L’omniprésente itinérance

De plus en plus de personnes âgées emplissent aujourd’hui les rangs des sans-abri.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir De plus en plus de personnes âgées emplissent aujourd’hui les rangs des sans-abri.

Elle est partout, omniprésente et invisible à la fois. Plus que jamais, l’itinérance se complexifie, forçant les organismes montréalais qui viennent en aide aux personnes sans abri ou à risque de le devenir à redoubler de créativité et d’efforts, alors que se fait attendre le plan d’action de Québec à cet égard. Portrait de la situation.

 

Difficile de connaître l’ampleur réelle du phénomène de l’itinérance. Chose certaine, celui-ci a rapidement évolué ces dernières années. Le « robineux » à la barbe grise et au visage usé par l’alcool et la rue constitue encore aujourd’hui l’image que se font plusieurs du sans-abri. La population itinérante de Montréal est pourtant plus diversifiée que jamais. Plus âgée, aussi.

 

Le plus récent « recensement », effectué en 1998, chiffrait à quelque 28 000 individus la population sans domicile fixe de la métropole.

 

La plupart des organismes, dont le gouvernement fédéral, estiment aujourd’hui à 30 000 le nombre de personnes qui se retrouvent dans cette situation au cours d’une année, ce qui représenterait approximativement 20 % des sans-abri du pays. Des données trop vagues et anciennes au goût de plusieurs, à commencer par le maire Denis Coderre, qui a annoncé, en janvier dernier, son intention d’entreprendre cet automne, pour la première fois en plus de 15 ans, une opération de dénombrement des personnes itinérantes dans la métropole.

 

S’il se réjouit de l’intérêt du maire pour la question de l’itinérance, citant en exemple son action rapide dans le dossier des « pics à itinérants » devant le magasin Archambault de la rue Sainte-Catherine, le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) estime toutefois que les efforts que nécessitera ce décompte auraient pu être plus utiles ailleurs. D’autant plus que Québec prépare, en parallèle, un portrait de l’itinérance à l’échelle provinciale, qui doit lui aussi voir le jour au cours des prochains mois.

 

« Ce recensement, c’est une sorte d’instantané, de polaroïd de la situation », estime Marjolaine Despars, coordonnatrice adjointe du RAPSIM, qui regroupe 102 groupes qui luttent contre l’itinérance dans la métropole.


« La réalité, c’est qu’il y a autant de parcours, de profils et de visages qu’il y a de personnes dans la rue. On sait qu’il y a de plus en plus de femmes, de plus en plus de personnes âgées. Des Inuits et des personnes issues de l’immigration aussi », dit-elle.

 

Visages changeants

 

Encore aujourd’hui, les hommes forment néanmoins la majorité des gens qui se retrouvent à la rue. Dépendance à l’alcool, aux drogues, voire aux jeux de hasard, troubles mentaux, infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS) font partie du vécu de bon nombre d’entre eux.

 

« Les femmes, elles, ont des problèmes légèrement différents. Mais c’est une itinérance cachée », souligne Mme Despars.

 

Elles développent de nombreuses stratégies pour éviter de se retrouver dans la rue. Des stratégies de survie. Quand elles arrivent dans la rue, c’est qu’elles ont épuisé toutes les avenues et toutes leurs ressources possibles. Des victimes de la crise économique, qui n’ont plus un cent, ayant perdu emploi et logement à la suite d’une maladie, ou encore ruinées par le jeu. De 73 à 81 % d’entre elles sont ou ont été victimes de violence, psychologique, physique ou sexuelle, révèlent des études menées à l’échelle du pays.

 

Plus que tout groupe, elles constituent une population en croissance dans les rues de Montréal, au point où elles représenteraient aujourd’hui près du tiers des itinérants. Dans les centres d’hébergement pour femmes, le taux d’occupation atteignait 125 % la semaine dernière.

 

Aînés à 50 ans

 

Alors que pendant des années les stratégies de lutte contre l’itinérance ont ciblé les jeunes de la rue, de plus en plus de personnes âgées emplissent aujourd’hui les rangs des sans feu ni lieu.

 

« On voit bien que la population itinérante vieillit, comme le reste de la population du Québec d’ailleurs. Mais elle vieillit plus rapidement, est plus vulnérable et moins en santé que la population en général », résume la directrice générale de la Maison du père, France Desjardins, dont l’organisme aide depuis plus de 40 ans les hommes à sortir de la rue et à se reprendre en main.

 

Ces écorchés de la vie présentent souvent, dès la cinquantaine, un profil de santé semblable à celui de personnes de dix à vingt ans plus vieilles. Ce sont de véritables personnes âgées, la cinquantaine à peine commencée.

 

Si une bonne partie de la population itinérante âgée vit depuis longtemps dans la rue, une part non négligeable de celle-ci est éduquée, a eu un travail pendant une bonne partie de sa vie, mais se retrouve néanmoins sans rien.

 

« Quand on perd son emploi à 50 ans, c’est beaucoup plus difficile. On est plus à risque d’être dans la précarité. L’économie est aujourd’hui plus difficile, et beaucoup de gens vivent de paie en paie, ou sont travailleurs autonomes. On peut se retrouver rapidement sans rien », ajoute Mme Desjardins.

 

Une solitude incommensurable

 

Jeunes, vieux, femmes, hommes, issus de l’immigration ou originaires du Québec, la plupart de ces personnes ont une chose en commun, soulignent les intervenants : la solitude.

 

Professeur à l’École de travail social de l’UQAM, Michel Parazelli a étudié pendant quatre ans les enjeux relatifs au partage de l’espace public à Montréal. Les chercheurs ont rencontré politiciens, fonctionnaires municipaux, travailleurs communautaires, sans-abri et marginaux, commerçants et résidants pour obtenir leurs points de vue, afin de dresser un portrait des rapports entre les itinérants et les autres couches de la société.

 

« Souvent, on les force à bouger, à se déplacer, à ne pas trop se montrer. À avoir des comportements dits “normaux”. Cela crée une pression. Le problème n’est pas si simple, on ne peut sortir des gens de la rue comme on en sort des objets », s’exclame le professeur et chercheur, selon qui l’individualisme et l’esprit de compétition ambiants contribuent à la marginalisation de gens éprouvant des difficultés à composer avec ces exigences de la société.

 

« Depuis qu’on a laissé tomber la religion, le sentiment communautaire, collectif, a disparu. C’est l’individualisme qui prime. »

 

Un plan d’action québécois à l’automne

 

Les ressources gouvernementales, elles, sont toujours aussi éparses… et instables. Des organismes qui viennent en aide aux personnes sans abri accusaient par exemple le gouvernement fédéral de retenir des fonds destinés à la lutte contre l’itinérance en début de semaine.

 

L’adoption par le gouvernement Marois, en février, de la première politique nationale de lutte contre l’itinérance constitue néanmoins une victoire de taille pour les organismes. La politique déposée par l’ex-ministre déléguée aux Services sociaux, Véronique Hivon, élevait au rang de priorité gouvernementale l’accès au logement, aux services de santé et aux services sociaux, au revenu, à l’éducation, l’insertion sociale et socioprofessionnelle, la cohabitation et les enjeux liés à la judiciarisation des sans-abri.

 

Le gouvernement Couillard s’est déjà engagé à mettre en application la politique, par l’entremise d’un plan d’action, mais n’a toujours pas précisé la portée de celui-ci.

 

« La politique, c’est le cadre théorique. C’était une belle victoire. On est très heureux de cette première. On a maintenant hâte de voir le plan d’action qui devra nécessairement en découler, dit la coordonnatrice adjointe du RAPSIM, Marjolaine Despars. L’enjeu, c’est de s’assurer qu’elle ne sera pas tablettée, et qu’un plan d’action gouvernemental verra véritablement le jour, et qu’il sera déployé à l’échelle de la province. »

 

Répondant à une question de la députée solidaire Manon Massé, à la suite du dépôt du premier budget du gouvernement Couillard, la successeure de Mme Hivon, Lucie Charlebois, a affirmé que son gouvernement « travaille activement à produire le plan d’action », mais elle a refusé de fournir une date précise pour son dépôt. Elle a rappelé que, dans le dernier budget, les 8 millions prévus pour l’itinérance étaient maintenus, mais il n’a été aucunement question des 6 millions supplémentaires promis par le dernier gouvernement péquiste.

 

Le gouvernement a maintenu l’ajout de 3000 logements sociaux, soit 250 de moins que ce que le Parti québécois avait annoncé, dont 500 seraient réservés à la clientèle itinérante.

 

« Le gouvernement va déposer son plan à l’automne », a confirmé au Devoir l’attachée de presse de Mme Charlebois, Alexandra Bernier, soulignant que la ministre effectue actuellement une série de rencontres avec les organismes communautaires afin de préparer les initiatives qui découleront de la Politique nationale de lutte à l’itinérance.

 

Des initiatives qu’attendent impatiemment les centaines de groupes de lutte contre l’itinérance de la province.

20 commentaires
  • Josette Allard - Inscrite 26 juillet 2014 06 h 01

    Invisible

    Si on ne veut pas la voir. Si on détourne la tête. Si non, elle est tellement présent, qu'on ne peut que la voir. Mme Payetee , dans un article publie hier, parlait de notre indifférence. Refuser de voir en fait partie.

    • Lucienne Lehouillier - Inscrite 26 juillet 2014 15 h 27

      Louis Cossette, je suis d'accord avec vous. Refuser de voir, c'est faire preuve d'indifférence. Madame Payette a écrit plusieurs fois dans son article : ''je m'en fous'' Comment peut-on vivre en société et être insouciant à la fois.

  • Josée Duplessis - Abonnée 26 juillet 2014 06 h 50

    encore

    Encore une bonne politique que le parti québécois avait mis en place et que l'on verra mise de côté.
    Parce que les sans abris ne font pas partie des vraies affaires pour le parti libéral. Ils ne sont pas de bonnes affaires. Quelle honte.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 28 juillet 2014 09 h 07

      Oui, le Parti québécois l'avait peut-être mis en place, mais qui sait si elle était bonne... cette politique? Personnellement je me pose la question, et on pourrait même se demander si cette politique n'a pas participé, au problème... plutôt qu'a la solution.

      Je me souviens trop bien, lorsque presque au début de son mandat Mme Marois confia à une de ses députés cette autre politique qui visait les plus fragiles dans le système, c'est à dire les femmes ayant de jeunes enfants, et les gens d'un certain âge ayant perdu leur emploi, tous bénéficiaire de l'aide sociale. Donc, tous verraient leur aide sociale réduite supposément pour les convaincre de retourner au travail. Cela n'avait aucun sens, je le sais pour m'être retrouver moi-même sur l'aide sociale à 58 ans, et n'avoir jamais pu trouver d'emploi, et aussi parce que le simple bon sens le prouve. D'ailleurs, cela devait donner d'excellent résultats, or on n'en a jamais entendu parler... C'est un silence est très... parlant.

      D'autre part vous écrivez "Encore une bonne politique que le parti québécois avait mis en place et que l'on verra mise de côté." Pourriez vous m'en nommez quelques-une de ces bonnes politiques? Et de grâce épargnez moi la charte de la division qui a calé le P.q en bonne partie. Dans les faits, concernant le méchant PLQ, c'est le contraire: celui ci a fait adopté rapidement la charte (peut-être n'est ce pas la bonne dénommination, mais bon...) concernant "mourrir dans la dignité" et aussi un autre projet, il me semble, mais dont j'oublie le nom, un comportement très rare, surtout en si peu de temps. En fait, je trouve que Couillard mets le paquet pour bien s'en tirer, et si Marois en avait fait autant au lieu de tomber dans un chasse aux sorcières cédant en plus à con côté dictatorial, peut-être serait-elle toujours première ministre aujourd'hui... et même majoritaire.

      Céline A. Massicotte, indépendantiste de la première heure et électron libre

  • Claude Kamps - Inscrit 26 juillet 2014 06 h 54

    Ce n'est pas une clientèle PLQ

    DONC....

  • Damien Tremblay - Inscrit 26 juillet 2014 08 h 44

    Une société riche en itinérance

    Titre un tant soit peu accrocheur pour maquiller le malaise d’une âme bien pensante secouée par l’importance de ce phénomène croissant. Le fait de vivre dans une société sociale-démocrate ne résout pas tous les problèmes; loin de là. Il nous faut prendre conscience que le parachute social n’arrive pas à s’ouvrir pour tous.

    Comment tenter de rejoindre ces « suicidés sociaux » pour essayer de les ressusciter vers notre monde bien imparfait certes, mais où, subsiste encore une certaine dose de convivialité.

    Ceux qui oeuvrent sur le terrain connaissent toute l’ampleur du drame qui se joue dans chacun des itinérants et rend difficile la possibilité de les rejoindre. Celui qui a été confronté, face à face avec un itinérant, se souvient du malaise qui l’a envahi face à ce drame et face à la possibilité qu’il pourrait lui-même basculer dans l’itinérance si jamais ses barrières de sécurité s’effondraient une à une.

    Sans curiosité malsaine, il serait intéressant de savoir combien d’itinérants avaient envisagé la possibilité ou plutôt la probabilité de devenir itinérant. Probablement aucun ?

    Ceci dit, c’est un problème de taille pour une société et les décideurs auront fort à faire pour endiguer le problème avec des ressources financières limitées et des effectifs humains débordés sur le terrain.

  • Yves Côté - Abonné 26 juillet 2014 08 h 59

    Si je comprends bien...

    « Depuis qu’on a laissé tomber la religion, le sentiment communautaire, collectif, a disparu. C’est l’individualisme qui prime. »
    En somme, si je comprends bien le chercheur, par conséquent, l'Homme est de moins en moins humain...
    Ce qui me semble aussi au quotidien, en gardant les yeux bien ouverts sur nos sociétés.

    • Lucienne Lehouillier - Inscrite 26 juillet 2014 15 h 32

      Damien Tremblay, je ne comprend pas l'expression ''suicidés sociaux''. Pouvez-vous élaborer ? Merci

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 28 juillet 2014 07 h 58

      En passant, y a beaucoup de logements sociaux, ce qui n'existait pas à la belle époque où le bon dieu, veillait à tous nos besoins comme à ceux des oiseaux, mais comme l'avait dit l'une de mes tantes à un prêtre qui lui réclamait la dîme, "ils mangent de la m. aussi!"

      Il y a une réalité qu'on ignore aussi totalement, ici et ailleurs, celle d'itinérants pour qui l'itinérance est un choix. Moi-mêne je l'ignorais j'usqu'à ce que je me retrouve temporairement dans un endroit qui leur venait en aide, mais aussi je suppose qui tentait en même temps de soutenir des gens qui autrement s'y retrouverait. Donc, repas gratuits, nourriture impérissable à apporter, refuge de jour par mauvais temps et activité récréatives, dont la possibilité pour ceux, et surtout celles, intéressé-e-s à partager leur parcours. Et en peu de temps j'appris que plusieurs parmi ces hommes possédaient un vélo, et que certains à l'automne partaient vers le sud, s'abritant de gite en gite ou "campant" pour revenir au printemps!

      Malheureusement, cet organisme à fini par fermer, mais faut dire que d'un certain côté il y avait une mauvaise gestion: comme il est écrit dans l'article il y a beaucoup plus d'hommes que de femmes chez les itinérants, et étonnament les intervenants étaient à 95% disons, des femmes. Habilement les hommes retenaient leur attention et ces jeunes femmes se laissaient prendre au jeu alors que les femmes, elles... poirottaient. Comme quoi il n'y a jamais rien de parfait...

      On dit qu'il faut sortir l'intinérance des itinérants et non l'inverse, c'est très vrais, et on le fait par des images à provoquer la pitié... ou le dègoût, mais près de chez moi, il y a un refuge pour elles, et avant les heures d'ouverture on peut les voir palabrer et rigoler longuement, entre elles, et parfois assez bien habillées et s'échangeant aussi des bricoles, comme quoi il y a là aussi au moins deux deux réalités...

    • Michel Vallée - Inscrit 28 juillet 2014 12 h 20

      @Céline A. Massicotte

      << (...) Plusieurs parmi ces hommes possédaient un vélo, et que certains à l'automne partaient vers le Sud, s'abritant de gite en gite ou "campant" pour revenir au printemps! >>

      Notre <<Sud>> se termine à la frontière américaine, et je ne crois pas que notre hiver soit plus clément à Lacolle...