Vers une «babélisation» des univers numériques

Un mur constitué de drapeaux nationaux lors de la Coupe du monde de soccer 2014 au Brésil.
Photo: Patrick Stollarz Agence France-Presse Un mur constitué de drapeaux nationaux lors de la Coupe du monde de soccer 2014 au Brésil.

Les clairons ont été sortis pour l’occasion : il y a quelques jours, l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (ICANN), grand régulateur d’Internet dans le monde, s’est réjoui, en marge d’une conférence internationale sur le réseau des réseaux à Busan, en Corée du Sud, de la progression fulgurante des noms de domaine internationaux (IDN), permettant désormais dans les univers numériques l’usage de caractères typographiques sortant des normes anglo-saxonnes.

Les chiffres confirment la mutation : depuis décembre 2013, 6 millions de ces noms de domaine à la graphie atypique ont pu faire leur apparition en ligne, en provenance de 43 pays qui ont favorisé leur émergence. Le Japon avec ses idéogrammes, la Russie et son alphabet cyrillique, la Corée ou la Thaïlande sont du nombre. Et 50 nouveaux univers linguistiques, souligne l’ICANN, se préparent à générer de nouveaux IDN d’ici les douze prochains mois, forçant du coup l’humanité à revoir ses préjugés devant ce vaste réseau d’information.

Et pour cause : loin de succomber à la domination d’une seule langue, l’anglais, comme les premiers internautes le craignaient dans les années 90, Internet, ces temps-ci, donne surtout des signes de « babélisation » en multipliant dans sa structure le nombre de langues en usage, comme à l’époque de la construction d’une tour devenue mythologique. Une diversification linguistique à l’image de celle qui prévaut à la surface du globe et qui, dans la dématérialité du Web, pourrait bien, à terme, exacerber les risques de confusion, d’incompréhension et même de repli.

« Les peurs initiales d’Internet ne se sont pas concrétisées », résume au téléphone Jean-Claude Guédon, professeur à l’Université de Montréal, observateur de longue date des univers numériques et membre de l’Internet Society. « La domination de l’anglais dans la communication en ligne n’est plus aussi évidente. On est entré dans un monde où les langues se multiplient et où elles deviennent aussi les nouvelles frontières du Web à surmonter. »

 

Une diversité de voix

Les statistiques parlent : loin de remporter la mise, les internautes de langue anglaise ne représentent en fait qu’un tiers de tous les citoyens numériques, dont les deux tiers du coup s’expriment dans une autre langue que celle de Bill Gates et de Steve Jobs : le chinois, l’espagnol, le japonais, le portugais, l’allemand, l’arabe, le français, le russe ou encore le coréen, par exemple. Selon un rapport de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) dévoilé mi-novembre, le français occuperait le 4e rang des langues « parlées » sur Internet. Un rang qui varie, du 4e au 9e rang, selon les critères de mesure (le nombre d’internautes pour l’OIF) et selon l’organisme qui mesure l’influence.

Dans les 12 langues les plus présentes dans Wikipedia, l’anglais arrive bel et bien en tête, avec le chinois à ses trousses, mais également désormais avec trois fois moins de contenu que celui produit dans la langue de Mao, en espagnol, français, indonésien, persan, coréen ou encore russe, selon un récent portrait livré par Translated.net, sur la célèbre encyclopédie en ligne. Un portrait qui, du coup, enlève un peu de texture à ce rêve d’un village global dans lequel les citoyens seraient heureux et solidement unis par une même langue. « On voit plutôt émerger des Internets régionaux, voire nationaux », dit Guillaume Latzko-Toth, codirecteur du Laboratoire de communication médiatisée par ordinateur de l’Université Laval, des zones dans lesquelles la réalité sociale, politique, culturelle, se partage surtout entre locuteurs d’une même langue, avec même, paradoxalement dans ces mondes qui aiment se dire ouverts sur le monde, une certaine tentation à se protéger des idées venant d’ailleurs.

De la peur au repli

« Ces barrières, cette babélisation du monde, ont toujours été un peu là, résume René Lemieux, du Laboratoire de résistance sémiotique de l’UQAM. Il y a actuellement, devant cette diversification des langues, le désir de lever des barrières pour mieux contrôler ce qui se passe dans sa langue. » C’est le repli et ses peurs ataviques de perdre le contrôle sur la circulation des idées, de voir une identité « contaminée » par des agents extérieurs, par des membres de sa propre communauté capables, linguistiquement, de faire le lien entre différentes cultures. « C’est pourtant ces liens qui amènent des idées neuves depuis toujours, qui font évoluer les sociétés », ajoute-t-il.

La langue, comme outil de communication, peut autant rassembler que séparer, mais aussi « exacerber dans des univers numériques qui se babélisent la conscience que notre point de vue est limité, dit Jean-Claude Guédon. Ça invite à la prudence et à la modestie lorsqu’on essaye de comprendre le monde », tout en donnant un nouveau pouvoir à ceux et celles, comme les traducteurs ou les polyglottes, qui, dans un bassin de langues et d’idées en voie de diversification linguistique, ont désormais plus de facilité à le faire. « Le multiculturalisme, c’est quelque chose que l’on devrait encourager à l’intérieur de chaque individu », résume, en souriant, René Lemieux.

Dans le mythe de Babel, rappelle M. Latzko-Toth, « Dieu multiplie les langues sur le chantier de construction de la tour pour empêcher les hommes de collaborer à la construction d’un édifice qui s’élèverait à son niveau ». Trop de langues pour nuire à la collaboration : l’équation est redoutable, particulièrement lorsqu’elle est appliquée à Internet, qui a fait du « participatif », du « collaboratif », un des moteurs de sa construction et de sa propre mythologie, qui, elle aussi, comme une certaine tour, pourrait toutefois finir par devenir une nouvelle utopie.

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