Les houblonniers reprennent le champ

Luc Fortin, contrôleur aérien de son métier, fait la navette entre Dorval et son lopin de terre de Laval chaque jour depuis plus de trois ans.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Luc Fortin, contrôleur aérien de son métier, fait la navette entre Dorval et son lopin de terre de Laval chaque jour depuis plus de trois ans.
En sillonnant les routes du Québec cet été, vous pourriez croiser, entre deux champs de maïs, de drôles de lopins de terre d’où émergent des poteaux de trois mètres autour desquels grimpent d’étranges vignes. Détrompez-vous, elles ne sont pas destinées à la fabrication du vin, mais bien… de la bière !​
 

La première bière issue du houblon qui pousse dans son champ de Sainte-Dorothée a laissé un souvenir impérissable sur les papilles de Luc Fortin. « C’était incroyable ! », raconte-t-il en versant une de ces cervoises pour les besoins de l’objectif du photographe du Devoir. « Il y avait 3000 heures de travail dans cette bière-là. C’est assez difficile à décrire… Disons qu’elle a passé vite ! »

 

Luc Fortin, contrôleur aérien de son métier, fait la navette entre Dorval et son lopin de terre de Laval chaque jour depuis plus de trois ans. Comme une quarantaine d’autres producteurs à l’échelle de la province, il a eu la piqûre pour Humulus lupulus, de son nom latin. Le houblon est de la famille des cannabinacées, c’est-à-dire un cousin… du cannabis. Mais ces huiles essentielles ne sont nullement hallucinogènes, ce qui a probablement provoqué la déception des adolescents qui sont déjà venus piquer quelques cocottes dans le champ de M. Fortin.

 

La culture du houblon, qui avait pratiquement disparu du paysage agricole québécois depuis des décennies, est de retour. Revenu peupler nos champs autour de 2007, le houblon occupe maintenant une superficie de près de 75 acres, indique l’agronome Julien Venne, auteur d’un guide destiné aux agriculteurs tentés par l’aventure.

 

La passion des produits locaux

 

À la recherche d’un défi qui occupera ses pas si vieux jours quand la retraite viendra, dans une quinzaine d’années, Luc Fortin s’est porté acquéreur d’une terre abandonnée qui n’avait pas vu une machine agricole depuis 60 ans au moins. Véritable havre de tranquillité, le lopin est pourtant à quelques centaines de mètres d’un boulevard achalandé.

 

« Je brassais à la maison de manière très amateur », explique-t-il. Il se rend compte que la quasi-totalité des bières québécoises sont brassées avec du houblon américain ou allemand. « On a acheté la terre, labouré et souché en catastrophe, puis planté… » Aujourd’hui, il possède 1200 plants et une bière brassée par Brasseurs illimités, de Saint-Eustache. Fabriquée avec du grain de Saint-Joseph-du-Lac, elle a moins de 20 km dans le corps du champ à la tablette. Une fierté pour Luc Fortin. « Quand on va avoir assez de volume, on pourra commencer à brasser une bière à l’année avec du houblon du Québec ! », rêve-t-il. Un vrai produit local !

 

Des microbrasseurs sont aussi venus cueillir à même le champ assez de cocottes pour brasser une bière vendue ensuite dans leur bar, comme l’Espace public, à Montréal. La récolte a lieu début septembre. « Tu ne peux pas avoir plus frais que ça ! », dit M. Fortin.

 

Pour l’instant, son passe-temps n’est pas rentable. « Je travaille pour faire boire les autres », rigole-t-il. Le houblon québécois se vend plus cher que le houblon importé. Mais, selon M. Fortin, sa qualité le justifie. Sa teneur en huiles essentielles étant plus élevée, la quantité requise pour fabriquer la bière est moindre.

 

Loisir ou culture commerciale rentable ?

 

Le houblon nécessitant deux à quatre ans avant d’arriver à maturité sous nos cieux un peu frais, plusieurs houblonnières n’ont pas encore atteint leur plein potentiel, indique l’agronome Julien Venne.

 

L’intérêt pour cette culture a été suscité par une pénurie mondiale de houblon. « On voulait réintroduire cette culture pour protéger les brasseurs locaux de ces pénuries cycliques », explique M. Venne, qui travaille pour le Centre de recherche et de développement de l’Outaouais. L’intérêt pour la plante a été un peu exagéré, juge-t-il, et la pénurie est terminée. Les prix sont revenus à la normale. Il y aurait une quarantaine de producteurs, de l’artisan qui compte surtout sur le circuit agrotouristique au grand producteur aux visées commerciales.

 

Ce qui n’empêche pas l’agronome de croire qu’une culture commerciale rentable est possible. « Ça va rester marginal, ça ne deviendra jamais une grande culture, qu’on verrait défiler sur l’autoroute 10. Mais j’évalue que, d’ici deux ans, nous allons répondre à la demande locale provenant des microbrasseries désireuses d’offrir un produit local. »

 

Au début du XXe siècle, d’immenses champs québécois fournissaient les Molson de ce monde. Puis la concurrence des Allemands, des Américains ou des Tchèques s’est faite trop forte. Dans les années 30 et 40, le houblon a disparu de nos campagnes.

 

« Mais on se rend compte que nous sommes vraiment capables de produire un houblon de qualité, même que les rendements sont plus intéressants que ce qu’on aurait imaginé », dit M. Venne.

 

Francis Gagné fait partie de ces agriculteurs qui font le pari d’une culture commerciale. Le Beauceron a planté neuf acres de la plante grimpante, qui pousse presque à vue d’oeil ce printemps sur sa terre de Saint-Bernard. Il veut se rendre à 30 acres. Le producteur souhaite ainsi diversifier sa ferme, spécialisée dans la volaille.

 

« J’ai repris des terres que j’avais louées à des producteurs de maïs et de soya. Le potentiel commercial, j’y crois. Avec du volume, on peut atteindre la rentabilité », estime-t-il.

 

Dans cinq à dix ans, il caresse le rêve d’adjoindre une microbrasserie à ses activités, voire de cultiver de l’orge brassicole pour boucler la boucle. « On sent vraiment un engouement pour les produits du Québec et les bières de microbrasserie », observe-t-il, confiant de sa possibilité d’occuper ce marché.

 

« Les gens savent que le vin vient du raisin, mais on dirait qu’ils oublient que la bière vient aussi de l’agriculture », dit Julien Venne. Avec cette culture maintenant en pleine effervescence, parions que la mémoire collective sera rafraîchie.

Des bières 100 % québécoises

On trouve encore peu de bières brassées avec du houblon québécois sur le marché. Il reste quelques caisses de l’IPA Brune Houblonde, brassée avec du houblon de Sainte-Dorothée. En vente dans les épiceries et dépanneurs de la région de Laval-Ouest et de Sainte-Dorothée, principalement. Plus au sud, on peut déguster la RYE ESB à la Brasserie Dunham, dans le village du même nom, dans les Cantons-de-l’Est. Mais malheur… elle est épuisée. Rendez-vous donc après la prochaine brassée, plus tard cette année. Du côté des bières en fût, le Korrigane, le Benelux, l’Espace public, le Boquébière et le Réservoir sont des exemples de pubs qui ont brassé des bières avec du houblon québécois de 2013. Mais elles se sont envolées rapidement. De nouvelles découvertes seront bientôt disponibles… Après la récolte !
1 commentaire
  • Daniel Le Blanc - Inscrit 28 juillet 2014 08 h 43

    du bon houblon de chez-nous...

    Voilà un beau produit pour aider à la diversification de notre production agricole et à notre autosuffisance... alimentaire. Il ne faudrait pas oubier que c'est grâce à Jean Talon que le houblon a fait ses débuts dans la vallée du Saint-Laurent au XVIIe siècle. Je me souviens qu'on en produisait à Cazaville, près de Saint-Anicet, dans les années soixante.