«Ce n’est pas le temps de paniquer»

Maurice Cusson, professeur émérite de criminologie à l’Université de Montréal, a beaucoup publié sur les homicides, le contrôle social du crime et la sécurité dans les sociétés contemporaines. Il a publié «L’art de la sécurité. Les enseignements de l’histoire et de la criminologie» (2010).
 

Comme criminologue comment réagissez-vous aux deux événements mortels, coup sur coup, à Saint-Jean-sur-Richelieu puis à Ottawa ?

Ma première réaction, c’est de rappeler que des attentats terroristes il y en a eu très, très peu au Canada. Le dénombrement de ces graves événements extraordinaires, avec mort d’homme, se compte sur quelques doigts. La criminalité ordinaire reste beaucoup plus importante. Des centaines de Canadiens sont victimes d’homicides tous les ans. Il faut ajouter les vols à main armée et bien d’autres actes violents. En plus, depuis plus de 20 ans, nous sommes dans une phase de décroissance de cette criminalité. Il faut donc relativiser tout ça. Nous ne sommes pas en Irak. Ici, les attentats demeurent extrêmement rares.

Objectivement la violence diminue, mais de tels événements n’amplifient-ils pas le sentiment subjectif et collectif d’insécurité ?

Oui, certainement. Mais il n’y a pas plus de danger de se promener à Montréal maintenant qu’avant. Ce n’est pas le temps de paniquer. Surtout que la volonté des terroristes, c’est de répandre la terreur en faisant des attentats spectaculaires très médiatisés qui provoquent une réaction du gouvernement.

Comment jugez-vous cette réaction ?

Ce gouvernement conservateur s’excite en parlant de terrorisme, même si le Canada est un des pays les plus à l’abri que l’on puisse imaginer. Je le rappelle malgré les tristes événements.

Et la police ?

Dans notre pays démocratique, quand on se sent menacé, on appelle la police et la police intervient pour nous protéger. C’est très différent de ce qui se passe dans les pays où les gens ont peur d’appeler la police, qui est aussi bandit que les bandits. Dans les deux événements récents, la police démocratique est intervenue et son intervention a créé un sentiment de sécurité. C’est précieux.

Les deux événements ont entraîné la mort de soldats. Comment s’arrime cette sécurité intérieure à l’insécurité extérieure ?

La sécurité extérieure concerne la défense nationale, l’armée, les perspectives de guerre ou de paix. La sécurité intérieure concerne la sécurité privée, la police, les violences quotidiennes. Le terrorisme chevauche la sécurité intérieure et extérieure. À Saint-Jean par exemple, le jeune Québécois a été intoxiqué par la propagande des groupes islamistes fanatiques. En plus, le Canada intervient militairement à l’étranger avec des répercussions au pays. Maintenant, nous sommes moins préoccupés collectivement par la perspective d’une nouvelle guerre mondiale que par les menaces qui viennent de l’intérieur, et depuis quelques années par le terrorisme.

Y a-t-il moyen de prévenir ces crimes ?

Nous avons appris que les services de renseignement surveillaient le criminel de Saint-Jean et qu’ils l’avaient interrogé. C’est une bonne illustration de la naïveté de la plupart des intervenants. Les policiers ou les criminologues s’imaginent pouvoir découvrir les intentions dangereuses d’une personne en l’interviewant. En fait, c’est un mauvais moyen. Après avoir décidé de commettre son crime, le jeune homme de Saint-Jean a tout fait pour cacher cette intention. La bonne prédiction de récidive doit s’appuyer sur des tables actuarielles, des séries de facteurs très objectifs, que l’on peut combiner pour estimer des probabilités, avec une marge d’incertitude importante.

Ces probabilités pointent-elles vers des profils types de criminels ?

Avec ces prédictions on obtient des risques relativement élevés, disons de 40 %, mais une majorité d’individus ne deviendront pas violents. Dans ces histoires, il y a un paquet de grandes gueules qui se répandent en propos haineux, injurieux et menaçants sur Internet mais qui ont la trouille de passer à l’acte. Ils sont dangereux, mais on ne sait pas. Souvent, les terroristes sont simultanément de petits délinquants. On a affaire à des gens fragiles, mésadaptés, malheureux qui trouvent dans la religion ou le fanatisme une espèce d’exutoire.

 

Comment jugez-vous le rôle des médias ?

La médiatisation donne de l’ampleur au phénomène et répand l’insécurité. Ils contribuent à la panique sécuritaire. C’est un peu comme avec l’épidémie d’Ebola. Nous n’avons aucun cas au Canada, mais les journaux en parlent comme si c’était une menace ici. Je dirais que c’est dans l’ordre des choses médiatiques. Et je rappellerais une dernière fois qu’Ottawa n’est certainement pas un coupe-gorge.

Pour en savoir plus

Le site « Les classiques des sciences sociales » de l’UQTR diffuse un texte de Maurice Cusson inédit de dix pages résumant ses positions sur le concept de sécurité intérieure.


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