La grande reine du vélo

Simone Marinoni dans l’atelier familial
Photo: Jean-François Nadeau - Le Devoir Simone Marinoni dans l’atelier familial

« Pourquoi vous voudriez faire une entrevue avec moi ? », demande, toute surprise, Simone Marinoni, 66 ans. « C’est mon mari le grand homme ! Pas moi ! » Pourtant, Simone Marinoni a veillé depuis quarante ans à la peinture, à l’assemblage, à la livraison et au service après-vente de 40 000 vélos fabriqués à la main, souvent sur mesure, sous le nom qu’elle a adopté en prenant un mari qui avait pris pays.

 

Pour elle, pas question de s’arrêter. « Je ne sais rien faire d’autre ! » Tous les amateurs de vélo l’appellent par son seul prénom. Souvent, elle travaille encore plus de 75 heures par semaine, comme son Giuseppe qui, lors de ma visite à son atelier de Terrebonne, venait de finir de souder les tubes d’un troisième vélo dans sa journée.

 

Aujourd’hui, à peu près la moitié du monde du vélo est constituée de femmes, soutient Simone. « Pour nous, c’est comme ça. Les femmes font du vélo plus qu’avant. On n’a plus juste des coureurs. Eux veulent des vélos en carbone qui sont mis de l’avant par l’argent des grosses multinationales. On en vend aussi, mais ça, pour moi, c’est le règne absolu de l’obsolescence programmée. C’est bon pour la société de consommation, pour quelqu’un de prêt à changer de vélo parce qu’il casse juste à l’échapper sur une roche ! »

 

Le téléphone

 

« Simone, téléphone ! » Un cycliste d’Abitibi éprouve un problème, à ce que je comprends. Pas avec son vélo, mais plutôt ses chaussures. Qu’importe : Simonne s’en occupe. Elle lui fait envoyer de nouveaux cale-pieds. « Ce sera là demain ou après demain au pire. Inquiétez-vous pas. »

 

Le téléphone, les commandes, la gestion du quotidien, elle s’occupe encore de tout, Simone, de près ou de loin. L’entreprise appartient désormais officiellement à ses deux fils, Paolo et Mario, mais c’est une mère veilleuse. Une quinzaine de personnes travaillent autour d’elle à l’entreprise familiale. « Ce n’est plus comme avant. Les gens ne veulent plus travailler autant, mais avec une entreprise, tu n’as pas le choix. »

 

Dans la petite cuisine où nous sommes assis, elle vient de terminer la vaisselle. « Des fois, je pense que c’est celle de Paolo. Mais quand il y en a une pile, je suis pas certaine que ce soit juste lui… Le mariage, ce n’est pas 50 %-50 %, mais du 60 %-60 % au moins. Et c’est correct comme ça. »

 

Les carabines à plomb

 

Elle est née Simone Constant. À Laval, son père s’occupait d’une compagnie de transport et de déneigement. « Il est mort tôt. Comme tout le monde dans la famille, j’ai dû travailler. Je ne me rappelle pas avoir eu une poupée. Mais j’ai joué en masse avec les carabines à plomb de mes frères ! À 12 ans, je conduisais une vieille auto, une Studebaker. À 17, j’ai eu mon permis de conduire officiel. Et je faisais du vélo ! Travailler, j’ai toujours fait ça. »

 

La famille Constant possédera aussi une quincaillerie puis, bientôt, une concession pour vendre des motoneiges Bombardier. « Je faisais de la paperasse, mais j’aimais surtout m’occuper des gens au comptoir. Les Ski-Doo, c’était de la mécanique. J’ai toujours aimé la mécanique. Quand est arrivé le temps des vélos avec mon mari, je n’étais pas dépaysée. »

 

Tailleur de beaux habits dans une région italienne où le tissage est un art depuis des générations, le jeune coureur cycliste Giuseppe Marinoni épouse la Québécoise en 1967. À Montréal, il fabrique quelques complets pour ses amis. Mais il va bientôt apprendre un nouveau métier que le fabricant de cycles Mario Rossin lui enseigne dans son pays natal.

 

« Il y avait un besoin pour les vélos au Québec. Personne ne faisait ça. On a fabriqué nos premiers dans la cour, chez mes frères, dans un petit hangar pour les Ski-Doo qui ne servait pas. Il n’y avait pas de place, mais on a vite eu un chiffre d’affaires de plus d’un million. Ma mère s’est occupée de mon plus vieux tellement qu’on dirait presque que c’est mon frère aujourd’hui. Ma belle-soeur Peggy et moi, on entreposait du matériel à la maison, plein la cave. Marcel, mon frère, a aidé Giuseppe au début avec la soudure parce qu’il ne savait pas encore tout faire. On travaillait tout le temps. »

 

Henri Van der Auwera, un Belge connu sous le nom d’Henri Gachon, avait bien fabriqué à Montréal, dans les années 1920 et 1930 surtout, des vélos de course sur mesure très prisés. Mais en 1974, les vélos Gachon avaient disparu depuis belle lurette, et le clan Marinoni régnait seul. Tout le monde dès cette époque utilise leurs vélos. Déjà aux Jeux olympiques de 1976, deux des quatre membres de l’équipe canadienne chevauchent des Marinoni. Même l’équipe olympique américaine les utilise pour les jeux de 1984 à Los Angeles, après les avoir maquillés sous les couleurs d’une autre marque. « Aujourd’hui, on n’a pas l’argent pour rivaliser avec les commandites des multinationales. »

 

Une femme en plus

 

« J’ai monté des vélos pendant longtemps », m’explique Simone tandis que, devant moi, Giuseppe usine un tube d’acier mince comme du papier au milieu d’étincelles de feu. Adolescent, je regardais faire de même durant des heures Jean-Pierre Ryffranck, un autre artisan du vélo.

 

Simone s’est occupée de la mécanique autant que de la peinture et de l’application soignée des décalques de la marque. « Lorsque la mode des peintures très complexes est arrivée avec les vélos Colnago, on n’avait absolument aucune idée comment faire ça ! Un dimanche, en Italie, on est allé dire bonjour à un sous-traitant en peinture de Colnago… Mon mari jasait avec lui tandis que je regardais comment ils travaillaient dans l’atelier… Mon mari m’a dit en sortant : “As-tu compris quelque chose, moi rien pantoute !” J’avais très bien compris ! Lorsque le peintre en question est venu plus tard nous rendre visite à Montréal, il a dit qu’il n’en revenait pas de s’être fait voler sa technique aussi rapidement, et par une femme en plus ! »

 

Simone a appris l’italien par nécessité, pour mener à bien les affaires avec les fournisseurs. « En 1974, au début, je ne le parlais pas. Puis, on avait tellement d’ouvrage, que c’est moi qui suis allée toute seule en Italie une première fois en 1978 pour faire “les courses”. Pour faire des commandes chez les fournisseurs, il fallait alors se déplacer. Toute seule, tu te débrouilles et t’apprends ! »

 

Les poules

 

Tony Girardin a consacré un film documentaire à Giuseppe Marinoni. Depuis sa sortie, il est présenté dans divers festivals. On y voit Marinoni, 75 ans, battre le record du monde dans sa catégorie d’âge : 35,7 km en une heure. L’exploit est réalisé en Italie, au vélodrome de Brecia, sur un vélo de 1978 sur lequel Jocelyn Lovell, un ancien champion canadien aujourd’hui quadriplégique, avait remporté des épreuves.

 

Le film montre par ailleurs Marinoni à l’entraînement et au travail, encore et toujours, de même que dans sa vie courante. L’homme est grand amateur de champignons. Tandis que la pluie tombe, il sort m’en cueillir quelques-uns.

 

L’ancien champion devenu artisan apprécie aussi les oeufs frais que lui procurent ses poules. Simone remarque d’ailleurs, sans amertume aucune, qu’on voit plus les poules qu’elle dans le film consacré à son mari.

Il y avait un besoin pour les vélos au Québec. Personne ne faisait ça. On a fabriqué nos premiers dans la cour, chez mes frères.

7 commentaires
  • Nasser Boumenna - Abonné 9 juin 2014 03 h 56

    acier

    Cool, l'article. Il faut aussi mentionner que si on veut un vélo de course en acier (hyper léger), ils sont les seuls à pouvoir en fabriquer, les autres compagnies ayant lâché ce secteur il y a belle lurette.

  • Guy Vanier - Inscrit 9 juin 2014 05 h 06

    Une femme superbe!

    Que c'est rafraîchissant de lire cet article. J'en suis à mon deuxième marinoni, j'ai acheté le premier en 1974.
    Je roule encore 5000 km. par année sur mon marinoni et je ne changerais pas pour un cadre en carbone.
    Bravo pour cette réussite et que ça continu encore longtemps.

  • Richard Godin - Inscrit 9 juin 2014 08 h 14

    Ça roule toujours.

    L'article décrit bien l'ambiance de la tribu Marinoni. Salutations senties à Simone, Pepe et Peggy.

  • Denis Spick - Abonné 9 juin 2014 08 h 44

    Bravo...

    Vélo fait au Québec

  • robin fortier - Inscrit 9 juin 2014 08 h 57

    comfort versus performance

    J'Ai un vélo de marinoni de 1985 que j'utilise encore. J'aime bien le comfort de ce vélo mais la réponse à la puissance se fait avec décalage comparé à un vélo plus rigide.
    Chaque matériel a ces avantages et ces inconvénients mais je pense qu'aujourd hui ca roule plus vite qu'Avant avec les nouveaux matériaux. Si Marinoni réussit 37,5 km par heure sur un vieu cadre cromoly des années 1970 je me demande bien ce qu'il ferait avec un cadre de carbone de ces compétiteurs! L'histoire ne le dira pas.