Donner sa voix à la pauvreté

Anne et ses enfants (en arrière-plan) peuvent compter sur l’aide de la mère de celle-ci, à la mesure de ses moyens limités.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Anne et ses enfants (en arrière-plan) peuvent compter sur l’aide de la mère de celle-ci, à la mesure de ses moyens limités.

On l’appelle la « maman mystère » de Rosemont. Jeune trentenaire, mère de deux enfants, les pieds accrochés dans la pauvreté depuis trop longtemps. Au point où cette année, ses enfants ont mis sur leur liste de cadeaux de Noël des choses comme des cartes cadeau de restaurant ou de pharmacie. Des choses qui ont fait pleurer leur mère.

« Les enfants qui ont le minimum dans la vie n’écrivent pas des affaires comme ça pour leurs souhaits de Noël », confiait la maman mystère dans une longue lettre publiée il y a deux semaines sur la page Facebook d’un groupe de parents du quartier Rosemont, à Montréal. Une lettre-choc, finement écrite. Et qui a fait boule de neige, déclenchant un important mouvement de solidarité.

 
Mercredi midi, au moins 30 000 personnes l’avaient lue en ligne. Le site Rue Masson et Radio-Canada ont parlé de l'initiative. Dans la foulée, des gens ont offert des dons, de l’aide matérielle ou physique — plusieurs lecteurs du Devoir l'ont fait jeudi matin. Parallèlement, une page Web a été créée (Spotted austérité) pour solliciter des témoignages sur ce que c’est que de vivre dans la pauvreté au Québec en 2014.
 

Cette maman mystère, nous l’appellerons Anne : elle veut demeurer anonyme. « Pour mes enfants, mais aussi parce que je tiens à ce qu’un maximum de gens puissent s’identifier à cette maman mystère, disait-elle au téléphone en après-midi. C’est le quotidien d’une mère, on ne sait pas trop qui, qui étudie on ne sait pas trop quoi, et qui compose avec la pauvreté tous les jours. » Anne, voix sans visage de tous ceux qui vivent comme elle dans le dénuement et la simplicité involontaires.

La pauvreté, Anne y est entrée par un chemin classique : violence familiale, famille d’accueil, décrochage scolaire, problèmes de drogue, première grossesse à 17 ans, vie de mère célibataire. Depuis, c’est la galère, avec des hauts et des bas, « mais pas de hauts depuis longtemps ».

Un de ses enfants souffre d’une forme d’autisme qui implique « une surveillance constante ». « J’ai essayé d’étudier et de travailler en même temps, je n’y arrive pas », dit-elle. Elle vit présentement uniquement avec ses prêts et bourses et quelques allocations gouvernementales : un budget de 1300 $ par mois, dont plus de la moitié est consacrée au logement.

Incompréhension

La lettre est née en marge des activités d’un groupe de parents du quartier Rosemont–La Petite-Patrie auquel elle appartient. « Une mère a fait une remarque au sujet d’un enfant qui n’avait pas de manteau d’hiver. Un élan d’entraide s’est créé, les gens étaient de bonne foi. Mais ils étaient maladroits dans leur façon d’aider. J’ai constaté qu’il y avait un besoin de connaître un peu mieux ce que c’est que de vivre dans la pauvreté avec des enfants. » Dont acte.

Elle donne une multitude d’exemples dans son long texte où se dévoile la misère sans misérabilisme. La nourriture ? « La question alimentaire est devenue un épuisant et incessant problème qui préoccupe l’esprit en tout temps, écrit-elle. Tout tourne autour de ça. Je me lève tous les matins avec comme but ultime que mes enfants aient avalé trois repas soutenants et qu’au coucher, leur faim ait été comblée. »

S’alimenter prend ainsi les allures d’un combat : « Le végétarisme s’est imposé de lui-même à cause du prix inaccessible de la viande, dit-elle. Tout est rationné : le lait, le pain, les céréales, même le papier de toilette. Le jus ? Chez nous, on n’en boit pas ! Les fruits ? Quand il y a de vrais spéciaux. Mes enfants n’ont pas le droit de fouiller librement dans le garde-manger ou dans le frigo ; s’ils ont faim — ils ont tout le temps faim —, ils doivent me demander la permission. »

La maman mystère planifie ses repas en fonction des denrées reçues au magasin-partage. Elle donne aux enfants — qui ont 11 et 12 ans — les meilleurs aliments. « Il arrive bien souvent (et mes enfants ne le savent pas) que je me prive de manger ou que j’encaisse ce qui est moins santé pour qu’ils aient le meilleur et qu’ils mangent à leur faim », confie-t-elle.

Les vêtements ? Les manteaux d’hiver ont été donnés ; par une voisine, par la mère d’Anne (qui aide à la mesure de ses moyens limités, précise sa fille), par une amie. Même chose pour les bottes. « Je suis gâtée pourrie », estime Anne en évoquant ceux qui ne disposent pas de ce minimum d’entraide amicale.

L’école ? Pas de service de garde, pas d’activités parascolaires. Anne n’a pas encore payé les frais scolaires cette année. « L’école a fait preuve de pitié et a quand même remis à mes enfants les manuels. J’ai toujours envie de me mettre une cagoule sur la tête quand j’y vais, car j’ai peur qu’ils me demandent quand je vais pouvoir payer. » Elle parle de « honte », de « culpabilité inconsolable ».

La maison ? Un 3 et demi dans Rosemont. Les trois membres de la famille dorment dans la même chambre. Le chauffage n’excède jamais 17 degrés, « pour économiser l’Hydro ». Les enfants n’ont pas de vélo ni de patins. La vie sociale de la famille est réduite à presque rien. Pour Anne, le luxe suprême est de se payer un café au lait de temps en temps.

La tête haute

Malgré tout — le manque d’argent, les larmes le soir, le casse-tête de la vie avec trop peu —, Anne s’estime chanceuse. « On a quand même nos moments de joie, dit-elle. Je pense que mes enfants réussissent tout de même à être heureux. » Ils ont un chat, dit-elle : son ronronnement les apaise tous.

Elle mise sur ses études pour garder la tête hors de l’eau et rêver d’un futur plus doux. Mais à l’heure où tout le Québec parle d’austérité — et avant même que les premiers effets des annonces gouvernementales se fassent réellement sentir —, elle s’inquiète pour la suite des choses.

« Je vois la file d’attente s’allonger [à l’aide alimentaire] depuis quelques années, dit-elle. Chaque semaine, il y a de nouveaux visages, et parmi eux, de plus en plus des gens qui travaillent et ont besoin d’aide [selon Moisson Montréal, 12 % de la clientèle des banques alimentaires ont un revenu d’emploi]. La quantité d’aide diminue, les programmes aussi. Personnellement, je suis terrorisée par ce qui se passe. J’ai l’impression d’une gaffe qui ne se réparera plus facilement. »

Ainsi souhaite-t-elle que son témoignage en suscite d’autres, que la réalité de la pauvreté soit expliquée par ceux qui la vivent. Pour lui donner un visage concret.

***

NDLR: Ce texte a été modifié après la mise en ligne.

24 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 18 décembre 2014 03 h 25

    Retour vers le passé.

    Mon ami vient d'une famille où il y avait un père une mère et quatorze enfants.Le père y jouait un rôle important.

    • Michel Vallée - Inscrit 18 décembre 2014 14 h 46

      « [...] Une famille (de) quatorze enfants.

      Le père y jouait un rôle important.»

      Avec une telle progéniture d’engendrée, on le devine aisément... C'est le moins que l'on puisse dire !

    • Jérémie Poupart Montpetit - Abonné 18 décembre 2014 16 h 04

      que doit on déduire de ce commentaire ? qu'elle a besoin d'un homme dans sa vie ? Le phénomène des pères absent n'est pas nouveau, et tristes sont les histoires de mères monoparentales abandonnées par leur conjoints dès l'arrivée des enfants. La réalité de 2014, c'est que le modèle traditionnel familial d'une famille à deux revenus ne s'applique pas à l'ensemble de la population, mais que peu de mesures existent pour s'assurer, en cette période d'austérité et de hausse des frais des services, du soutient à cette population vulnérable...

  • Yves Côté - Abonné 18 décembre 2014 06 h 22

    Pauvreté et misère économique...

    Lorsqu'on connaît une vie difficile, il faut prendre la parole pour dire les choses. Autrement, cela n'équivaut qu'à perdre de ses énergies. Ce que ne font certainement pas "maman mystère" et ses amis (es)...
    La pauvreté, c'est de ne pas pouvoir se payer le nécessaire.
    La misère économique, c'est d'avoir à se passer de l'essentiel en silence, tout en courant après ce qui ne devrait être que l'ordinaire.
    Merci de m'avoir lu.

    • Sylvain Auclair - Abonné 18 décembre 2014 11 h 29

      Soyez plus clair, je vous prie.

    • Suzanne LaBrie - Inscrit 18 décembre 2014 12 h 52

      Personnellement, j'ai pris activement la parole. J'ai écrit au Premier ministre, à la présidente du caucus libéral, ainsi qu'à 9 ministres du gouvernement libéral pour leur poser la questions suivante :: Qu'avez-vous à proposer pour ramener le compteur de la pauvreté à zéro au Québec ?

    • Yves Côté - Abonné 18 décembre 2014 15 h 16

      Merci à vous deux, précédents, de m'interpeler.
      Madame LaBrie, vous êtes selon moi un exemple à suivre.
      Ceci-dit, je comprends très bien que tous ne puissent pas le faire. Il faut un sang froid immense pour lutter en toute lucidité, alors que la faim et/ou l'inquiétude nous tiraille(nt).
      Lorsqu'on connaît une vie difficile, il faut un niveau d'abnégation considérable pour ne pas arrêter sa quête à notre unique quotidien. C'est en cela que de prendre la parole devient nécessaire à celles et ceux qui en sont capables. Nécessaire pour soi-même mais surtout, nécessaire pour qui n'a pas les outils de base ou la confiance suffisante, pour le faire personnellement.
      Avoir faim, ne pas savoir si aujourd'hui, et encore moins demain, ce qui nous sera donné de manger nous suffira pour appaiser l'angoisse immédiate du manque de nourriture, il arrive que cela donne à la personne une impulsion obsessionelle qui parfois ne s'appaise qu'à la mort. Je le sais pour l'avoir vu de mes yeux, puisque j'ai cotoyé de près et assez longtemps (et très durement) la misère.
      Ecrire permet donc non seulement parfois de se dépasser, mais donne aux autres, à qui n'est pas dans la même situation que soi, d'apréhender un peu mieux ce que nous vivons. C'est vrai pour la pauvreté comme pour le reste.
      Et c'est en cela que les affamés qui en ont l'énergie et qui en acceptent le risque, se doivent selon moi de prendre la parole ou la plume. Parce que ce qui frappe une personne si dramatiquement, appartient aussi à tous.
      Voilà Monsieur Auclair ce que je peux en ajouter en trois minutes et quatre mots, pour espérer être plus clair.

    • Suzanne LaBrie - Inscrit 18 décembre 2014 22 h 34

      Mes respect, monsieur Côté.

  • Hector Ouellet - Abonné 18 décembre 2014 07 h 12

    Hector Ouellet, abonné

    Merci monsieur Bourgault-Côté.
    Et si vous êtes en contact avec la dame en question, remerciez sa remarquable contribution à la réflexion sur la pauvreté.
    Hector Ouellet

  • Sylvain Auclair - Abonné 18 décembre 2014 08 h 07

    Télévision

    À quand une émission sur la VRAIE pauvreté aussi suivie que Les Bougon — qui ont alimenté les préjugés et les Radio X comme c'est pas possible?

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 18 décembre 2014 12 h 15

      Mieux qu'un télésérie, la visite d'un des secteurs pauvres de la ville de Montréal, ou d'une soupe populaire sera beaucoup plus efficace.

  • Sylvie Charbonneau - Inscrite 18 décembre 2014 10 h 07

    La suite

    Je suis de Rosemont et ai déjà été dans une situation similaire, c'est pourquoi je me sens interpellée. L'article ne dit pas où s'adresser pour offrir de l'aide ou de l'argent. Svp publier une suite :)