Mettre des visages sur des disparitions

Laurie Odjick tient une photo de sa fille Maisy, disparue au même moment que Shannon Alexander, lors d’une manifestation tenue à Ottawa en 2013 à la mémoire des femmes autochtones disparues.
Photo: Fred Chartrand La Presse canadienne Laurie Odjick tient une photo de sa fille Maisy, disparue au même moment que Shannon Alexander, lors d’une manifestation tenue à Ottawa en 2013 à la mémoire des femmes autochtones disparues.

Après les chiffres, les visages. Deux beaux visages de jeunes filles aux yeux sombres. Deux têtes adolescentes, celles de Maisy Odjick et de Shannon Alexander, qui ont mystérieusement disparu de la réserve algonquine de Kitigan Zibi, au Québec, le 6 septembre 2008. Des visages et des vies qu’Emmanuelle Walter a reconstitués dans ce livre vibrant : Soeurs volées, enquête sur un féminicide au Canada, publié aux éditions Lux. Un livre pour que ces disparitions demeurent plus que des statistiques.

Depuis des années, les rapports se succèdent sur les meurtres et les disparitions de femmes autochtones partout sur le territoire du Canada. Emmanuelle Walter a tenté de voir les femmes derrière les faits. Et elle a suivi de façon particulière la trace de ces deux adolescentes de 16 et 17 ans, disparues en laissant dans leur appartement leurs portefeuilles, avec pièces d’identité et argent, et leurs vêtements. Elle a rencontré la mère de Maisy, Laurie, conseillère en toxicomanie, et sa grand-mère, Lisa. Maisy habitait chez Lisa quand elle a disparu. Elle nous fait connaître aussi le père de Shannon, Bryan, et sa grand-mère, Pam, qui a travaillé comme analyste pour l’armée canadienne. Shannon habitait chez Bryan, qui l’élevait seul, et c’est le dernier endroit où elle a été vue.

Adolescentes rebelles certes, mais avec l’avenir devant elles. Shannon se préparait à suivre un cours d’infirmière à Mont-Laurier. Maisy avait abandonné l’école et vivait chez sa grand-mère, qui venait de l’habiller de pied en cap pour lui permettre d’y retourner. Elle était allée vivre là après s’être disputée avec sa mère qui ne voulait pas que son petit ami dorme à la maison. Les deux touchaient à la drogue à l’occasion. Des adolescentes comme d’autres, donc.

« Chercher des causes à leur disparition (mauvaises fréquentations à cause de la drogue, par exemple), c’était, ai-je compris au fil des mois, entrer dans un champ politique et délicat. Depuis des années, les militantes se battent contre le discours policier qui attribue aux jeunes femmes autochtones des “ comportements à risque  : auto-stop, toxicomanie, errance, prostitution », écrit Emmanuelle Walter.

Car même le chef de police de Kitigan Zibi, Gordon McGregor, qu’Emmanuelle Walter a rencontré, le reconnaît : la fugue est la première hypothèse qui lui est venue à l’esprit. « Ce biais, c’était l’idée bien ancrée dans les deux services [Sûreté du Québec et police de Kitigan Zibi] que les adolescentes avaient fugué. Un biais régulièrement soulevé lors des enquêtes ou des auditions parlementaires sur les femmes autochtones assassinées ou disparues », écrit Walter.

Violence dans les réserves

Mais les faits troublants entourant les assassinats et disparitions de femmes autochtones vont plus loin, levant le voile douloureux de la violence dans les réserves. Emmanuelle Walter cite la chercheuse Val Napoleon, enseignante de l’Université Victoria en Colombie-Britannique. La chercheuse avait pris deux jeunes autochtones qui faisaient du stop sur l’autoroute qu’on appelle l’autoroute des larmes, en Colombie-Britannique. Cette portion de la route 16, entre Prince-Rupert et Prince-George, est ainsi nommée à cause du grand nombre de disparitions et de meurtres de femmes qui y sont survenus. Le sujet a inspiré un film au réalisateur Matt Smiley, Highway of Tears.

Lorsque Val Napoleon a demandé aux deux auto-stoppeuses pourquoi elles se mettaient en danger sur cette autoroute, l’une d’elles a répondu : « De toute façon, c’est plus sûr de faire de l’auto-stop que de vivre dans notre communauté. C’est là-bas que c’est vraiment dangereux pour nous. On rentre à Vancouver dès qu’Ella [sa copine] aura terminé. »

Comme c’est le cas pour la moyenne des femmes assassinées, 90 % des meurtres de femmes autochtones sont commis par quelqu’un qui est connu de la victime. Les 10 % qui subsistent sont les cas les plus difficiles à résoudre, dit Walter en entrevue.

La journaliste soulève d’ailleurs une autre réalité trouble et délicate : 90 % des prostituées juvéniles — et donc exploitées — sont autochtones au Canada. C’est la militante d’Idle No More Widia Larivière qui a avancé ces chiffres dans le cadre d’un atelier sur la traite des femmes. « Widia énumérait les lieux de recrutement : bars, aéroports, gares d’autobus, grands chantiers dans les régions du Nord-du-Québec. » Certaines jeunes filles sont prostituées au sein de leur propre famille, ajoute Emmanuelle Walter.

En entrevue, Michèle Audette, de Femmes autochtones du Canada, précise que des femmes inuites qui quittent leur communauté sont attendues dans les aéroports des villes par des proxénètes qui leur proposent de les aider. Mais les jeunes Maisy et Shannon n’en étaient pas là, soutient Walter.

1181 femmes disparues

Si elle s’étend particulièrement sur le cas des disparitions de Maisy Odjick et de Shannon Alexander, Emmanuelle Walter n’en embrasse pas moins l’ensemble du phénomène des femmes autochtones assassinées ou disparues, « l’angle mort d’un pays prospère, le Canada », écrit cette Française d’origine qui vit à Montréal depuis quelques années.

Le dernier rapport de la GRC parle de 1181 femmes autochtones disparues ou assassinées entre 1980 et 2012. Une liste douloureuse et interminable qu’Emmanuelle Walter décline en citant chaque fois l’horreur de la mort : à vélo, en stop, en marchant, battues par leur conjoint, leur voisin ou leur cousin, poignardées, frappées à la tête, brûlées vives, noyées, puis retrouvées, quand c’est le cas, sous un pont, sur la rive d’un fleuve, dans un sac-poubelle, dans une décharge ou dans un sac de hockey. Des noms et une histoire qui glacent le sang, mais qui sont trop souvent passés sous le radar de l’opinion publique.

Maisy Ojinck et Shannon Alexander n’ont quant à elles jamais été retrouvées. Ni sur le territoire de la réserve, qui fait 18 000 hectares, ni ailleurs. À la fin de l’ouvrage, Emmanuelle Walter jongle avec quelques hypothèses sur leur disparition : Shannon se serait battue avec un membre d’un gang non autochtone de Maniwaki, quelques jours avant les faits. Un revendeur de marijuana les a appelées à plusieurs reprises le jour même. Elles avaient reçu quelques amis dans la soirée.

« Les filles donnaient l’impression d’avoir effacé leurs traces avec un balai, puis de s’être envolées dessus. Un enquêteur de la SQ est toujours sur l’affaire. Un jour, peut-être, quelqu’un parlera […] », écrit-elle. On ne sait rien de plus.

«Chercher des causes à leur disparition, c’était, ai-je compris au fil des mois, entrer dans un champ politique et délicat.» — Emmanuelle Walter, dans Soeurs volées
Visionner la bande-annonce du film Highways of Tears de Matt Smiley

Soeurs volées, enquête sur un féminicide au Canada

Emmanuelle Walter Lux éditeur, Montréal, 2014 224 pages