Tomber… et retomber dans la prostitution

Dïana Belice, coordonnatrice du programme Sortie de secours et auteure de l’essai Les prostituées des gangs de rue
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Dïana Belice, coordonnatrice du programme Sortie de secours et auteure de l’essai Les prostituées des gangs de rue
Mardi dernier, Ottawa déposait le projet de loi C-36 sur la prostitution proposant notamment l’ajout de ressources pour aider les prostitués à se sortir du milieu. Quitter ce monde est un processus long et souvent laborieux, comme l’explique Dïana Bélice, intervenante psychosociale et auteure d’un livre sur le sujet.​
 

Elles rêvent d’être aimées et n’ont pas de prince charmant. Elles rêvent de vêtements de luxe et n’ont aucun moyen de pouvoir s’en acheter. Sauf peut-être un, la prostitution. Les prostituées que Dïana Belice a rencontrées dans sa pratique d’intervenante psychosociale à Montréal ont pourtant payé cher leurs rêves.

 

Pour cette auteure, qui vient de signer un petit essai, Les prostituées des gangs de rue, dans la collection Point de vue, aux éditions VLB, la prostitution a toujours un impactsur la santé physique ou psychologique de celles qui la pratiquent.

 

Dïana Belice est aussi coordonnatrice du programme Sortie de secours, qui intervient auprès des gangs de rue et des jeunes filles victimes d’exploitation sexuelle depuis quelques années. C’est l’une des rares ressources qui visent à aider les jeunes filles à sortir de la prostitution. La clientèle que traite le programme Sortie de secours vit à Montréal et a entre 10 et 27 ans.

 

« Au niveau des filles, c’est surtout pour les aider à sortir de la prostitution, parce que c’est vraiment le rôle qu’elles ont dans les gangs de rue », dit-elle. On établit souvent autour de 14 ans l’âge moyen d’entrée dans la prostitution. De toutes jeunes filles donc, à leurs premières expériences sexuelles. Dans son essai, Dïana Belice parle du « love bombing » dont se servent souvent les proxénètes pour recruter les futures prostituées.

 

« Si on voit qu’elle est en manque d’amour, parce que ses parents ne lui en donnent pas assez à la maison, le garçon lui donne tout ce dont elle a besoin, puis il lui propose cela [la prostitution]. Ça commence de cette façon en général », dit-elle.

 

Selon Dïana Belice, plusieurs jeunes filles disent non, au départ, lorsque celui qu’elle considère comme leur amoureux leur demande de se prostituer. Puis, elles cèdent lorsqu’il lui propose de prendre un peu de drogue ou d’alcool pour s’aider.

 

« C’est sûr que ces filles-là ont été manipulées pour arriver à ce point-là. Mais je considère qu’on est maître de soi et de ses décisions. Si tu es manipulée, si tu n’es pas bien, la façon de s’en sortir, c’est de dire non », dit-elle.

 

Oui, il y a des filles qui se dirigent d’elles-mêmes vers la prostitution, pour l’appât du gain ou pour faire des découvertes sexuelles, reconnaît-elle. Celles-là vont plutôt faire affaire directement avec un club de danseuses.

 

« Mais la violence psychologique et physique, comme se faire crier des noms ou se faire prendre rudement, j’ose imaginer que ça n’est pas ce que tout le monde veut, même si on veut faire des expériences », dit-elle.

 

Et la majorité des jeunes prostituées suivies par le programme ont plutôt été entraînées là par quelqu’un d’autre. Il est donc difficile de départager les filles qui font de la prostitution par pur choix de celles qui le font parce qu’elles s’y sont fait entraîner « parce qu’elles sont amoureuses d’un gars qui leur a monté un bateau ».

 

Difficile de s’en sortir

 

Mais pour toutes, il est ardu de sortir de la prostitution, qui présente tout de même certains avantages aux yeux de celles qui la pratiquent. Surtout quand on sait qu’une prostituée peut rapporter 1000 $ par jour à celui qui l’exploite. « Le proxénète, s’il veut qu’elle continue, il va faire en sorte qu’elle en retire certains avantages. Il va la sortir, l’emmener au resto, ou il va lui dire “tiens je te donne cent piastres, va t’amuser avec tes amis” », explique Mme Bélice. Jusqu’au jour où les conditions de vie deviennent intenables.

 

« Cela dépend des limites de la jeune fille, jusqu’où elle est prête à aller, ajoute-t-elle. Il y en a qui disent “j’ai vu du monde se faire battre. J’ai vu une prostituée se faire donner des coups par son proxénète. Je ne veux plus voir ça. C’est fini. Je vais me contenter de mon chèque d’aide sociale ou travailler chez McDonald’s” ». D’autres sont tombées enceintes sans pouvoir déterminer qui était le père ou ont contracté une infection transmise sexuellement et décident de changer de vie.

 

Celles qui rechutent le plus sont celles qui sont les plus fragiles, qui n’ont pas de famille ou qui n’ont personne sur qui compter. Mais Dïana Bélice considère par ailleurs que le succès de toutes celles qui s’en sortent est aussi très relatif.

 

Selon les données de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle, 80 % des femmes qui souhaitent sortir de la prostitution ne savent pas où aller pour obtenir de l’aide.

 

Même Dïana Bélice reconnaît qu’un programme comme Sortie de secours a ses limites. À la Fondation québécoise pour les jeunes contrevenants, qui le coordonne, il y a bien des gens disponibles 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, au bout de leur téléphone. Si les jeunes sont d’accord pour recevoir de l’aide, on va les aider à se faire un CV et à chercher du travail. Mais les filles qui appellent ont besoin d’une aide immédiate, poursuit Mme Bélice. Mais si elles sont déprimées, quelques jours ou quelques semaines plus tard, elles vont plutôt aller boire avec leurs amis qu’appeler leurs intervenants…

 

Difficile de sortir de la prostitution donc, mais de plus en plus facile d’y entrer, selon Mme Bélice. Parce qu’il n’y a parfois qu’un pas entre se filmer nue avec une webcam et envoyer la vidéo à son amoureux, et l’envoyer à un inconnu moyennant rétribution. Puis, il faut un autre pas pour accepter de rencontre cet inconnu… « Ils ne savent pas ce qu’est une relation amoureuse saine. Ils ne savent pas ce qu’est la sexualité. Les parents n’en parlent pas. C’est important dans la société, on n’a pas le choix de les éduquer le plus rapidement possible là-dessus », dit-elle.

 

Quant au projet de loi C-36 du gouvernement fédéral qui vise à criminaliser les clients, Dïana Bélice ne croit pas que ce soit la réponse à tout.

 

« Il y a de bons et de mauvais côtés à cela, dit-elle. Si les prostituées remarquent qu’un client a l’air bizarre ou intoxiqué, ou qu’elles ont l’impression qu’elles pourraient subir de la violence, elles pourraient le refuser. » Elle croit par contre que les clients, rarement embêtés à ce jour par la police, trouveront bien le moyen d’obtenir ce qu’ils veulent des femmes par des voies détournées.

La prostitution au Canada en cinq dates

Octobre 2009 : Terri-Jean Bedford, Amy Lebovitch, et Valerie Scott contestent devant la Cour supérieure de l’Ontario la validité des articles du Code criminel concernant la prostitution. Leur avocat argue qu’alors que la prostitution est officiellement légale au Canada, il est interdit aux prostituées de travailler à l’intérieur, de se protéger avec des gardes du corps et de filtrer les clients.

28 septembre 2010 : Un jugement de la Cour supérieure de l’Ontario invalide les articles du Code criminel interdisant le fait de vivre des fruits de la prostitution, de se trouver dans une maison de débauche et de solliciter dans le but de se prostituer.

26 mars 2012 : La Cour d’appel de l’Ontario confirme que les dispositions du Code criminel concernant le fait de se trouver dans une maison de débauche sont inconstitutionnelles, et indique que le fait de vivre des fruits de la prostitution doit demeurer illégal s’il s’agit d’exploitation.

20 décembre 2013 : La Cour suprême invalide les articles du Code criminel traitant de la sollicitation, de la tenue d’une maison de débauche et du proxénétisme.

3 juin 2014 : Le gouvernement fédéral dépose le projet de loi C-36 sur la prostitution, qui criminalise les clients des prostituées, et qui maintient une certaine criminalisation des prostituées, entre autres des prostituées de rue.
2 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 9 juin 2014 10 h 00

    Point de vue réaliste et très lucide

    Rarement j'ai entendu un point de vue aussi lucide sur la prostitution.

  • Martin Dufresne - Inscrit 11 juin 2014 13 h 39

    Bravo, Madame Montpetit

    Merci pour votre passionnante entrevue avec Madame Bélice. J'ai été rasséréné de constater que des intervenantes de première ligne, celles qui soutiennent réellement les jeunes femmes attirées vers la prostitution et piégées par les "pimps", appuient un changement de cap. Il ets temps que la société cesse de tenter les contrôler par des sanctions et tente plutôt de dissuader les hommes qui les exploitent, à titre de proxénètes et de prostitueurs-clients.
    C'est ce que promet de le faire le projet de loi C-36, en dépit de l'obstruction de l'Opposition officielle. Les député-e-s du NPD trahissent, à mon avis, leur mandat progressiste pour protéger l'industrie du sexe. Je n'ai pas voté pour ça!