Climat de tension à l’UQAM

Les participantes au colloque Sexe, Amour et Pouvoir ont appelé les dirigeants des universités à valoriser la prise de parole des victimes de harcèlement qui osent briser le silence même sous le couvert de l’anonymat.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Les participantes au colloque Sexe, Amour et Pouvoir ont appelé les dirigeants des universités à valoriser la prise de parole des victimes de harcèlement qui osent briser le silence même sous le couvert de l’anonymat.

Le climat était lourd, vendredi, à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Dans les corridors, tout le monde parlait à demi-mot des événements des derniers jours alors que des étudiantes ont montré du doigt des professeurs en les accusant de harcèlement sexuel sur les réseaux sociaux et en placardant des affiches sur la porte de leur bureau. Ces derniers ont d’ailleurs porté plainte, jeudi, pour intimidation.

Cette histoire a ainsi créé une véritable commotion dans le milieu universitaire. Certains parlaient de leur malaise face aux moyens utilisés qui s’apparentent à de la délation. D’autres déploraient que cette affaire faisait dévier le débat sur les agressions sexuelles non dénoncées. Mais la grande majorité reconnaissait que personne ne savait, pour le moment, ce qui s’est réellement passé entre les étudiantes qui ont gardé l’anonymat et les professeurs visés qui ont droit à la présomption d’innocence.

« Tout le monde est troublé, inquiet, en colère… On aurait souhaité que les canaux officiels soient empruntés, mais j’espère qu’on cessera de mettre l’accent sur le geste posé [par les étudiantes] pour entendre l’appel en dessous », a indiqué la professeure d’études littéraires Martine Delvaux qui organisait vendredi le colloque Sexe, Amour et Pouvoir, prévu depuis longtemps.

Le vice-recteur interpellé

Près de 200 personnes, dont de nombreuses féministes et quelques hommes, ont profité de l’occasion pour discuter de la question délicate des relations entre professeurs et étudiantes. Plusieurs d’entre elles ont raconté leur relation souvent ambiguë avec leurs professeurs ou leur directeur de thèse. Elles ont relevé que le jeu de la séduction était très courant et que la ligne de démarcation est mince. Elles ont aussi appelé les dirigeants des universités à valoriser la prise de parole des victimes de harcèlement qui osent briser le silence même sous le couvert de l’anonymat. L’une d’entre elles a même interpellé directement le vice-recteur, Marc Turgeon, venu écouter les témoignages, pour comprendre la crise soulevée par les allégations de harcèlement sexuel.

« Monsieur, est-ce que vous l’entendez ? Est-ce que vous pouvez porter cette parole ? » lui a-t-elle demandé. Le vice-recteur a alors expliqué qu’il y avait déjà un plan d’action à l’UQAM, qu’il devait travailler dans un cadre légal, en reconnaissant que la situation est loin d’être parfaite. « Je ne suis pas Dieu le Père, je suis un administrateur dans une machine très complexe aux prises avec une situation qui est très complexe, a mentionné M. Turgeon. Si on soupçonne tel professeur de faire du harcèlement, est-ce qu’on va le mettre à la porte parce qu’on le soupçonne ? Et si on le met à la porte, qu’est-ce que son syndicat va faire ? Il va faire un grief et ultimement, c’est un arbitre qui va décider si notre sanction est justifiée. »

Loin d’être satisfaite de sa réponse, une étudiante a renchéri en lui demandant quelles étaient les sanctions contre les professeurs en cas d’agressions ou de harcèlement sexuel. Sur un ton très calme, le vice-recteur lui a répondu que les sanctions pouvaient aller de la suspension à l’avertissement, soulevant ainsi un grand rire dans l’audience.

Un système à revoir

La professeure de littérature à McGill Catherine Leclerc a alors fait remarquer que cette histoire de présumés harcèlements sexuels démontre à quel point les mécanismes de dénonciation des universités sont inadéquats. « Je ne veux pas porter de jugement sur l’UQAM, mais cette histoire est un symptôme et démontre que les voies officielles ne sont pas efficaces pour les victimes », a-t-elle signalé.

Le professeur de sociologie Marcos Ancelovici soutient aussi que ce n’est pas d’hier que des rumeurs de harcèlement circulent dans les universités, et pas seulement à l’UQAM. Il reconnaît que les professeurs visés, dans cette histoire, doivent être probablement très affectés, mais qu’il ne faut pas perdre de vue que les étudiantes, qui ont posé les gestes, doivent être aussi en détresse. Ce spécialiste des mouvements sociaux et de contestation explique qu’une étudiante qui dénonce son professeur peut nuire à son cheminement universitaire. « Elle aura peut-être des représailles de ce professeur, de ses collègues, et de ses pairs qui vont l’éviter parce qu’elle est une source de problème. Elle n’aura peut-être plus non plus de superviseur, de bourses, de contrats de recherche, de lettres de recommandation…, note M. Ancelovici. Il faut donc applaudir le courage de celles qui osent parler et osent dénoncer. »