Sous le signe de la colère et de l’épouvante

Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir

Les grandes manifestations sont-elles à la veille de reprendre ? Plus de 20 000 personnes sont descendues dans les rues de Montréal le jour de l’Halloween pour protester contre les horreurs de l’austérité.

Ils étaient venus de partout, mobilisés par les étudiants, les centrales syndicales et les mouvements sociaux. Des dizaines de groupes communautaires, sans compter les simples citoyens qui les ont rejoints, s’étaient donné rendez-vous rue Sherbrooke, à deux pas des bureaux du premier ministre Couillard. Avant que la manifestation ne s’engage, un ange tenu à bout de bras surplombait la foule. Personne n’espérait pourtant du ciel. En cette fête des morts, c’était plutôt du sang fait de colorant qui abreuvait l’esprit des manifestants. « Arrêtez de nous couper ! » répétait près de l’ange un personnage symboliquement charcuté. La scie mécanique de plastique découpait ailleurs quelques grosses effigies gouvernementales gonflées d’air.

Allure de la noblesse du XVIIIe siècle avec sa perruque blanche, sa veste écarlate et son jabot blanc, un étudiant aux lunettes noires gardait la tête haute devant ces simulacres offerts en guise de défoulement collectif. « Moi, je veux qu’on coupe des têtes ! Je suis Robespierre. Je ne sais pas si cette manifestation va changer quelque chose, mais au moins il y a une conscience qui s’établit. C’est aussi pour ça, la manifestation. »

Devant moi, une jeune femme perd une à une les plumes blanches de son costume à mesure qu’elle avance. « Je suis à me faire plumer, comme ma société. Les libéraux veulent notre peau. Aujourd’hui, je m’appelle Poulet. »

Tous ces gens déguisés ne se font pas prier pour parler. « Ce sont des corrompus qui nous ont volés et qui vont maintenant tout couper pour se payer », dit Sébastien Grenier, un vampire qui travaille en informatique.

«Peste libérale»

Au bord des rues, les passants qui regardent ce défilé inhabituel sont moins loquaces. Pour Monsieur Gignac, un consultant, « s’ils ont le temps de faire ça, ils seraient peut-être plus productifs ailleurs ». Boulevard René-Lévesque, deux comptables d’« une grande firme » disent, sourire en coin, qu’une manifestation pareille « ne les intéresse pas pantoute ». Pourquoi ? « On va tenir ça mort pour aujourd’hui… » Avocat dans le Vieux-Montréal, Stuart Lituack estime que les mesures du gouvernement posent « certainement des questions qui suscitent l’émotion et qui nous concernent tous ».

L’Ebola ? Le choléra ? « Non, à la peste libérale ! » clame un groupe tout de noir vêtu qui, l’air grave, porte des masques blancs à long nez semblables à ceux qu’arboraient les médecins du XIVe siècle pour soigner les calamités.

Autrement plus joyeuse, Raphaëlle Sinave arbore d’immenses lunettes roses qu’éclaire son large sourire. « On espère ! dit-elle. C’est aussi pour ça qu’on est ici. »

Les étudiants sont là. Leurs slogans ne trompent pas, ni la cadence de leurs pas. « Comme les bélugas, les services aux étudiants sont en voie d’extinction. » Mais le fond de cette marée compte surtout des groupes sociaux, des syndiqués, des femmes, des ouvriers, des éclopés, des retraités qui tous se sentent plus que jamais plumés, rasés, écorchés. Oui, on se fait du mauvais sang. « Tout politicien rasoir doit être jetable », crient ceux qui marchent en faveur du logement social autant que contre l’évasion fiscale.

« Ce gouvernement coupe tout pour les familles et les gens à faibles revenus. C’est une honte », dit Ginette Carpentier, une retraitée venue de Hull.

L’itinéraire

La police regrette que les organisateurs n’aient pas voulu fournir leur itinéraire. Rue Sainte-Catherine, en face du magasin Birks, un homme élégant, cravate au vent, traverse la chaussée à grandes enjambées devant cette marée qui gonfle la rue. « Here come the assholes » lance-t-il avant de se perdre dans la foule du trottoir d’en face. Là, Daniel Gignac s’époumone à essayer de vendre son journal : « Édition spéciale de L’Itinéraire ! » Au sommaire de L’Itinéraire, on trouve en quelque sorte celui de la manifestation : le bien commun, l’éducation pour tous, la liberté, l’égalité.

La tour de Québecor est protégée par des policiers casqués, la matraque à la main. Même scène devant une succursale de Banque Nationale, puis devant les portes du club privé 357c du millionnaire Daniel Langlois. C’est d’ailleurs là où la manifestation officielle s’arrêtait, avant d’être poursuivie de façon impromptue dans diverses rues.

« L’austérité ne coupera pas notre révolte », clame la bannière du peloton qui poursuit la marche. Ils passent à côté d’une immense publicité de la Banque Nationale où un large drapeau rouge arbore un slogan : « Présents pour inspirer les jeunes ».

À 13 h, à la place d’Armes, les voix sont écrasées un instant par le carillon de Big Ben, la célèbre sonnerie du parlement de Londres que fait jaillir le clocher de l’église Notre-Dame.

Boulevard Saint-Laurent, un chauffeur de taxi d’origine haïtienne klaxonne pour démontrer son enthousiasme, même s’il est forcé de s’immobiliser et que son passager semble exaspéré. « Je n’ai aucun problème avec ça ! » Monsieur, vous vous appelez comment ? « Moi ? Robespierre. »

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