ? Les produits cheap ou le besoin d’en consommer ? Toujours est-il que les fabricants de produits électroniques offrent généralement du beau, pas bon et pas cher. Alain Giguère se souvient avec précision du moment où le changement de paradigme s’est produit : en 1994. Les télés fabriquées cette année-là étaient à leur apogée.

Les années suivantes, la qualité du produit et des pièces de rechange a décliné sous la pression de la main-d’oeuvre asiatique à bon marché, qui permet de fabriquer des produits complexes pour une bouchée de pain.

Pièces de rechange recherchées

« Le pire, c’est qu’on peut difficilement réparer les nouvelles télés : les pièces de rechange sont très difficiles à trouver », explique Alain Giguère.

Dans l’ancien temps, chaque marque de télévision avait un magasin de pièces de rechange à Montréal. La plupart se trouvaient le long du boulevard Décarie. Les techniciens comme Alain Giguère pouvaient changer la moindre pièce défectueuse. C’est ce qu’il aime, dans la vie, réparer les appareils électroniques. Il l’a dit plus d’une fois durant notre visite de sa boutique.

Aujourd’hui, c’est devenu un défi de réparer des télévisions. Les appareils sont quasiment conçus pour être jetés plutôt que réparés.

Les « modules » qu’on trouve derrière les télés à écran plasma viennent en une seule pièce fabriquée par des robots. Pas moyen de changer un petit morceau défectueux. La pièce n’existe pas. De toute façon, il n’y a pas de fournisseurs de pièces.

Alain Giguère doit faire des miracles pour réparer les télés récentes. Il doit récupérer les pièces sur des télés usagées. Ou les acheter sur d’obscurs sites Web spécialisés.

« Le gouvernement devrait obliger les compagnies à offrir des pièces pour réparer les télévisions durant cinq ou dix ans », dit Alain Giguère.

Les gens veulent payer le moins cher possible. Et quand ça brise, ils veulent acheter un autre produit plus beau et plus performant.

2 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 20 décembre 2014 11 h 15

    La taxe sur les services n'a pas aidé

    Se pourrait-il que les taxes sur les services aient contribué au phénomène ?

    De nos jours, la réparation d'un appareil électronique implique le remplacement d'une pièce de quelques dollars – quand ce n'est pas quelques sous – mais hélas, des frais de main-d'œuvre très élevés. En imposant des taxes sur les services (donc, le coût de la main d'œuvre apparaissant sur la facture), les gouvernement fédéral et provincial pourraient avoir contribué à la tendance des consommateurs à acheter des produits neufs plutôt que de les réparer.

    Lorsqu'un technicien se rend à domicile pour changer une simple pièce sur un appareil, il y aura au minimum des frais horaires d'au moins une heure à quoi s'ajouteront des frais de déplacement assez salés. Ces frais horaires et de déplacement seront augmentés de 15 % avec les taxes sur les services. Dans bien des cas, ça peut faire la différence entre l'envie de réparer ou de remplacer par un appareil tout neuf.

  • Normand Parisien - Inscrit 21 décembre 2014 22 h 32

    Une télé pas tuable.

    Toutes les télés apparaissant sur cette photo ont un format d’écran 4:3 au lieu du format d’écran 16:9, plus rectangulaire. Le modernisme est impitoyable pour les anciennes télés qui n’offrent que des images compressées par 2 bandes noires. Pour certains films panoramiques, c’est près de la moitié de l’écran qui disparaît sous ces bandes noires. Elles étaient durables, mais depuis l’arrivée du numérique, j’aimerais presque que mon ancienne télé se décide à mourir. Je l’ai acheté voilà près de 18 ans et je l’ai fait réparer une seule fois voilà 2 ans : un petit problème avec le bloc d’alimentation. Le technicien exigeait d’amener cette télé, pesant près de 200 lb, à son atelier : ça m’a coûté aussi cher que la réparation elle-même (facture doublée). Inutile de penser aux prises HDMI sur ma Proscan 35 pouces : elle est vraiment dépassée, mais continue de fonctionner.