L’hacktivisme entre vandalisme et mutations de l’engagement

Les hacktivistes d’Anonymus suscitent la peur et sont assimilés à des terroristes.
Photo: David Shankbone/CC Les hacktivistes d’Anonymus suscitent la peur et sont assimilés à des terroristes.

La peur n’est jamais de bon conseil, particulièrement lorsque vient le temps d’observer une mutation sociale intrigante comme l’hacktivisme, ce militantisme qui s’exprime en ligne à grands coups de codes binaires. C’est du moins ce que prétend l’universitaire Anne-Sophie Letellier, qui s’est penchée sur le mouvement Anonymous et sur l’image que ce groupe induit depuis quelques années dans les médias généralistes aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Sa conclusion : la peur convoquée par ces hacktivistes empêche finalement d’appréhender à sa juste valeur le phénomène qu’ils incarnent, phénomène plus ouvert et moins radical qu’on le croit, dit-elle.

 

« La peur empêche de comprendre la réelle portée de ce mouvement, lance à l’autre bout du fil l’étudiante à la maîtrise à l’UQAM qui vendredi va présenter le fruit de ses recherches dans le cadre de l’Acfas. En dépeignant Anonymous comme des terroristes, on se coupe de la possibilité de saisir les valeurs qu’ils portent » et le rôle qu’ils jouent désormais dans la configuration de nos espaces numériques.

 

L’étudiante a passé au crible le discours médiatique induit par l’« opération : Payback » que le groupe a menée dans les univers numériques en 2010. Il s’agissait d’attaques informatiques ciblées visant des personnes ou groupes ayant porté préjudice à WikiLeaks, le site de coulage d’informations gouvernementales ou diplomatiques confidentielles, et à son fondateur Julian Assange. MasterCard, Visa, tout comme le cabinet d’avocat à l’origine de poursuites contre Assange étaient entre autres visés.

 

Dans ce cas, la ligne entre vandalisme et militantisme était très mince, admet Mme Letellier, tout en soulignant que « les dommages causés à ces sites n’ont finalement pas été permanents ». « Les objets technologiques sont porteurs de valeurs [marchandisation, commerce, surveillance…] et imposent un mode de gouvernance, détaille-t-elle. L’hacktivisme s’oppose à ce mode et à ces valeurs » et le fait en détournant ces objets technologiques contre eux-mêmes. « Quand cette démarche est comprise, elle fait forcément moins peur. »

 

La perception n’est pas partout la même, selon elle. « Dans les réseaux numériques, l’hacktivisme a une image moins négative que dans les médias traditionnels comme Fox News, la BBC, ABC, NBC… », dit-elle. L’organisation en cellule, du groupe, serait également vue non pas comme une reproduction des structures terroristes classiques permettant un raccourci facile sur les intentions du groupe, mais plutôt comme « une structure militante inclusive » porteuse d’une opposition partagée par beaucoup d’internautes, particulièrement ceux des générations montantes. Opposition face à la marchandisation de l’intimité, à la surveillance, aux dérives liberticides, aux atteintes à la neutralité du Web…, mais également un appui à une mutation sociale et numérique qui, forcément, en déplaçant les contours des lieux de pouvoir, trouble le discours médiatique de ceux qui le détiennent encore.

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