Il y a 325 ans, le massacre de Lachine

Guerrier iroquois dessiné par Jacques Grasset de Saint-Sauveur au XVIIIe siècle. La scalpation a profondément marqué l’imaginaire du Nouveau Monde.
Photo: Archives Le Devoir Guerrier iroquois dessiné par Jacques Grasset de Saint-Sauveur au XVIIIe siècle. La scalpation a profondément marqué l’imaginaire du Nouveau Monde.

Les gens de Montréal ont peur. À quelques kilomètres de leur ville fortifiée, du côté de Lachine, des colons ont été massacrés par les Iroquois. Presque toutes les maisons sont détruites.

 

C’était il y a 325 ans, le 5 août 1689. On dit longtemps dans la colonie que ce fut « l’année du massacre ». La population montréalaise en est très fortement ébranlée. La seule vision des orphelins que les autorités ramènent à Montréal suffit déjà à jeter l’effroi. Même des religieux prennent peur. Pour calmer les esprits, on en retourne d’ailleurs certains en France.

 

Le massacre de Lachine, longtemps souligné dans les manuels d’histoire des écoles, est à peu près oublié aujourd’hui. Pourtant, il s’agit bien d’un moment charnière qui met notamment en lumière les relations entretenues avec les Premières Nations au cours des terribles guerres franco-iroquoises.

 

Les Iroquois frappent alors les expéditions commerciales qui progressent chez eux, vers les Grands Lacs, « les Pays d’en haut ». Avec d’autres, le marquis Jacques de Denonville, appuyé par l’intendant de la colonie Jean Bochard de Champigny, mène une offensive au nom du roi. À Québec, l’intendant vient d’ailleurs d’installer un buste de Louis XIV afin que les sujets puissent apprécier les traits de leur maître.

 

Denonville est donc chargé de mener une expédition militaire contre ces autochtones. Des soldats réguliers, des miliciens et aussi des Amérindiens constituent le corps expéditionnaire. Ils attaquent les Tsonnontouans, une des cinq nations iroquoises. Connu aujourd’hui sous le nom de Sénécas, ce peuple résiste tout d’abord à la surprise grâce à sa maîtrise du terrain et de son sens de l’escarmouche. Mais les Sénécas cèdent bientôt devant la poussée guerrière de l’armée coloniale constituée de plus d’un millier d’hommes.

 

Le 14 juillet 1687, dans cette vaste quête qui vise à assurer le contrôle du territoire de la traite des fourrures, Denonville et ses hommes attaquent le village de Ganondagan. Ce centre majeur de la vie des Sénécas tombe. Torche à la main, les troupes de Denonville détruisent les habitations autant que les réserves de nourriture. Ils feront de même partout où ils passent, ne faisant pas de quartier.

 

Au fort Frontenac, aujourd’hui Kingston, Denonville rassemble tous les Iroquois qu’il peut capturer sur son chemin. Le fort lui-même sert de traquenard. Ces prisonniers sont envoyés à Montréal pour y être expédiés ensuite en France, où ils seront contraints, s’ils survivent jusque-là, à ramer dans les galères de la couronne. Une trentaine de ces prisonniers parviennent finalement outre-Atlantique. Certains reviendront.

 

Contre-attaque

 

L’année suivante, dans la nuit du 5 août, les Iroquois profitent d’un temps orageux pour s’approcher de Lachine. Ils frappent à leur tour sans pitié.

 

Sur 77 maisons que compte alors Lachine, 56 sont rasées. Plusieurs colons sont massacrés, d’autres sont enlevés. Deux cents morts et blessés disent certaines sources. Beaucoup moins, affirment d’autres. Reste qu’en cette année 1689 les incursions iroquoises reprennent de plus belle au coeur même de la colonie française.

 

Plusieurs villages de la région de Montréal sont attaqués au cours de cette guerre terrible qui touche à son terme avec la Grande Paix de Montréal en 1701. Mais en attendant, une véritable psychose s’installe. Derrière chaque arbre se cache-t-il un Iroquois ?

 

L’historienne Louise Deschêne estimait possible qu’un dixième des hommes de la colonie de ces années-là ait péri lors d’attaques amérindiennes. C’est énorme.

 

Le rêve de Lachine

 

Le massacre de Lachine augmentera encore la charge symbolique que porte ce haut lieu de l’histoire d’Amérique qu’est Lachine. Situé au bord des rapides, Lachine est aussi la marque d’un rêve sur lequel percute la réalité.

 

Pour ceux qui exploraient plus en avant les suites du grand fleuve, trouver un passage vers l’Orient plutôt que vers les peaux de castor avait été la raison d’être de ces hommes.

 

Samuel de Champlain espère être le premier à trouver de ce côté un passage vers les Indes. Mais il doit rebrousser chemin à cause des rapides, qu’il baptisa Sault-Saint-Louis. Ses guides lui apprennent néanmoins qu’au-delà de ces barrières d’eau vive se trouvent trois grandes mers d’eau douce. Le rêve continue…

 

Sur les cartes d’époque, comme celle de Jean Guérard en 1634, on inscrit dans le vaste espace indéfini qui va au-delà des Grands Lacs, qu’il se trouve là une clé qui ouvre les portes de l’Asie. Guérard écrit dans les limbes de sa carte qu’on « croit qu’il y a passage de là au Japon ».

 

Cavelier de La Salle cherchera lui aussi dans les eaux tumultueuses du Saint-Laurent en amont de Montréal ce fameux passage vers l’Orient qui doit mener aux épices, à l’or, à la soie. L’installation de sa seigneurie de Saint-Sulpice débute à compter de 1666, mais l’aventurier vendit tout à Lachine pour poursuivre ailleurs, jusque dans sa mort au milieu du désert du Texas, sa folle quête de fortune.

 

Cette fascination pour l’Orient dont le nom même de Lachine témoigne encore est traduite merveilleusement par Jean Nicolet, un des coureurs des bois de Sameul de Champlain. Nicolet avait découvert le premier les Ouinipigous, dont l’orthographe anglaise Winnebagos s’est désormais imposée. Le chef de cette tribu invita Nicolet à un banquet. Certain d’être là au coeur d’un protocole chinois, Nicolet revêt pour l’occasion son plus beau vêtement qu’il a soigneusement apporté dans ses bagages : une précieuse robe chinoise brodée de fleurs et d’oiseaux. Il est probable que cet habit vraiment très rare avait transité comme d’autres vers l’Europe par quelque missionnaire. En Europe, ces robes ne pouvaient être acquises qu’à des prix exorbitants. Mais un aventurier qui souhaitait découvrir un nouveau passage vers l’Orient pouvait-il s’éviter d’en acheter une et risquer ainsi d’entraver le protocole qu’il imaginait être celui de ses hôtes ? Ces robes chinoises étaient donc un accessoire essentiel pour soutenir le regard qu’avaient sur eux-mêmes ces hommes prêts à tout, même à donner et à connaître des massacres.

 

C’était le 5 août 1689, il y a 325 ans : pour les gens de la colonie française d’Amérique, ce fut « l’année du massacre ».

10 commentaires
  • Nicole Ste-Marie - Abonnée 5 août 2014 04 h 09

    Qui étaient-ils ?

    Pourquoi les iroquois étaient-ils si méchants ?
    Les iroquois n'étaient-ils pas des sédentaires ?
    N'étaient-ils pas des agriculteurs ?
    Tuaient-ils les gens pour le plaisir de collectionner des scalps? Qui étaient-ils ?
    Qui nous enseignera notre histoire ?

    • Michel Vallée - Inscrit 5 août 2014 10 h 31

      @Nicole Ste-Marie

      <<Pourquoi les iroquois étaient-ils si méchants ?>>

      De mon temps, les Iroquois n'étaient méchants que dans les manuels scolaires francophones… Tandis que les livres d'histoire des Anglais présentaient les Iroquois sous des traits favorables...

      Pour les jeunes québécois anglophones, c'était les Hurons les méchants indiens...

      Les membres de la Confédérations iroquoises (Haudenosaunee) pratiquaient l'agriculture, mais ils portaient aussi la guerre loin de leur foyer...

  • Sylvain Auclair - Abonné 5 août 2014 09 h 31

    Donc, si je comprends bien...

    les Français sont allés raser des villages iroquois, et puis, en représailles, les Iroquois sont venus raser un village canadien. Et c'est uniquement de cette dernière bataille que l'on se souviendrait?

  • Michel Vallée - Inscrit 5 août 2014 10 h 23

    << Le massacre de Lachine oubliée par les manuels d’histoire >>



    Bien non ! Je me rappelle très bien que les cours d'Histoire du Canada abordaient le sujet dès l'école primaire...

    D'ailleurs, de mon temps, en 1962 lorsque j'ai débuté le primaire, déjà en première année nous avions un manuel d'histoire du Canada...

  • Pierre Lincourt - Abonné 5 août 2014 10 h 57

    La menace iroquoise sous Duplessis

    Mon manuel d'histoire à l'élémentaire, vers la fin du régime de Duplessis, faisait une grande place aux Iroquois, qui y pourchassaient Madeleine de Verchères, venaient à bout d'Adam Dollard des Ormeaux, torturaient les saints martyrs canadiens (Brébeuf, Lallemant et cie) et, bien sûr, massacraient la majorité des habitants de Lachine.

    C'est seulement au collégial (dans un manuel de Lahaise et Vallerand) que j'ai été informé que le massacre en question avait eu une réplique à l'hiver 1690, soit trois expéditions menées par des «partis» composés à parts égales de Canadiens ( au sens propre et original du terme, pour ne pas dire noble et originel) et d'Autochtones (notamment Anishnabe [Algonquins], Wabanakis [Abénaquis] et Mohawks alliés); les auteurs du massacre étaient, je crois, des Onondagas. Ils avaient servi le même genre de médecine à des villages de la Nouvelle-Angleterre.
    Référence : Louise Dechêne, Le peuple, l'État et la guerre au Canada sous le Régime français, Boréal, 2008. Tableau p. 470-471.
    C'était l'époque de la guerre du Vietnam et je découvrais que nos ancêtres n'étaient pas que de pieuses victimes, mais qu'ils faisaient aussi de la «guérilla», comme papy qui faisait de la résistance.

    Ameutée par ces représailles, la population de la Nouvelle-Angleterre a réclamé une riposte musclée. C'est ce qui aurait amené Phipps à Québec la même année. On connaît la suite, ou plutôt non. En effet, notre histoire nationale n'est plus une épopée, mais plutôt un sujet de honte. Lorsqu'un peuple se sent coupable d'exister, il préfère ne pas se pencher sur le processus qui l'a amené à se retrouver dans un tel état.
    Pierre Lincourt

  • André Belzile - Abonné 5 août 2014 11 h 14

    @Michel Vallée

    Si ma mémoire est bonne, les Hurons s'étaient alliés aux Français et les Iroquois aux Anglais...

    • Michel Vallée - Inscrit 5 août 2014 12 h 36

      @André Belzile

      << Les Hurons s'étaient alliés aux Français et les Iroquois aux Anglais>>


      En effet, et c’est pourquoi les manuels d’Histoire des petits canadiens-français peignaient favorablement les Hurons et vilipendaient les Iroquois, alors que c’était le contraire dans les manuels scolaires canadiens-anglais et américains.