«L'enfance sacrifiée sur l'autel de l'idéologie»

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Camil Bouchard ne comprend pas cette propension des gouvernements libéraux à vouloir aller, en matière de politique familiale, à l’encontre de ce que dit la littérature scientifique sur le sujet.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Camil Bouchard ne comprend pas cette propension des gouvernements libéraux à vouloir aller, en matière de politique familiale, à l’encontre de ce que dit la littérature scientifique sur le sujet.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Modulation ou augmentation du tarif des garderies subventionnées : quelle que soit finalement l’option favorisée par la ministre Francine Charbonneau, la politique familiale en sortira fortement éclopée. C’est l’avis du professeur de psychologie, ex-député péquiste et auteur du rapport à l’origine de la mise en place des services de garde éducatifs à tarifs réduits, Camil Bouchard. Selon lui, le développement de l’enfant est en train d’être sacrifié sur l’autel de l’idéologie néolibérale.

L’erreur, selon le psychologue, aura été commise dès le départ, lorsque ce programme universel de garderie éducative a été niché au ministère de la Famille plutôt qu’à l’Éducation.

« Le signal aurait été donné très nettement qu’il s’agissait d’une institution éducative mise sur pied pour tous les enfants, parce qu’on considère que c’est un système nécessaire à notre bien-être social et à notre développement économique, plaide-t-il. Et par conséquent, on demande à tous les citoyens de contribuer. Or, en le nichant au ministère de la Famille, on envoie le message que c’est seulement un instrument de conciliation famille-travail. »

Depuis l’arrivée des libéraux de Philippe Couillard à Québec et l’annonce que des mesures d’austérité seront prises au plus vite, la politique familiale est l’objet de toutes les hypothèses. De son côté, la ministre Charbonneau a avoué que toutes les options étaient sur la table et que le gouvernement « s’apprêtait à ébranler les piliers du temple ».


« Or, ce n’est pas vrai que toutes les options sont sur la table, rétorque Camil Bouchard. En réalité, toutes les options sont sur la table pour faire payer les parents plus cher. Au contraire, nous devons nous diriger vers la diminution du tarif avec pour objectif la gratuité. Ce n’est pas un luxe, les garderies éducatives. Les études scientifiques démontrent que les enfants qui les fréquentent s’intègrent mieux à l’école et sont plus sociables. Surtout lorsqu’ils viennent de milieux défavorisés, qu’ils ont des parents sous-scolarisés et qu’ils n’ont pas accès, à la maison, à tout un matériel favorisant le développement. Or, à chaque hausse de tarif, on en perd, de ces enfants. C’est un des enjeux qui m’inquiète particulièrement dans ce qui est en train de se jouer actuellement. »

Ainsi, l’auteur du rapport Un Québec fou de ses enfants, à partir duquel le réseau des centres de la petite enfance (CPE) a pris naissance, ne comprend pas cette propension des gouvernements libéraux à vouloir aller, en matière de politique familiale, à l’encontre de ce que dit la littérature scientifique sur le sujet.

« Normalement, on essaye de résoudre un problème en l’analysant sous plusieurs angles, note-t-il. Mais ce gouvernement semble ne vouloir considérer que l’approche du Conseil du trésor. Or, le ministre Coiteux doute de la rentabilité des CPE. Il a toujours dit ne pas croire les résultats des études démontrant que l’arrivée de milliers de femmes sur le marché du travail avait eu un effet bénéfique, et que 1 $ investi dans une place subventionnée, c’est près de 1,50 $ qui reviennent dans les poches de l’État, par le biais de l’impôt. »

Et M. Bouchard de fustiger un gouvernement selon lui allergique à cette forme de gestion introduite avec le système de garderie éducative sans but lucratif. Allergique à cette forme de coopérative gérée par les parents, qui offre des conditions et un milieu de travail corrects aux éducateurs, mais qui commande des investissements plus importants que dans des environnements où il n’y a pas de syndicalisation, pas de formation continue. Un gouvernement qui veut sacrifier les enfants du Québec sur l’autel de l’idéologie néolibérale.

« Rappelons que le principe de l’universalité n’a jamais été complété dans les garderies, ajoute le psychologue. Entre l’arrivée de Jean Charest en 2003 et aujourd’hui, la proportion des places en garderie privée est passée de 1 à 18 %. Et à part les dix-huit mois de gouvernement Marois, ce sont les libéraux qui ont toujours été au pouvoir à Québec. Il y a une volonté de privatiser, de commercialiser le système de garde. Or, nous avions construit un réseau chapeauté régionalement par des regroupements, au sein desquels se donnent de la formation continue et des services-conseils pour les responsables de garderies en milieu familial, poursuit-il. Un réseau tenu à un programme éducatif fondé sur des données scientifiques solides, et dont les conseils d’administration sont occupés en majorité par les parents, qui sont des sentinelles pour le développement des enfants. Un réseau dont le personnel éducatif est mieux qualifié que dans le privé, où il y a moins de roulement, plus de stabilité, chose très importante pour le développement de l’enfant à cet âge-là. On est en train de vouloir détruire tout ça, et ça m’inquiète. »

Autre pilier de la politique familiale : le Régime québécois d’assurance parentale (RQAP), qui permet à un nouveau parent de s’absenter du travail pendant un an et de toucher jusqu’à 75 % de son salaire. S’il n’est pas directement financé par l’État, ce programme lui coûte, en tant qu’employeur, et dans une optique de réduction des coûts à tout rompre, il serait lui aussi mis sur la table.

« On ne sait pas encore ce qui va sortir de toute cette réflexion, mais encore une fois, le gouvernement semble ne vouloir regarder que la colonne des dépenses, regrette Camil Bouchard. Est-ce qu’un jeune parent qui revient de façon précoce au travail est vraiment productif ? Il est fatigué, et c’est compréhensible. Il est inquiet, préoccupé par ce qui se passe à la maison. Les besoins de l’enfant sont imprévisibles, il s’absente souvent. N’est-ce pas totalement improductif pour une entreprise ? Dans un autre registre, est-ce qu’on mesure le bénéfice lié au fait que l’enfant développe un attachement sécuritaire à ses parents ? questionne-t-il. Un enfant qui développe ce type d’attachement est un enfant qui se développe mieux. L’État va alors éviter des coûts d’intervention, de récupération d’un certain nombre de carences. Mais pour en tenir compte, il faut voir loin. »

De leur côté, les syndicats et les associations représentant les CPE se plaignent de l’opacité avec laquelle les décisions sont prises, la ministre qualifiant de « pures spéculations » les hypothèses avancées, mais ne leur ayant pas ouvert la porte de son cabinet pour en discuter.

« Parfois, l’idéologie rend aveugle », lâche M. Bouchard en guise de conclusion.