«Harper instrumentalise cette crise»

«Dans le feu de l’action, trop de médias ont implicitement accepté la thèse du terrorisme sans prendre même un minimum de distance critique, selon le politologue Michel Fortmann. Puis, ils ont retrouvé un certain sang-froid.»
Photo: Mike Carroccetto Agence France-Presse «Dans le feu de l’action, trop de médias ont implicitement accepté la thèse du terrorisme sans prendre même un minimum de distance critique, selon le politologue Michel Fortmann. Puis, ils ont retrouvé un certain sang-froid.»

Michel Fortmann, politologue à l’Université de Montréal et spécialiste des politiques américaines de sécurité et de défense, déplore qu’une grande partie des médias se soient trouvés, dans le feu de l’action, à parler de « terrorisme » sans prendre plus de précautions, et donc à jouer le jeu alarmiste du gouvernement Harper.

Comment réagissez-vous aux événements de cette semaine ?

Je suis abasourdi par le comportement des médias devant ces deux incidents dont on ne sait même pas si on peut les qualifier de terroristes, alors que, jusqu’à preuve du contraire, ils relèvent plutôt, de toute évidence, de la psychiatrie. J’ai trouvé cela vraiment irresponsable. Au départ, trop de médias ont implicitement accepté la thèse du terrorisme sans prendre même un minimum de distance critique.

Il y a eu correction jeudi, heureusement. La poussière et l’émotion sont retombés. Les médias ont retrouvé un certain sang-froid, une plus saine distance.

Le terrorisme est un acte de guerre planifié, organisé. C’est un geste collectif, pas individuel. En parlant de loups solitaires, on franchit la frontière entre criminalité et geste politique. Il y a là un glissement qui me choque.

Ces deux personnes là se sont autoradicalisées. L’islamisme radical n’est pas venu les chercher. Ce sont plutôt eux qui sont allés se chercher une cause. Il faut plutôt considérer ces deux hommes comme des échos accidentels au phénomène du terrorisme.

Et voilà que, tout à coup, le Canada aurait « perdu son innocence ». À ma connaissance, personne n’a mentionné l’attentat à la bombe de juin 1985 contre le vol Montréal-Delhi d’Air India, qui a fait 329 morts. Ça, c’était du terrorisme de masse.

Internet, comme lieu de ralliement, fût-il virtuel, et comme vecteur d’organisation, ne crée-t-il pas une dynamique nouvelle, n’implique-t-il pas qu’on définisse autrement ou plus largement le terrorisme ?

Certainement, ça ajoute une nouvelle dimension. Mais ce qui est central, c’est que, pour qu’une dynamique terroriste se crée, vous avez besoin d’un milieu, vous avez besoin d’un sol fertile sur lequel la graine de la communication pourra prendre. Or rien n’indique à ce jour que des organisations terroristes « maison » existent au Canada et au Québec, comme c’est le cas en France ou en Grande-Bretagne. Ce qui s’est passé renvoie plutôt au cas du caporal Lortie.

Qu’impliquent ces événements pour le gouvernement conservateur ?

Évidemment, il est conforté dans sa politique. Stephen Harper instrumentalise cette « crise » pour se donner des airs d’homme d’État derrière lequel il faut se rallier. Le terreau est fertile pour un renforcement des mesures antiterroristes.

Jeudi matin, les six chasseurs CF-18 ont quitté la base militaire de Bagotville en direction du Koweït, où ils seront basés, pour participer aux frappes contre le groupe État islamique en Irak. Que pensez-vous de la décision du Canada de se joindre à la coalition menée par les États-Unis ? Qu’est-ce que cela représente dans l’évolution de la politique étrangère canadienne ?

Se joindre à la coalition était dans la logique conservatrice. Cela dit, je ne suis pas tout à fait opposé, dans les circonstances et dans la mesure où il n’y a pas grand-chose d’autre à faire, à la décision de se coaliser avec les États-Unis face à la menace sérieuse que représente l’EI au Moyen-Orient.

En 2003, les conservateurs étaient favorables à une intervention canadienne en Irak. Ils ont été chanceux que Jean Chrétien garde ses distances, sinon ils auraient hérité d’une sacrée patate chaude. Harper bénéficie aujourd’hui de la prudence de Chrétien. Barack Obama est dans une situation autrement plus difficile, héritée de Bush fils.

Sous les conservateurs, la politique étrangère du Canada est certainement devenue, sur le plan idéologique, plus militariste — plus proaméricaine et, surtout, plus pro-Israël. Mais, en réalité, Stephen Harper se voit forcé de faire preuve d’une certaine retenue dans l’application de ses idées. C’est une grenouille à grande gueule dont les prétentions sont tempérées, dans les faits, par des contraintes fiscales — ce dont se plaignent d’ailleurs les militaires.

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