Les médias comme métaphores d’un drame

1er décembre 1990. À l’approche du premier anniversaire de la tragédie, la journaliste Francine Pelletier (maintenant chroniqueuse au Devoir) écrit dans La Presse un premier bilan sur les différentes réactions à la tuerie. Son texte s’intitule « Qui a peur de Marc Lépine ? ».

Elle y donne la parole à des hommes et des femmes, des inconnus et des personnalités, dont le maire Jean Doré, qui vient de ressurgir dans notre actualité pour raconter sa lutte contre un cancer létal. « Il faut dire que Jean Doré est le seul politicien à avoir non seulement réagi émotivement au meurtre des femmes, il est le seul à avoir reconnu la misogynie de Marc Lépine sur-le-champ », écrit Mme Pelletier.

La journaliste note aussi que, un an après le drame, la perspective s’est élargie. « Tant les hommes que les femmes disent plus volontiers, aujourd’hui, que Marc Lépine “ en avait contre les femmes”», écrit-elle. Sans nier l’évidente folie de cet homme, il y a donc un autre volet qui s’ajoute à sa personnalité : sa misogynie. »

Le fait est ainsi nommé médiatiquement pour une des toutes premières fois. Ce texte fondateur, exemplaire, est aussi l’un des premiers à camper les lectures de manière claire et précise, avec, d’un côté, des hommes qui réduisent le tueur à sa folie (« un pauvre type ») et, d’un autre côté, des femmes qui soulignent la manifestation d’une haine fondamentale contre leur genre.

« Francine Pelletier a joué un rôle fondamental avec ses articles », dit la chercheuse féministe Mélissa Blais, qui a écrit un livre sur les interprétations médiatisées de la tragédie. L’ouvrage, tiré d’un mémoire de maîtrise, a été publié au vingtième anniversaire sous le titre J’haïs les féministes ! (Remue-ménage, 2009), qui reprend une phrase du « testament » du tueur du 6 décembre. Une version anglaise vient de paraître. « Francine Pelletier nomme les choses. Elle fait le lien avec le continuum des violences contre les femmes. Elle dit que Marc Lépine a assassiné 14 femmes et que tous les jours des hommes en violentent d’autres. »

 

Un ressac

Bref, la journaliste dit que c’est de l’antiféminisme. Bien d’autres discours germent et gonflent alors et depuis dans les médias pour nier cet aspect. Le crime est amalgamé aux autres tueries ou à d’autres causes (les armes à feu, par exemple). Surtout, il est lié à des motifs psychologisants (« c’est un fou »), pour éviter de parler des problèmes sociologiques, des violences faites aux femmes, des rapports de domination, des mécanismes de prévention.

« Les médias de l’époque ont eu du mal à reconnaître la nature misogyne et antiféministe de cet acte, dont le sens était pourtant d’une clarté exemplaire, commente la professeure Josette Brun, de l’Université Laval. Ils ont posé comme diagnostic la folie, l’accès trop facile aux armes à feu. Comme marque de respect envers les victimes, ils ont prescrit le silence. Tout cela en valorisant la parole des hommes et en déclassant les points de vue féministes qui abordaient de front l’enjeu de la violence faite aux femmes. »

Josette Brun, du Département d’information et de communication, a beaucoup étudié la place des femmes dans les médias québécois dans une perspective féministe. Elle a par exemple épluché le contenu de l’émission Femme d’aujourd’hui, de Radio-Canada (1965-1982). Elle s’intéresse maintenant aux « conceptions biologisantes » du masculin et du féminin dans les médias d’ici, de 1960 à 2006.

« La tuerie de Poly est un point de basculement entre les années chaudes du féminisme des années 1960-1980 et son ressac, poursuit-elle. La hargne antiféministe qui s’est exprimée dans l’espace public après le massacre, surprenante et blessante, captait le nouvel air du temps plus conservateur. À la fin de la décennie 1980, plusieurs lieux très ouverts à la réflexion féministe étaient disparus du paysage médiatique, ce qui a peut-être joué, entre autres facteurs : les pages féminines des quotidiens d’information, le magazine télévisé quotidien Femme d’aujourd’hui, la revue féministe La Vie en rose. »

Des réflexes

La médiatisation immédiate des tragédies successives se transforme au gré des technologies de la communication. La Crise d’octobre a été suivie au plus près par la radio, comme Polytechnique. Les chaînes d’information continue (RDI naît en 1995), puis le Web et les réseaux sociaux se collent ensuite aux événements. L’attaque contre le Parlement cet automne a été captée en direct par les microblogages et les vidéos tournés par des cellulaires.

On le comprend, Mme Blais s’intéresse moins à ces différentes vitesses de captation à chaud qu’à la production médiatique d’analyses et de commentaires après coup, des jours, des mois puis des années plus tard.

« Quand on psychologise à outrance tout attentat terroriste, on évite de réfléchir au message lancé par ce geste, dit-elle. Marc Lépine l’a écrit dans sa lettre de suicide : il dit lui-même qu’on va le traiter de fou. À la longue, au dixième anniversaire par exemple, des conflits d’interprétation surgissent. Les lectures bougent. On voit des brèches apparaître. La plus intéressante fait qu’on est alors davantage capable d’en traiter comme d’un acte de violence contre les femmes. On ne nie plus le discours féministe, mais on le marginalise. »

Et maintenant ? Les médias sont-ils vraiment sortis de leurs ornières et de leurs réflexes ?

« Les médias ont encore du mal à nommer les enjeux sous-jacents aux fusillades, écrit Josette Brun au Devoir. La course au lectorat, l’information-spectacle et le sensationnalisme ambiants ne favorisent pas une telle réflexion en profondeur. Et l’ambivalence à l’égard du féminisme demeure une tendance lourde. Elle est évidente par exemple dans la couverture du cas Ghomeshi. Si les médias sociaux, comme certains journaux ou chroniques, sont porteurs d’analyses féministes, d’autres caricaturent le mouvement et dénigrent la prise de parole des femmes victimes de violence sexuelle. »

Vigile sur le mont Royal

Les voix de Diane Dufresne et Marie-Josée Lord fuseront dans l’air lors de la vigile « Se souvenir pour elles », où sont attendues, au sommet du mont Royal, des centaines de personnes samedi après-midi en mémoire des 14 femmes victimes du drame de Polytechnique.

La participation des deux divas à cet hommage, qui se tiendra au Chalet de la montagne, s’ajoutera à l’illumination solennelle réalisée par la firme Moment Factory. À l’issue de la cérémonie, 14 rais lumineux seront projetés du belvédère Kondiarok vers le ciel de la métropole, en mémoire des disparues. L’image s’inspirera des « tours lumineuses » projetées en 2004 à Manhattan en mémoire des victimes de l’attentat du World Trade Center, le 11 septembre 2001.

Diane Dufresne devrait entonner l’emblématique Hymne à la beauté du monde au cours de la vigile, a appris Le Devoir. La retransmission audio sera assurée à l’extérieur du Chalet, et la cérémonie sera télédiffusée en direct sur les ondes de RDI et de LCN de 16 h 30 à 18 h.

Le public est convié au dépôt de gerbes de roses, à 13 h, à la plaque dédiée aux 14 victimes à l’École polytechnique. Des discours suivront, à 14 h, place du 6-décembre-1989, puis, à 15 h, une marche aux flambeaux démarrera vers le Chalet de la montagne. La fréquence des autobus 11 de la STM sera accrue pour faciliter l’accès au parc du Mont-Royal. Après la vigile, des autobus, à destination du métro Côte-des-Neiges, seront mis gratuitement à la disposition du public.
Isabelle Paré