Le Rana Plaza, un an plus tard

Une vigie à la mémoire des victimes de l’effondrement du Rana Plaza s’est déroulée mercredi à Savar, près de Dacca, au Bangladesh.
Photo: Associated Press A.M. Ahad Une vigie à la mémoire des victimes de l’effondrement du Rana Plaza s’est déroulée mercredi à Savar, près de Dacca, au Bangladesh.

C’était il y a exactement un an, jour pour jour, vers 9 h, heure locale. Fragilisé par une mauvaise construction tout comme par des législations de travail complaisantes, le Rana Plaza, immeuble-usine de la banlieue de Dacca au Bangladesh, s’écroule. À l’intérieur, 3000 ouvriers s’activent alors à la confection de vêtements destinés aux marchés de la mode, principalement en Europe et Amérique du Nord. 1138 n’y survivront pas.

 

La veille, des fissures aperçues dans le béton avaient inquiété plusieurs de ces forçats du point invisible et du piqué serré, mais les contremaîtres s’étaient montrés convaincants : l’absence au poste de travail aurait pour conséquence directe un licenciement. Une menace entendue par Shila Begum qui, ce matin-là, a rejoint le 7e étage sans broncher. Et la suite des choses s’est imprimée dans sa tête aussi durablement que le logo de Joe Fresh, une marque parmi plusieurs découvertes dans les décombres, sur une chemise vendue à bas prix. Forcément.

 

« Je n’oublierais jamais ce qui s’est passé », a résumé il y a quelques jours, en bengali, cette survivante de l’effondrement du Rana Plaza, sur les ondes de la radio publique française. La femme a été invitée par des groupes de pression pour rappeler, avec son visage humain, le souvenir de ce drame lointain dans l’esprit des consommateurs et des élus de France, d’Espagne et d’Allemagne. « Chaque jour, je suis hantée par ces images. Lorsque j’étais dans les débris, je pensais à ma famille. Je me demandais comment j’allais pouvoir continuer à l’aider ». Question à laquelle, malheureusement, l’ex-ouvrière qui a perdu l’usage de son bras droit dans le drame, n’a toujours pas trouvé de réponse…

 

C’est qu’un an après l’effondrement de ces ateliers de couture, le sort des survivants, tout comme des familles des travailleurs décédés sous les amas de béton, est encore loin d’avoir été ficelé dans le respect des droits de la personne, dénonce désormais le collectif Éthique sur l’étiquette, groupe international qui milite pour une plus grande imputabilité des géants du textile ayant, depuis plusieurs années, déplacé leur production dans des pays du globe où les salaires sont aussi bas que les conditions de travail. Au Rana Plaza, Mme Begum gagnait 5700 takas (environ 75 $) par mois pour sept jours de travail par semaine. Son salaire d’avril ? Elle n’en a jamais vu la couleur, à cause de l’effondrement.

 

Pression sur les responsables

 

« En matière d’indemnisation, nous n’avançons pas de manière significative, lance à l’autre bout du fil Nayla Ajaltouni, coordonnatrice des campagnes du collectif. Il faut encore mettre de la pression sur les multinationales, ce que nous allons continuer à faire. »

 

La toile tissée sur l’après-drame est toutefois loin d’être toute noire, reconnaît l’activiste, jointe par Le Devoir dans les derniers jours à son bureau parisien. « En un an, les salaires dans ces usines ont augmenté de 70 %, dit-elle. Des mesures ont été prises par le gouvernement et les représentants de l’industrie du textile pour améliorer la sécurité et les conditions de travail » de toutes les « petites mains » du Bangladesh au service de l’habillement des masses, ailleurs sur la planète.

 

Dans le cadre d’une convention régie par l’Organisation internationale du travail (OIT), une entente d’indemnisation des victimes a même été conclue le 24 mars dernier permettant à quelque 3600 victimes admissibles de toucher près de 50 000 takas (environ 700 $) pour les dommages subis. Sur les 28 multinationales dont les produits ont été trouvés sur les lieux, 4 à peine ont signé cet accord. Loblaw est du nombre. Benetton et Walmart y brillent par leur absence.

 

En date du 19 avril, 909 familles de victimes ont reçu entre 1500 et 6500 $ en indemnisation, des compensations jugées bien en deçà des besoins dans les circonstances, dit Mme Ajaltouni, en rappelant que plusieurs ouvriers désormais handicapés à vie étaient les seules et uniques sources de revenus pour leur famille. Et elle ajoute : au total, 40 millions sont nécessaires pour réparer les pots cassés. Or, de ce montant, à peine 7 millions ont été versés, pour le moment, par les multinationales du prêt-à-porter.

 

Une loi pour responsabiliser

 

« Le problème, c’est que nous n’avons pas d’instruments juridiques dans nos pays pour tenir les maisons mères responsables de leurs filiales, et les donneurs d’ordres responsables de leurs sous-traitants », poursuit la représentante d’Éthique sur l’étiquette qui, avec la complicité d’Amnesty International, cherche en ce moment à faire cheminer en France un projet de loi pour forcer cette responsabilité. « Après la tragédie, plusieurs compagnies s’en sont lavé les mains prétextant ne pas savoir que leurs vêtements étaient produits à cet endroit [ils avaient confié dans les faits des contrats d’approvisionnement à d’autres entreprises qui elles-mêmes avaient sous-traité à celles présentes dans l’immeuble]. Mais l’ignorance ne doit plus être acceptée pour justifier l’impunité dans pareils cas. »

 

« Quand on évolue dans un environnement où l’on n’est jamais confronté à des sanctions pour nos actes, les risques de violation des droits de la personne ou de l’environnement sont pris un peu moins au sérieux, ajoute-t-elle. Cette loi forcerait les entreprises à démontrer qu’elles ont tout mis en oeuvre pour prévenir les cas de violations. Violations qui pour le moment sont considérées comme un avantage compétitif par la plupart des multinationales du textile qui s’opposent à toutes lois visant à la responsabiliser. »

 

Pour Mme Begum, cette résistance prend forcément un autre visage, celui de sa fille, pour qui elle dit mener aujourd’hui son combat afin d’obtenir plus que le peu qu’elle a reçu au lendemain de l’effondrement : « Notre vie ne vaut rien pour ces compagnies, dit-elle. Notre souffrance ne vaut rien parce que nous sommes pauvres ? J’ai une famille, comme vous. L’impact [de ce drame] sur nos vies est énorme. J’ai travaillé pour donner une éducation, un meilleur avenir à ma fille. Si nous n’obtenons pas réparation, comment allons-nous expliquer cet échec aux générations futures ? », poursuit-elle comme pour rappeler l’importance des fondations pour éviter les effondrements.
 

5 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 24 avril 2014 07 h 40

    " Violations qui pour le moment sont considérées comme un avantage compétitif par la plupart des multinationales du textile qui s’opposent à toutes lois visant à la responsabiliser."

    Voici l'essence même de la mondialisation et du néolibéralisme, et TOUS les travailleurs dans le monde en subissent les conséquences. L'embauche d'employés temporaires étrangers dans les pays occidentaux est une autre forme d'exploitation qui va à l'encontre de toutes les avancées depuis la fin du 19e siècle pour améliorer la condition des travailleurs.

    • Daniel Bérubé - Abonné 24 avril 2014 12 h 22

      Et c'est là le hic...

      Il nous faut considérer que ce n'est plus les peuples, voir les gouvernements qui dirigent, mais les marchés, le commerce, les banques... en d'autres mots: le capitalisme.

      Tant et aussi longtemps que persistera la nouvelle raison d'être d'un grand nombre l'humains: CONSOMMER ! et que pour une majorité, il vaut mieux, dans la vie, avoir des choses qu'être quelqu'un... que la grandeur de l'être se mesure à sa quantité d'avoirs...les vrais changements se feront attendre...

      Et... ce n'est pas parce que le capitalisme n'est pas bon que le communisme l'est, car une vieille phrase disait: "Le capitalisme, c'est l'exploitation de l'homme par l'homme; le communisme, c'est l'inverse...

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 24 avril 2014 13 h 03

      Vous rejoignez le fond de ma pensée, monsieur Bérubé. Malheureusement, tout comme pour les problèmes environnementaux, une grande majorité ne réalisera pas l'impasse dans laquelle nous nous trouvons tant que le problème ne viendra pas cogner à leur porte.

  • Jacques Moreau - Inscrit 24 avril 2014 13 h 41

    La pétition et le profit

    Ça s'appelle la compétition et la recherche du profit. Nos entreprises, sont poussées à offrir leur produits et services moins cher que leur compétiteurs. S'ils pouvaient ne payer que $0.50 de l'heure pour un employé, ce serait le salaire offert. Heursement c'est disponible à l'étranger. En fait un fait manufacturer chemises, soulier, jouets, circuits électronique, radio, TV, etc; dans d'autre pays ou on peut importer au Canada, à prix très compétitif. On n'importera pas de lait ou oeufs parce que notre gouvernement a fixé un prix minimun; et donc peut d'intérêt à compétitionner. IL appartient au gouvernant de ces pays de misère de faire la réglementation et surveillance pour assurer de meilleures condition de travail... et de vie.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 24 avril 2014 14 h 48

      Ces pays de misère (sic) ont tout à perdre en réglementant leur marché du travail, car ils cesseront d'être compétitifs, et les investisseurs étrangers fermeront leurs usines pour aller s'installer dans un autre pays moins cherrant. Les dirigeants de ces pays et entrepreneurs (entendre maîtres des esclaves) profitent tout autant de cette main d'oeuvre bon marché que les multinationales. Dans la grande majorité de ces pays, la classe dirigeante est habituée de traiter les pauvres de manière inhumaine. Voyez, par exemple, comment ils traitent les domestiques. Le problème est beaucoup plus complexes qu'on n'est porté à le croire.