Les traces culturelles de la blessure du 6 décembre 1989

Une partie de l’œuvre «Nef pour quatorze reines» de l’artiste Rose-Marie Ekemberg Goulet
Photo: Marie-Hélène Tremblay Une partie de l’œuvre «Nef pour quatorze reines» de l’artiste Rose-Marie Ekemberg Goulet

En 25 ans, la mémoire de Polytechnique a traversé plusieurs champs de l’art, mais a laissé en revanche certains pans de la création intouchés. Si tout choc social finit par trouver écho dans la production artistique, un certain tabou continue de planer sur les événements du 6 décembre 1989.

C’est sans doute au théâtre et au cinéma que le drame s’est le plus immiscé dans les fils fragiles de la création. Pour Sylvie Haviernick, soeur de Maud Haviernick, une des victimes du tueur Marc Lépine, le film Polytechnique (2009), de Denis Villeneuve, incarne le moment fort de la représentation du drame. Polytechnique doit une partie de son inspiration à The Anorak (2004), une pièce de théâtre-choc d’Allan Kelly, qui fait revivre au public le massacre du point de vue du tueur. Dès l’entrée dans la salle, spectateurs hommes et femmes sont séparés, comme l’avait fait Marc Lépine, et placés vis-à-vis, d’un côté et de l’autre de la scène.

Si la pièce de Kelly a fait son chemin jusqu’à Londres, l’oeuvre de Villeneuve a monopolisé l’attention, grâce à la puissance évocatrice des images. « Les images de Villeneuve ont été très parlantes, témoigne Sylvie Haviernick, membre de Poly se souvient, regroupement de proches des victimes du 6 décembre. C’était très dur à voir, mais ça nous a guéris. Le plan avec les filles qui reculent sur le mur, ou cette femme qui tombe au pied de la machine Xerox, c’étaient nous. Tout le monde aurait pu être là, par le simple fait d’être une femme. Je retiens aussi une image de la glace qui se casse sur le fleuve. C’était ça, l’image du Québec au lendemain du drame », dit-elle.

Pourtant, à la sortie du film, raconte Martine Delvaux, professeure au Département d’études littéraires de l’UQAM, « il y avait un énorme tabou ». « Les étudiants spontanément refusaient de voir cela mis en scène. » Pourtant, le choix du noir et blanc, le son, « tout cela témoigne d’une volonté de respect du drame », pense-t-elle.

Vingt ans après le drame, le dramaturge Gilbert Turp, dans Pur chaos du désir (2009), fait du drame de Poly le déclencheur de la remise en question d’un couple. Polytechnique est porteur d’une violence politique jamais vue au Québec depuis la rébellion des patriotes de 1837-1838, soutient l’auteur, par sa capacité à exacerber des discours opposés. Celui de féministes et de masculinistes, dont celui du journaliste Roch Côté qui, dans Le manifeste d’un salaud (1990), laissait entendre que le drame avait été l’occasion, pour les féministes, de déverser des « tombereaux d’insanités ».

La tuerie sera aussi en filigrane de 14Abeille, des auteures moins connues Anne Pépin et Emmanuelle Favier, une pièce portant plusieurs strates de discours ouvrant sur l’universel.

De Mouawad et des lettres

C’est le dramaturge Wajdi Mouawad qui exploitera avec succès le même potentiel allégorique dans Forêts, un des sommets de son oeuvre. Les échos de la tuerie traversent cette vaste fresque achevée en 2007 et servent de fil conducteur aux fêlures humaines qui marquent le tragique XXe siècle. Pour nourrir cette oeuvre libre, Mouawad a puisé dans la mémoire de la tuerie de Polytechnique. « Wajdi Mouawad m’a demandé mon accord pour s’inspirer de Poly dans Forêts. Ce n’est pas à nous de faire de la censure. Notre drame n’a pas été récupéré, juge Sylvie Haviernick. Les gens se retenaient plutôt d’en parler. J’ai aussi aidé une auteure américaine qui va bientôt publier une nouvelle. Avant qu’on puisse écrire sur la Shoah, il a fallu un certain temps. » En est-il de même de Polytechnique ?

Mélissa Blais, chargée de cours en sociologie à l’UQAM, explique ainsi l’absence de ce traumatisme collectif dans l’univers littéraire. « Peut-être une volonté de ne pas blesser les parents, les proches. On peut dire des choses plus difficiles à mesure que le temps passe. » « Il y a eu des essais, mais rien en particulier du côté de la fiction », ajoute Martine Delvaux. Peut-être par crainte de désacraliser ces drames collectifs. « Est-ce que ce crime est vraiment intégré, collectivement, comme un crime ? Un crime contre les femmes, entre autres ? » soulève, de son côté Ève Lamoureux, du Département d’histoire de l’art de l’UQAM.Dans la production récente, on note toutefois L’homme qui haïssait les femmes, d’Élise Fontenaille-N’Diaye, publié en 2011 chez Grasset, à Paris.

Monuments, mais encore…

Marqueurs de consciences, plusieurs monuments seront érigés au Canada à la suite de la tragédie. Dès 1992, Ottawa consacre un monument de granit, oeuvre de Padraic Ryan, aux femmes victimes de violence domestique. D’autres oeuvres, à Toronto (1990), Moncton (1996) et Vancouver en 1997, naîtront dans la foulée. Mais c’est à Montréal, à deux jets de pierre du drame, que s’élève en 1999 l’oeuvre iconique des commémorations : Nef pour quatorze reines, de Rose-Marie Ekemberg Goulet. L’artiste interpelle la mémoire dans une oeuvre qui, pour déchiffrer les noms des quatorze victimes dans une suite d’arcs de cercle, force l’observateur à la pause.

Sinon, les échos de la tragédie n’ont pas encore teinté l’expression des artistes visuels d’ici, affirme Jo-Ann Kane, consultante en gestion de collections privées en art contemporain. « Oui, l’art contemporain répond de façon très précise aux secousses sociales, mais pas, à mon souvenir, au massacre de Polytechnique. » Le fera-t-il un jour ?

En collaboration avec Isabelle Paré