La nouvelle personnalité de Sophie

Sophie Thériault a subi un accident de la route qui l’a rendue inapte au travail.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sophie Thériault a subi un accident de la route qui l’a rendue inapte au travail.

Sophie Thériault avait toujours été une fille discrète et réservée. Ce qui l’intéressait dans la vie, c’était d’écouter et de venir en aide aux enfants en difficulté. Un beau jour d’hiver, alors qu’elle s’en allait souper chez son nouveau copain, sa vie a pris un autre tournant sur l’autoroute 19 à Laval. Devant ses yeux, elle a vu une voiture déraper et foncer droit sur elle. La collision a été brutale, puis plus rien.

 

Pendant ses quatre jours dans le coma et ses deux semaines d’amnésie, Sophie a eu l’impression de revivre son enfance en accéléré. Et lorsqu’elle s’est enfin réveillée, elle n’était plus la même. « J’avais des réactions d’une enfant dans le corps d’une adulte,se souvient-elle. Et moi qui avais toujours été timide, je parlais sans arrêt. »

 

Même si elle s’était presque sortie en un morceau de l’accident, sa tête avait encaissé un dur coup. L’impact s’est produit sur la région frontale de son cerveau, lui causant un sévère traumatisme craniocérébral (TCC). « Ç’a changé complètement ma personnalité. »

 

Pendant de nombreuses semaines, Sophie a refusé de voir la réalité en face. Elle était dans le déni total. En tant qu’enseignante en adaptation scolaire, elle était convaincue qu’elle allait être présente à la rentrée scolaire en septembre. « Quand je voyais la liste de séquelles, comme le manque de jugement, de concentration, de mémoire, je n’étais pas consciente que j’avais tout ça. »

 

Et lorsqu’on lui donnait des conseils, elle rejetait tout du revers de la main. « J’étais habituée de faire ma préparation de classe et mille choses à la fois, et là, on me disait d’inscrire les jours de poubelle et quand je devais appeler ma mère. Je ne voulais rien savoir. »

 

Mais il a bien fallu qu’elle accepte l’évidence. Les spécialistes le savaient qu’elle serait inapte au travail pour le reste de sa vie. « Le pire d’un accident, ce n’est pas de mourir, mais les années qui suivent. Ça m’a pris un bon sept ans avant de l’accepter. » Pendant deux années, elle a même demandé à plusieurs reprises à son copain de la quitter. « Dans ma tête, c’était clair que je pourrais ainsi me suicider. Mais je ne le pouvais pas après tout ce qu’il avait fait pour moi. Il n’avait que 19 ans quand c’est arrivé, il m’a même changé de couche. »

 

Après lui en avoir fait voir de toutes les couleurs, Sophie a compris qu’elle devrait vivre avec de nouvelles limites, mais que sa vie était loin d’être finie.

 

Deux filles

 

Depuis, elle a eu deux petites filles qui la comblent de bonheur. Lorsqu’elle va les reconduire à l’école, il lui arrive par contre d’avoir encore un gros pincement lorsqu’elle doit dire qu’elle est mère au foyer. « J’espère toujours qu’on va me demander pourquoi je ne travaille pas pour leur dire que j’ai eu un TCC. » Être forcée d’abandonner sa carrière n’a pas été facile. Elle a dû en faire son deuil. « Mais je crois que je suis devenue une meilleure personne. J’apprécie plus les petits moments banals et j’élève mes filles pour qu’elles les apprécient. »

2 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 16 août 2014 08 h 07

    Quel beau moment d'humanité(s) ...

    ...que cette rencontre avec madame Thériault! Merci à elle et à madame Loisel. Dans sa lettre ouverte publiée ce jour même, monsieur Antoine Baby, professeur émérite (Éducation Université Laval) questionne justement «l'humanité» Il existe de ces situations humaines si éloquentes d'humanisation. Rendez-vous avec la force et la fragilité. Mercis à votre «invitée» madame Loisel. Avec la vie, j'ai eu rendez-vous...heureux, nourrissant et reconnaissant.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages
    Saint-Mathieu de Rioux, Qc.

  • Johanne Bédard - Inscrite 16 août 2014 11 h 43

    À Monsieur Bourdages

    Monsieur Bourdages,

    Quel beau et juste commentaire. C'est tout à votre honneur monsieur.

    Oui, ces traumatisés craniens, sont des héroïnes et des héros. Dommage qu'ils n'inspirent pas plus une société robotisée, thecnoisée, branchéisée, m'as-tu vuisée, déconnectée de la « vraie » réalité de celles et ceux qui vivent dans la même société...