L’intégration plutôt que la stigmatisation

Plusieurs leaders de la communauté étaient réunis lundi soir à Montréal pour réfléchir aux attentats de la dernière semaine.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Plusieurs leaders de la communauté étaient réunis lundi soir à Montréal pour réfléchir aux attentats de la dernière semaine.

Plusieurs leaders de la communauté musulmane de Montréal ont plaidé lundi pour que les événements d’Ottawa et de Saint-Jean-sur-Richelieu provoquent une réflexion sur la place de ses membres dans la société québécoise.

Quelles actions entreprendre pour lutter contre la radicalisation ? Comment éviter que les Québécois d’origine arabo-musulmane soient ostracisés et stigmatisés ? Ce sont les grandes questions que plusieurs intellectuels de la communauté ont débattues, lundi soir, devant plus d’une centaine de personnes.

Le cofondateur de M magazine, Abdou Zirat, a d’abord proposé de créer une cellule de crise pour permettre à la communauté musulmane de prendre les devants lorsqu’une action terroriste est commise au pays ou ailleurs dans le monde. Il a aussi suggéré de créer des journées portes ouvertes dans les mosquées où la population générale pourrait discuter avec les imams et les fidèles. Il croit qu’il est important que la communauté musulmane s’ouvre davantage afin de redorer son image et de lutter contre les préjugés. « L’islam, ce n’est pas juste la prière, la viande halal ou le hidjab, c’est une grande civilisation qu’on doit faire connaître », a-t-il lancé.

Sa consoeur du Collectif des féministes musulmanes du Québec, Asmaa Ibnouzahir, a abondé dans ce sens en proposant d’organiser davantage de conférences, des colloques et des activités pour les jeunes pour présenter une autre vision de l’islam que celle proposée par les islamistes radicaux. L’avocate Shahad Salman croit aussi qu’il faut expliquer davantage à la population ce que c’est réellement l’islam. « On est victimes de cette mauvaise compréhension de notre religion. Ce n’est pas normal à chaque événement d’espérer que ce ne soit pas un musulman », a-t-elle souligné.

Recherche de cohésion

Le cofondateur du Congrès maghrébin, Lamine Foura, a de son côté rappelé que toute la société avait une responsabilité pour éviter des dérives au nom de l’islam. « Combattre le terrorisme ne peut se faire qu’à travers une cohésion sociale qui va garantir la liberté à tous », a-t-il indiqué en ajoutant que cette cohésion passera inévitablement par l’intégration de la communauté musulmane. En présence d’un représentant de la ministre de l’Immigration, Kathleen Weil, il a appelé le gouvernement Couillard à mener des campagnes de sensibilisation pour favoriser l’emploi des Québécois d’origine arabo-musulmane.

Le président du Congrès maghrébin, Monsef Derraji, estime lui aussi qu’il est urgent de faire une plus grande place aux membres de la communauté dans la société québécoise. « Pour lutter contre la stigmatisation, c’est vers l’intégration au marché du travail qu’il faut aller. Parce qu’actuellement, si on s’appelle Mohamed, on a seulement 30 % de chances de trouver un emploi », a-t-il signalé. Le cofondateur de l’Association des musulmans et des Arabes pour la laïcité au Québec, Haroun Bouazzi, n’a pas eu peur d’aller jusqu’à dire que le Québec pourrait se retrouver avec les mêmes problèmes que les banlieues françaises si rien n’est fait.

Certes, les auteurs des attaques étaient, cette fois-ci, des Canadiens dits « de souche ». Mais la chercheuse Bochra Manai, qui fait actuellement un doctorat sur l’immigration maghrébine à Montréal, a confié que des parents de la communauté étaient inquiets pour leurs enfants. « Il ne faut pas minimiser le phénomène des familles qui voient leurs enfants prendre leurs distances», a-t-elle prévenu. Mme Manai croit qu’il est temps de se demander ce que nous avons raté collectivement. « Les raisons de la colère se trouvent dans nos choix de société », a-t-elle noté.

À son avis, la grande question à se poser à la suite des deux attentats est : « Que nous révèlent-ils de nous-mêmes ? » Pour y répondre, la chercheuse soutient qu’il faudra créer un espace de dialogue. « En tout cas, ce n’est pas en fermant les mosquées comme le propose M. Drouin qu’on y arrivera », a-t-elle déploré en faisant allusion à la suggestion d’André Drouin. Ce conseiller municipal d’Hérouxville a proposé, lundi, de fermer les mosquées temporairement le temps, dit-il, d’élaborer une stratégie contre l’extrémisme.

Le député du NPD Alexandre Boulerice, qui assistait au débat, a aussi dénoncé la proposition de M. Drouin. « C’est totalement inadmissible comme vocabulaire », a-t-il dit en ajoutant que la communauté musulmane était déjà stigmatisée à tort depuis les attentats. « Ce serait extrêmement dommage que des tensions sociales soient créées et accentuées à cause de ça, alors il est important de miser sur la réflexion, le dialogue et l’inclusion. »

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