Voyage au bout d’un enfer de glace

Markoosie Patsauq et sa famille ont été déportés de la côte de la baie d’Hudson à Resolute Bay dans le cercle polaire en 1953. Il est aussi le premier Inuit à avoir publié un livre en 1969, Le harpon du chasseur. Le Devoir l’a rencontré dimanche à Inukjuak où il habite maintenant.
Photo: Caroline Montpetit Le Devoir Markoosie Patsauq et sa famille ont été déportés de la côte de la baie d’Hudson à Resolute Bay dans le cercle polaire en 1953. Il est aussi le premier Inuit à avoir publié un livre en 1969, Le harpon du chasseur. Le Devoir l’a rencontré dimanche à Inukjuak où il habite maintenant.

Inukjuak — En 1953 et en 1955, 19 familles inuites ont été relogées par le gouvernement fédéral dans le Haut-Arctique, quelque 2000 kilomètres au nord de la côte de la baie d’Hudson, où ils vivaient. Iqqaumavara, un nouveau projet Web de Marquise Lepage, en collaboration avec l’ONF, raconte cette douloureuse histoire. Ce week-end, à l’occasion du lancement de ce projet, à Inukjuak, sur la côte de la baie d’Hudson, Le Devoir a rencontré quelques-unes de ces personnes transplantées.

Markoosie Patsauq avait 12 ans lorsque des agents de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) l’ont débarqué sur la plage de Resolute Bay, dans le Haut-Arctique, en 1953. Sous les pressions du gouvernement fédéral, Markoosie et sa famille avaient fait un voyage de six semaines de bateau en provenance de leur terre natale, 2000 kilomètres au sud, sur la côte de la baie d’Hudson. Leur séjour devait être de deux ans. Ils y sont restés 21 ans.

C’était un matin de septembre. Quelques heures plus tard, une tempête de neige s’est levée. «Nous avons dû chercher un abri pour monter la tente», raconte-t-il. Dans cet endroit isolé où le gouvernement du Canada avait décidé de transplanter quatre familles inuites, dont la grand-mère, les deux oncles et le père de Markoosie, personne ne savait où trouver du gibier.

«Ça ressemblait vraiment à une planète morte. Il n’y avait même pas de goélands, se souvient Markoosie aujourd’hui. Que du gravier, de la glace et de la neige.» «Tout ce qu’on avait apporté avec nous, c’est un peu de bannique, du thé et du sucre.»

Markoosie Patsauq est l’une des personnes interviewées dans le cadre du vaste projet Web Iqqaumavara, qui signifie «Je m’en souviens» en inuktitut, que la réalisatrice Marquise Lepage, avec Évangéline Depas et Geneviève Thibert, lançait vendredi dans la petite communauté d’Inukjuak, dans la baie d’Hudson. Le projet retrace le pénible déménagement par le gouvernement canadien, dans les années 1950, de 19 familles inuites de la côte de l’Hudson à des milliers de kilomètres au nord, à Resolute Bay et à Grise Fjord, dans le Haut-Arctique, dans le cercle polaire. À l’époque, le gouvernement fédéral avait allégué une surpopulation inuite et une pénurie de gibier au sud pour justifier cette transplantation. Des décennies plus tard, les Inuits ont découvert qu’il s’agissait plutôt d’affirmer la souveraineté canadienne dans le Haut-Arctique. Cette souveraineté ne pouvait être assurée que si le gouvernement canadien pouvait prouver que la région était habitée de façon permanente.

Alors que les agents du gouvernement avaient promis aux familles visées une terre riche en gibier, qu’elles pourraient quitter au bout de deux ans, les Inuits y ont en fait trouvé une terre déserte, un climat extrême, sans possibilité de retour.

Cela a pris plusieurs semaines avant que le père de Markoosie arrive à chasser son premier phoque pour nourrir sa famille. À cette époque de l’année, la mer n’était pas encore suffisamment gelée pour qu’on puisse y chasser. «La faim n’est pas un souvenir agréable», dit-il simplement.

Aussi, le vent qui balayait constamment la neige rendait impossible la construction d’un igloo jusque tard dans l’hiver. «Il fallait donc rester sous la tente, par une température de -20. Il faisait très froid.»

Et c’est sans parler de la nuit, qui règne sur l’hiver du Haut-Arctique durant trois mois. Markoosie se souvient d’avoir été terrifié par cette obscurité qui n’en finissait plus.

«À Inukjuak, le soleil se lève tous les jours. Nous dormions la nuit et nous chassions le jour. Nous ne savions pas comment chasser le phoque en pleine noirceur. J’avais l’impression d’être aveugle. Je ne savais pas comment préparer les pièges à renard dans le noir. Mais il fallait que je le fasse», raconte-t-il.

À Resolute Bay, il y avait une base militaire à quelque huit kilomètres du campement des Inuits. Mais les Inuits avaient l’ordre de ne jamais y aller, et les agents de la GRC ne devaient pas les aider.

«La base militaire avait un dépotoir où nous allions voler de la nourriture, entre autres pour nourrir les chiens, raconte Markoosie. Ce dépotoir nous a sauvé la vie.»

Raconter le pire

L’idée de ce site Web est venue à Marquise Lepage après la diffusion de son film Martha qui vient du froid, qui retraçait l’histoire de Martha Flaherty, petite-fille du cinéaste de Nanook of the North, Robert Flaherty. Martha a été transférée à l’âge de cinq ans avec ses parents d’Inukjuak à Grise Fjord, dans le Haut-Arctique, en 1955.

«Au début, lorsqu’elle m’a raconté son histoire, je ne la croyais pas», raconte Marquise Lepage. Puis, la cinéaste s’est rendu compte que l’histoire des Inuits transplantés était encore pire que celle racontée par Martha. Après la diffusion de ce film, des dizaines de personnes l’ont approchée pour raconter leur propre drame lié à la transplantation. Et l’idée du projet Iqqaumavara racontant leur histoire est née.

Pour réaliser les entrevues, Martha Flaherty et l’équipe de Marquise Lepage ont voyagé à Resolute Bay, à Grise Fjord et à Iqaluit, où plusieurs membres de la famille de Martha vivent aujourd’hui. Elles sont aussi allées à Pond Inlet, où des familles ont été envoyées pour apprendre aux personnes transplantées comment chasser dans ces conditions extrêmes. Ce sont ces familles qui ont fini par apprendre aux personnes transplantées comment chasser le gibier lorsqu’il fait nuit noire durant l’hiver arctique.

À Inukjuak, poursuit Markoosie, il y avait une école, une infirmière, un magasin de la Baie d’Hudson où on pouvait acheter des denrées.

À Resolute Bay et à Grise Fjord, il n’y avait absolument rien de tout cela.

Martha Flaherty se souvient, quant à elle, comment les agents de la GRC profitaient de l’absence des hommes partis à la chasse pour séduire, voire engrosser les femmes inuites.

«Les agents de la GRC profitaient du fait que les femmes et leurs enfants avaient faim et quêtaient de la nourriture pour obtenir des faveurs sexuelles», dit-elle.

Ce n’est qu’en 1962 que des maisons furent finalement construites pour les Inuits de Resolute Bay et de Grise Fjord, et que les enfants purent commencer à fréquenter l’école. « On aimait l’école parce qu’on nous y donnait à manger », raconte Martha.

Plus tard, Martha sera envoyée au pensionnat de Carcross au Yukon. Elle garde de ce voyage des souvenirs douloureux. « J’étais seule dans l’avion et j’étais entourée d’hommes. Ils riaient de moi, la petite Inuite avec ses kamiks [mocassins]. Je ne parlais pas anglais. J’avais tellement peur que j’ai uriné sur place », se souvient-elle.

Elle ira ensuite au pensionnat de Churchill, au Manitoba, avant de poursuivre des études en soins infirmiers, dans les Territoires du Nord-Ouest, puis à Ottawa. Elle est aujourd’hui traductrice et interprète.

C’est en tant que présidente de l’Association des femmes inuites du Canada, alors qu’elle milite pour le droit des femmes inuites, qu’elle comprend l’impact terrible que la transplantation a eu sur sa famille et sur les siens.

Il a pourtant fallu dix ans à Marquise Lepage pour convaincre Martha de participer au tournage d’un film sur sa vie. «Elle ne voulait pas travailler avec des Blancs», se souvient la cinéaste.

Des excuses

Il aura aussi fallu des années de revendications avant que le gouvernement fédéral accepte finalement de présenter des excuses aux Inuits transplantés, en 2010.

En 1996, une indemnisation totale de 10 millions de dollars avait été accordée aux Inuits ayant souffert de cette entreprise. Cet argent est toujours en fiducie. «Mais nous ne voulions pas d’argent, nous voulions des excuses», dit Markoosie.

Depuis, trois monuments ont été érigés à la mémoire des Inuits déménagés dans le Haut-Arctique. L’un est à Inukjuak et montre un Inuit cherchant les siens. À Grise Fjord, le monument montre une femme et son enfant. À Resolute Bay, on voit un homme seul, pour illustrer comment les familles ont été divisées entre les deux campements alors qu’on leur avait promis qu’ils resteraient ensemble.

***

La déportation en quelques dates

Extraits de la chronologie des déportations d’Inuits dans l’Arctique tirés du site www.iqqaumavara.com

29 août 1953 : le navire C.D. Howe débarque quatre familles en provenance de Port Harrison (aujourd’hui Inukjuak) et une famille de Pond Inlet à Craig Harbor, sur l’île d’Ellesmere, dans le Haut-Arctique.

7 septembre 1953 : le d’Iberville débarque trois familles de Port Harrison et une de Pond Inlet à Resolute Bay, sur l’île de Cornwallis, toujours dans le Haut-Arctique.

8 décembre 1953 : le premier ministre du Canada, Louis Saint-Laurent, déclare à la Chambre des communes : « Nous ne devons laisser aucun doute sur l’occupation active de notre territoire et sur le plein exercice de notre souveraineté sur ces terres du Nord jusqu’au pôle. »

Mars 1954 : le gendarme Gibson interdit aux Inuits de retirer des articles de la décharge de la base aérienne de Resolute Bay.

22 mars 1955 : le gendarme Gibson note que « les Inuits de Resolute Bay continuent à survivre ».

Août 1955 : une autre famille est déplacée de Port-Harrison à Grise Fiord, et trois autres sont déplacées à Resolute Bay. Une autre enfin provient de Pond Inlet.

14 novembre 1955 : le gendarme Gibson note que les Inuits de Resolute Bay souhaitent retourner à Port-Harrison.

1970 à 1986 : six familles reviennent à Inukjuak de leur propre initiative.

1978 : la société Makivik commence à tenir une campagne pour obtenir une compensation financière pour les Inuits relocalisés.

1987 : le ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien s’engage à payer deux millions de dollars pour le retour des Inuits à Inukjuak.

1993 : la Commission royale sur les autochtones publie un rapport complet sur les réinstallations de 1953 et 1955.

Mars 1996 : un protocole d’entente avec le gouvernement du Canada prévoit le transfert d’un montant de 10 millions de dollars en franchise d’impôt à une fiducie établie au nom des personnes relocalisées dans l’Extrême-Arctique.

18 août 2010 : le ministre des Affaires indiennes et du Nord canadien présente des excuses aux Inuits réinstallés, à leurs familles et à tous les Inuits pour les souffrances et les difficultés causées par la relocalisation.

 

 Demain :  Ceux qui sont revenus et ceux qui sont restés derrière

 

Notre journaliste a séjourné à Inukjuak à l’invitation d’Inuit Tapiriit Kanatami.

9 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 13 mai 2014 03 h 32

    Merci !

    Merci au Devoir.
    Merci à Madame Montpetit !
    Et bien entendu, merci à Mesdames Lepage et Flaherty...
    "On aimait l’école parce qu’on nous y donnait à manger"; ici, tout est dit de "l'attention historique désintéressée" portée par le Canada aux Autochtones.

  • Serge Grenier - Inscrit 13 mai 2014 06 h 34

    Et aujourd'hui ?

    L'attitude du gouvernement canadien a-t-elle vraiment évolué par rapport aux autochtones ?

  • Richard Bérubé - Inscrit 13 mai 2014 07 h 18

    Les déplacements des autochtones, du déjà vu sur la Côte-Nord!

    À combien de déplacements de réserves croyez-vous que les amérindiens de la Côte-Nord ont dû faire face, souvent pour avantager financièrement des blancs locaux. Maliotenam près de Sept-Iles serait née du déplacement des résidants de Moisie et de certains de la réserve de Ushat (Sept-Iles). Mes parents me disaient que c'était sur les terrains d'un dénommé Perreault. Aussi sur la basse côte-nord. Décidés par les biens pensants du ministère des affaires indiennes à Ottawa, qui ne connaissaient absolument rien à la vie autochtone, et qui s'en foutaient éperdûment. Il semblerait que la raison du plus fort est toujours la meilleure.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 13 mai 2014 09 h 44

      C'est un double colonialisme: le fédéral le fait mais les québécois sont jugés comme responsables. Que penser du désir de certains autochtones de demeurer au Canada en cas d'Indépendance du Québec?

  • Christian Fleitz - Inscrit 13 mai 2014 09 h 18

    Inacceptable.

    Merci au Devoir d'aborder ce sujet. C'est le raccourci démontrant les excès d'un colonialisme qui n'a même pas évolué depuis le XIXème siècle. Spécialité anglo-saxonne que la ségrégation qui, s'appuyant sur l'hypocrisie du ''respect de la personnalité et du développement différent'', isole et finalement discrimine, certaines populations de personnalités différentes.
    Ensuite, l'humanité originaire est traitée en étrangère sur son propre sol, infantilisée au point de ne pas pouvoir assumer ses choix d'évolution et d'avenir, manipulée et déplacée au gré d'intérêts qui leurs sont étrangères, mais tellement rentables pour les actionnaires de compagnies souvent étrangères.
    Cette situation perdurait encore, sans scrupule il y a peu....
    On est loin de la société métisse rêvée et annoncée par Champlain qui, finalement et heureusement, a largement contribué à l'essentiel du métissage largement répandu, que, avoué ou non, l'on constate au Québec.
    Pour en revenir, aux exactions passées du gouvernement fédéral, elles s'apparentent souvent aux crimes contre l'humanité et à ce titre, elles ne sont pas prescriptibles. Elles devraient donc, logiquement, relever du Tribunal Pénal International, chargé de sanctionner ce type de crimes.
    Une des particularités flatteuses de la personnalité québécoise pour affirmer sa différence, pourrait être de rompre avec les séquelles de cette situation, d'une part, en reconnaissant celle-ci, d'autre part, en activant toutes les initiatives reconnaissant la légitimité de ce passé et son importance, en l'intégrant totalement dans le patrimoine de la Province.

  • Clémence Richard - Inscrite 13 mai 2014 11 h 42

    L'apartheid du Nord

    L'apartheid nordique : ainsi qualifiait le Nord québécois, à TLMEP, le cinéaste Robert Morin qui signe son dernier film 3 Histoires d’Indiens, consacré aux autochtones du nord du Québec dont il s'est épris de passion, comme le démontre son impressionnante filmographie.