Le Québec privé d’un antidote qui sauve des vies à Vancouver

Un injecteur de naloxone
Photo: Charles Krupa AP Un injecteur de naloxone

Alors qu’une vague de surdoses mortelles frappe la métropole, Québec refuse de donner le feu vert à la distribution du naloxone, un antidote aux opiacés qui a pourtant sauvé plus de 100 vies à Vancouver, et des milliers aux États-Unis ces dernières années.

 

Le bond observé dans les décès dus aux surdoses — plus de 15 depuis la mi-mai — survient alors même qu’un projet de distribution du naloxone dans la métropole, supervisé par des médecins et des intervenants en toxicomanie, attend depuis près de huit mois la bénédiction du ministère de la Santé pour démarrer.

 

Intitulé Profane, le projet dispose déjà de médecins et d’infirmières prêts à assurer la formation de travailleurs de rue et d’autres intervenants auprès des toxicomanes afin d’assurer l’accès sécuritaire à cet antidote. Or, tout est en suspens.

 

« Tous les protocoles et le personnel sont prêts. Ce n’est pas de la haute voltige médicale. Il y a des dizaines de sites d’injection supervisée au Canada qui l’utilisent déjà. Je ne sais s’il y a peut-être des réticences, mais c’est ça ou regarder la personne mourir », se désole la Dre Marie-Ève Goyer, médecin-chercheuse au Centre de recherche et d’aide aux narcomanes (CRAN), qui assiste, impuissante, à la hausse de surdoses mortelles dans la métropole.

 

La circulation récente de nouveaux produits de coupe dans les drogues de rue, notamment du Fentanyl, un opioïde 100 fois plus puissant que l’héroïne, place tous les types d’utilisateurs de drogue, autant ceux rompus aux drogues injectables que les consommateurs occasionnels de cocaïne, à risque.

 

Joints par Le Devoir, les porte-parole du ministère de la Santé n’étaient pas en mesure de dire pourquoi le naloxone n’est toujours pas disponible au Québec hors des hôpitaux.

 

Un effet spectaculaire

 

Les programmes supervisés de distribution de naloxone, aussi appelé Narcan, ont toutefois eu des effets spectaculaires ailleurs au Canada.

 

À Vancouver, le programme Take Home Naloxone (THN) lancé à l’automne 2012, a permis de « contrecarrer » plus de 106 surdoses depuis 20 mois, a indiqué au Devoir cette semaine la Dre Jane Buxton, directrice du Programme de réduction des méfaits au Center for Disease Control de la Colombie-Britannique.

 

« Ce chiffre est sous-évalué, car toutes [les surdoses] ne sont pas rapportées. On a formé plus de 2000 personnes à utiliser la trousse de naloxone, à reconnaître les signes de surdose et à donner les premiers soins. 960 trousses ont été distribuées. »

 

À Toronto, on dispose de naloxone dans divers programmes depuis 2011, et l’accès a été étendu à tout l’Ontario en 2012. Aux États-Unis, où le nombre de surdoses a augmenté de 84 % entre 2010 et 2012, 17 États américains l’utilisent dans 50 programmes. Selon les données rapportées à ce jour, le naloxone a sauvé plus 500 personnes l’an dernier dans la seule banlieue nord de New York (Suffolk), et 221 à Quincy, au Massachusetts, où les policiers y ont accès.

 

Depuis mai dernier, la moitié des effectifs du Service de police de New York, soit 19 500 policiers, dispose du fameux antidote.

 

À Vancouver, la trousse est offerte aux toxicomanes les plus à risque, puis à leurs familles ou à leur entourage immédiat. Bref, aux personnes les plus susceptibles d’agir rapidement si jamais ces consommateurs présentent des signes de surdose. « C’est le même concept qu’un EpiPen, on le distribue d’abord à ceux qui vivent avec la personne à risque ou qui la côtoient », commente la Dre Goyer. « Souvent, les ambulances n’ont pas le temps de se rendre sur place, quand les gens font un arrêt cardio-respiratoire. » Cet antagoniste des opiacés, sans effet narcoleptique, n’est pas une drogue, dit-elle, donc sans intérêt ni danger pour les personnes qui n’ont pas consommé.

 

Réduire les dommages

 

« Nous savons non seulement que ça sauve des vies, mais que cela évite aussi des dommages dus au manque d’oxygène au cerveau, pour ceux qui y survivent », ajoute la Dre Buxton.

 

Comme la consommation de drogue se fait souvent en groupe, la distribution du naloxone aux usagers est considérée comme le moyen le plus efficace pour contrecarrer les surdoses et minimiser les dommages, dit-elle. En Colombie-Britannique, ces trousses, dont le coût oscille autour de 40 $, sont distribuées dans 40 sites à travers la province. La formation donnée prévoit l’appel au 9-1-1 dès l’injection d’une première dose, car celle-ci, d’une durée d’action de 30 minutes, peut être insuffisante pour renverser les effets d’une grave surdose.

 

« Au Québec on a les mêmes réticences par rapport au naloxone que par rapport aux sites d’injection supervisée,déplore la Dre Goyer. La toxicomanie ne va pas augmenter à cause du naloxone, ça fait juste limiter les dégâts. »

6 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 12 juin 2014 07 h 24

    La peine de mort a été abolie...

    Et donc, ne pas utiliser ce médicament qui peut sauver des vies revient, en définitive, à une non-assistance à des personnes en danger.

  • Serge Lemay - Inscrit 12 juin 2014 08 h 03

    Non assistance à personne en danger ?

    Phillipe Couillard a jugé bon d'assister aux obsèques des policiers abattus à Moncton, c'est louable. Des milliers de policiers s'y sont rendus vêtus de leurs plus beaux apparats et c'est une marque de solidarité louable.

    Mais quand quinze citoyens meurent d'overdose dans des souffrances atroces, on ne lève pas le petit doigt, pour le petit peuple. Ces gens aussi ont des familles, ces gens aussi méritent notre compassion, ces gens aussi ont droits au respect et à la dignité.

    Quand une personne décède et que l'on a les moyens de lui sauver la vie, cela s'appelle le refus d'assistance à une personne en danger et quand c'est un médecin qui refuse de donner les soins nécessaires et existant il y a une trahison du serment d'Hippocrate et quand c'est un gouvernement qui laisse mourir ses citoyens on appelle ça une dictature. Mais je ne sais pas comment nommer cela quand c'est une seule et même personne qui porte tous ces chapeaux ?

    • Christian Fleitz - Inscrit 12 juin 2014 09 h 52

      C'est vrai que l'usage de la drogue relève sans doute de la normalité et que les inconvénients de ses effets doivent évidemment être pris en charge par la communauté.... !! Le meilleur moyen de ne pas avoir besoin de ce médicament n'est-il pas de ne pas se droguer, surtout avec n'importe quelle ''cochonneries''. N'est-il pas temps de mettre les individus face à leurs responsabilités, y compris dans la préservation de leur vie ? N'est-il pas temps d'intensifier la lutte contre ce trafic aussi scandaleux que juteux ? Non seulement par la mise hors d'état de nuire de ceux qui profitent de ce commerce criminel, mais encore par un dispositif légal durci et par l'exigence de l'application de ce renforcement par les magistrats. Bien évidemment, ce dispositif répressif doit s'accompagner d'une information efficace pour tous les publics.
      Il faut arrêter de faire l'autruche, en ne prenant pas en compte la gravité de cette situation.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 12 juin 2014 12 h 25

      Les gens qui consomment de la drogue savent très bien que c'est mauvais pour eux, comme n'importe quel fumeur.

      Les drogues, la cigarette, le jeux ou l'alcool répond à un besoin à laquelle la personne n'a pas pu trouver une solution et souffre.

      Il est très important de lutter contre le trafic des drogues, mais tout autant que d'aider via les systèmes sociaux, les gens qui sont coincés dans ces situation.

      On ne parle pas ici de gens qui peuvent :" prendre leur responsabilité" aussi aisément que d'autres à cause des événements malheureux de leur vie.

    • Charles Lebrun - Abonné 12 juin 2014 13 h 00

      Vous avez entièrement raison, M. Lemay... et pour poursuivre la discussion, on ne nait pas avec une seringue dans le bras! Il faut voir, de visu, le cheminement de ces gens avant de juger! Se reprendre en mains n'est pas aussi simple que de déposer une pièce d'un dollar dans une distributrice magique qui règle tous nos tensions intérieures! Certaines personnes l'on plus "facile" que d'autres... Un foyer aimant, équilibré, compréhensif, en santé... D'autres... ont des prédispositions psychologiques comme la schizophrénie et que sais-je... Le cerveau est bien mystérieux... alors, avant de juger... je me permets une petite gêne... même pour des choses aussi simple que l'obésité ou la cigarette!

    • Serge Lemay - Inscrit 13 juin 2014 09 h 01

      Si tout était aussi simple que votre vision des choses Monsieur Christian Fleitz, nous ne serions pas des êtres humains, nous serions des fourmis !