Cri du coeur d’un coroner pour la sécurité à vélo

La cohabitation difficile entre cyclistes et automobilistes fait dire au coroner Jean Brochu qu’il faut modifier le Code de la sécurité routière.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir La cohabitation difficile entre cyclistes et automobilistes fait dire au coroner Jean Brochu qu’il faut modifier le Code de la sécurité routière.

Des changements en profondeur au Code de la sécurité routière s’imposent pour améliorer la sûreté des déplacements à vélo, affirme le coroner Jean Brochu, qui a enquêté sur la mort de trois cyclistes à Montréal en 2013.

 

Le Code de la route est tellement mal adapté à l’explosion de la pratique cycliste que d’autres morts paraissent inévitables sans un changement de cap majeur, prévient le Dr Brochu.

 

Il recommande de permettre aux vélos de rouler sur les trottoirs, aux endroits jugés dangereux ; des sanctions sévères contre les conducteurs qui ouvrent leur portière devant un cycliste ; et un régime qui tient responsables les conducteurs d’un véhicule à moteur qui heurte un vélo ou un piéton, comme aux Pays-Bas.

 

« Chaque accident sera un clou de plus dans l’édifice de la sécurité à vélo. J’espère juste qu’on n’aura pas à attendre huit ou dix autres morts de cyclistes pour passer de la parole aux actes », a indiqué Jean Brochu au Devoir.

 

L’accident de lundi, qui a coûté la vie à une cycliste de 33 ans, heurtée par un gros camion, rue Saint-Denis, a rappelé de mauvais souvenirs au coroner : lui et sa collègue Jocelyne Tessier ont enquêté sur trois décès de cyclistes survenus dans la dernière année à Montréal.

 

Vélos sur le trottoir

 

Le coroner Brochu voit d’un bon oeil la volonté affichée du maire de Rosemont-La Petite Patrie, François Croteau, d’améliorer la sécurité des cyclistes près du viaduc où a eu lieu l’accident mortel de lundi. M. Croteau a annoncé qu’il compte permettre dès cette semaine aux vélos de rouler sur le trottoir qui franchit ce tunnel sombre et étroit.

 

Sans même attendre le feu vert de la ville-centre, le maire Croteau a ordonné à ses cols bleus d’installer dès vendredi une ligne qui trace une zone pour les vélos et une zone pour les piétons, sur ce trottoir très fréquenté. Un panneau de signalisation indiquera clairement que les vélos ont le droit de rouler sur ce trottoir.

 

« L’heure n’est plus à attendre et à la concertation, l’heure est à l’action »,a déclaré mardi François Croteau, du parti Projet Montréal. Il dit souhaiter que cyclistes et piétons fassent preuve de civisme. Ce qui n’est pas toujours le cas : deux piétons ont été heurtés par des vélos sur ce trottoir au cours des derniers jours.

 

Aref Salem, responsable des transports au comité exécutif de la Ville de Montréal, appuie le geste du maire Croteau. « On n’a aucun problème avec ça. On ne veut pas se ramasser avec une autre victime. Chaque mort est une mort de trop. Si c’est faisable et qu’il y a assez d’espace pour un piéton et un cycliste, on va donner la place aux deux. »

 

Le coroner Jean Brochu applaudit cette mesure temporaire, mais il presse le gouvernement fraîchement élu de Philippe Couillard d’aller encore plus loin : il doit modifier le Code de la sécurité routière pour généraliser la cohabitation vélos-piétons, partout où le danger le justifie.

 

Le décès l’an dernier de Christian Brulotte, 42 ans, aurait pu être évité par la présence d’un trottoir ou d’une piste cyclable, rue Wellington au centre-ville, estime le coroner. Ce cycliste aguerri avait été écrasé par un camion-remorque dans une section étroite de la rue où il n’y avait aucun espace pour un vélo.

 

Portières meurtrières

 

Deux autres accidents mortels, en juin et en juillet 2013, avaient été provoqués par des automobilistes qui ont ouvert leur portière devant un cycliste. Ces automobilistes fautifs avaient écopé d’une simple contravention de 30 $ chacun, comme le prévoit le Code de la sécurité routière.

 

Nettement insuffisant, croit Jean Brochu, qui presse le gouvernement Couillard d’imposer des contraventions « vraiment dissuasives » aux conducteurs qui ouvrent leur portière de façon intempestive devant un vélo. « Aux États-Unis, par exemple, tu es responsable de tes gestes. Un conducteur qui mettrait en danger la vie d’un cycliste par négligence se ferait tout de suite poursuivre pour 2 millions de dollars », dit le coroner.

 

« Les Pays-Bas vont encore plus loin : le conducteur d’un gros véhicule est tenu responsable de tout ce qui est plus petit que lui sur la route, quelles que soient les circonstances. Le conducteur du camion qui a heurté la cycliste lundi n’a jamais vu le vélo, selon la police. Je me pose la question : il regardait où ? », dit Jean Brochu.

 

L’entreprise Grues Beauchamp, impliquée dans l’accident de lundi, a décliné la demande d’entrevue du Devoir. Selon la police, le conducteur était âgé de 23 ans.

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Un cycliste perd sa cause

Un cycliste qui tentait de faire annuler une contravention donnée parce qu’il roulait sur le trottoir sous un viaduc du CN a vu sa demande rejetée par la Cour, mardi. Michel Harvey a reçu un constat d’infraction en août 2013 après avoir emprunté le trottoir plutôt que la voie routière du viaduc de l’avenue De Lorimier, pour des raisons de sécurité. Un juge a maintenu la contravention, affirmant que le cycliste aurait dû marcher à côté de sa bicyclette plutôt que d’emprunter le trottoir à vélo, mais a fait passer l’amende rattachée à l’infraction de 41 à 29 $.

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