Grands-mères et en colère

Pour Granny Power, Magnus Isacsson promène sa caméra de l’Ontario à la Colombie-Britannique.
Photo: Magnus Isacsson Pour Granny Power, Magnus Isacsson promène sa caméra de l’Ontario à la Colombie-Britannique.

Sur le calendrier produit par les Raging Grannies de Montréal, Joan Hadrill, 84 ans, pose nue, le visage, les jambes et les bras souillés du pétrole craché par les sables bitumineux.

 

Joan Hadrill est la fondatrice du chapitre montréalais des Raging Grannies, qui célèbre son 25e anniversaire cette année. Pour cette occasion, Montréal accueille pour la première fois cette semaine le « non-congrès » international des Grannies. Enchapeautées, bariolées, enragées, les 115 grands-mères en colère réunies dans un hôtel de Montréal protestent contre les pratiques du gouvernement Harper, entre autres en matière de paix, de justice sociale et d’environnement. Ce qui ne les empêche pas de verser volontiers dans l’autodérision. Dans une salle de l’hôtel, un groupe de grannies d’Ottawa pratique, en s’accompagnant de tambours, des chansons écrites pour dénoncer l’appétit des entreprises, la destruction de l’environnement, notamment en ce qui a trait à l’exploitation des sables bitumineux.

 

« Cette année, l’exploitation des gaz de schiste, le réchauffement climatique et le projet de pipeline XL sont au coeur des préoccupations des Grannies », confirme Joan Hadrill.

 

À l’époque de la fondation du chapitre montréalais des Grannies, Joan Hadrill, une anglophone de l’ouest de l’île, faisait partie d’un mouvement de son quartier pour le désarmement nucléaire. Au cours d’une manifestation tenue à Ottawa, elle rencontre les grands-mères qui ont fondé le mouvement à Victoria, en Colombie-Britannique.

 

« Elles avaient beaucoup d’humour. Elles étaient habillées de façon folichonne et chantaient des chansons. Jusque-là, mon groupe avait toujours milité très sérieusement », raconte-t-elle. Avec quatre aînées de son groupe d’activistes, elle décide de fonder le chapitre de Montréal. C’était l’époque de la guerre du golfe Persique. « Il n’y avait pas d’Internet », dit-elle. « Un jour, j’ai reçu un coup de téléphone du réseau des Raging Grannies nous enjoignant de nous rendre au poste de recrutement de l’armée dans leur ville et d’offrir aux militaires de s’enrôler à la place de nos petits-enfants », raconte Joan Hadrill.

  

Revendications diverses

 

Lors d’une manifestation semblable à New York, 18 grannies sont arrêtées par la police, comme on peut le voir dans le film Granny Power, du défunt réalisateur Magnus Isacsson, diffusé en avant-première jeudi soir à Montréal. Granny Power retrace l’histoire du mouvement depuis sa fondation en 1987, à Victoria. « C’est le film que Magnus voulait faire », raconte Jocelyne Clarke, la femme du réalisateur, qui a produit le film aux productions La Pléiade. Il y a quelques années, Magnus Isacsson a réalisé le film Super mémés, qui suivait deux grands-mères en colère du Québec. Granny Power promène pour sa part sa caméra jusqu’à Victoria et aux États-Unis.

 

« De fil en aiguille, nous avons réalisé qu’il y avait un lien entre les choses. Une guerre serait aussi désastreuse sur le plan écologique », raconte Joan Hadrill. Les revendications des Raging Grannies se diversifient. À l’époque, Joan Hadrill avait près de 60 ans. Aujourd’hui, elle en a 84. Au fil des ans, le mouvement des grands-mères en colère a fait des petits. Durant les années 2000, un groupe de grands-mères francophones de Montréal, les Mémés déchaînées, a vu le jour, mené entre autres par Louise Édith Hébert. Les Raging Grannies de Montréal ont quant à elle désormais quelque 16 membres. Mais à chaque congrès, un petit service funéraire est célébré à la mémoire des grannies qui ne sont plus, raconte Joan Hadrill, la larme à l’oeil.

 

« Depuis un an et demi, quatre d’entre nous sont décédées », dit-elle. Mais de nouveaux membres se joignent au groupe chaque année. Les Raging Grannies n’ont pas établi d’âge minimum pour adhérer au mouvement, mais les membres ont en moyenne autour de 70 ans. « Vous allez voir beaucoup de cheveux gris », dit Joan Hadrill.

 

Certaines grannies réunies à Montréal se déplacent avec une canne ou une marchette. Mais, comme le dit un dicton africain repris par le mouvement : « Si tu peux parler, tu peux chanter. Si tu peux marcher, tu peux danser. »

 

Joan Hadrill souhaite par ailleurs que le mouvement des grannies conserve cette aura que confère la vieillesse. « Je crois qu’en tant que vieilles dames, nous arrivons davantage à aller dans des endroits où on ne veut pas qu’on aille. » « En vieillissant, on ne devient pas moins radical, on le devient plus », disait Margaret Laurence, citée dans le film Granny Power.

 

« Dans un sens, nous sommes plus libres parce que nous ne craignons pas de perdre nos emplois », explique une granny interrogée dans Granny Power. Elles ont aussi plus d’expérience. « Quand nous parlons de la guerre, nous n’en parlons pas en théorie », ajoute-t-elle. Tout récemment encore, dix membres des Raging Grannies ont été arrêtées en Caroline du Nord, où elles protestaient contre des compressions dans l’éducation préscolaire et universitaire, ainsi que contre un accès facilité aux armes à feu.

 

L’an dernier, les grannies se sont rendues à Ottawa pour protester contre le muselage des scientifiques par le gouvernement Harper. Elles portaient des sarraus, et s’étaient fermé la bouche avec du papier collant. Vendredi, les Raging Grannies manifesteront en marchant des résidences de McGill, sur l’avenue du Parc, à l’église du Christ, sur la rue Sainte-Catherine.

 

« Nous allons distribuer des bulletins pour que les passants donnent leur évaluation du gouvernement Harper », explique Joan Hadrill. Pour sa part, la grand-mère de Montréal a produit une large bannière sur laquelle elle donne au gouvernement Harper la note « F ».

En vieillissant, on ne devient pas moins radical, on le devient plus

5 commentaires
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 27 juin 2014 06 h 30

    Y'a-t-il un pendant francophone québécois à ce mouvement?

    Merci de me le signaler...car se battre seule est souvent très ardu.!
    Par contre, je trouve que mettre en premières lignes de votre article le fait que cette
    grand-mère de 84 ans s'est fait photographier nue...semble un peu-beaucoup racoleur! (faire vendre des copies)?

    • François Genest - Inscrit 27 juin 2014 09 h 10

      Il y a des francophones dans le groupe de Montréal. Rien n'empêche de soumettre des chansons en français au groupe, si ça vous intéresse.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 27 juin 2014 11 h 39

      Ce n'est pas une question de chansons en français...mais une question
      de langue et de culture...
      Merci quand même pour le renseignement M. Genest.

  • Réjean Guay - Inscrit 27 juin 2014 11 h 24

    @François Genest : Vous dites qu'il y a des francophones dans le groupe . Sommes-nous bien au Québec ? Aucun nom en français ! Oups ! , c'est vrai , j'oubliais qu'il est mal vu à Montréal de défendre le français , notre langue majoritaire . <Il y a des francophones dans le groupe > , franchement ! Les membres de ce groupe , bien nécessaire , font comme s'ils étaient en territoire anglais , sans se rendre compte que le Québec n'est pas l'Ontario . C'est dommage ! Pas besoin de me répondre que je suis anti-anglais ; non , mais ce groupe démontre encore une fois que certains anglos vivent encore en vase clos , en ignorant la langue de la majorité . Ça , ça change pas . Au contraire !

    • Jacques Labonté - Abonné 28 juin 2014 07 h 33

      Suggérez-vous, Monsieur Guay, que le Québec retire aux Anglophones leurs droits citoyens ?

      Vous concluez que, parce que les noms cités sont tous à connotation anglaise, ce groupe de femmes ne connait rien aux réalités québécoises, un racourci apparemment fondésur aucune évidence. Qu'en savez-vous ?

      Je vous rappele que dans l'histoire de Montréal, plusieurs initiatives prises par des Anglophones sont devenues de belles institutions dont nous sommes toutes et tous fiers, certaines plus tard investies par les Francophones, qui n'ont pas eu à se butter au genre de racisme dont vous-même faites ici usage.

      Je suis désolé d'entendre ce genre de discours au XXIe siècle, dans lesquels on fait référence aux Non-Francophones comme des citoyens de deuxième classe. Nous sommes tous Québécois ; ou alors personne ne l'est !