Une situation taboue, plus répandue qu’on le croit

De nombreuses locataires subissent de la violence sexuelle de la part de leur propriétaire.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir De nombreuses locataires subissent de la violence sexuelle de la part de leur propriétaire.

Il y avait un moment que le propriétaire de Marie se promenait nu devant elle lorsque, toujours flambant nu, il l’a plaquée sur un mur.

 

Lorsqu’elle a fui la chambre qu’elle louait depuis deux semaines, Marie avait heureusement un endroit où aller, chez son fils, qui l’héberge depuis. Marie a porté plainte à la police contre ce propriétaire, qui était par ailleurs fiché comme délinquant sexuel. Mais dans l’ombre, de nombreuses femmes continuent de subir de la violence sexuelle de la part de leur propriétaire.

 

C’est ce qu’ont découvert les organisatrices du Centre d’éducation et d’action des femmes (CAEF) du Centre-Sud de Montréal, alors qu’elles sollicitaient des témoignages de femmes sur leurs conditions de logement. Le CAEF tenait d’ailleurs hier une assemblée publique sur le sujet.

 

Violences multiples

 

Selon Julie Leblanc, l’une des organisatrices du CAEF, autour du tiers des témoignages recueillis auprès des femmes comptait des exemples de violence sexuelle, du harcèlement à l’agression. Dans les cas de harcèlement, explique-t-elle, il n’y a pas de preuves. C’est la parole de la femme contre la parole de l’homme. La parole de la locataire contre celle du propriétaire.

 

Cependant, souligne Julie Leblanc, les femmes peuvent se prévaloir de l’article 1974.1 du Code civil pour rompre leur bail si elles sont victimes de violence. « Ça peut faire en sorte que la femme n’est pas obligée de payer deux loyers si elle s’en va », dit-elle.

 

Mais c’est une disposition qui est méconnue des locataires, voire des comités de logements, ajoute-t-elle.

 

Marie est originaire de l’île de Réunion, un département outre-mer français. Elle a déménagé à Montréal en 2013 pour être près de ses deux fils qui vivent ici. Elle n’a qu’un permis de visiteur. Lorsque celui-ci est arrivé à échéance une première fois, Marie a été expulsée vers les îles Saint-Pierre-et-Miquelon. Lorsqu’elle est revenue, elle voulait avoir une chambre à elle où habiter, pas trop cher puisque c’est son fils qui assumait les frais. Celle qu’elle a trouvée était 200 $ par mois : une aubaine. Le propriétaire lui a demandé de faire le ménage, en échange de quoi elle n’aurait pas à payer ses semaines de loyer. « Il me disait : “c’est moi le Québécois, toi, tu n’as aucun droit” », raconte-t-elle.

 

Embourgeoisement

 

Le cauchemar de Marie a duré deux semaines. Celui de Suzanne a duré deux ans…

 

« Souvent quand je le croisais, il me frôlait, raconte Suzanne au sujet de son ancien propriétaire. Il me taponnait, me prenait les seins. Cet enfer a duré pendant deux ans. […] J’étais en souricière. »

 

Aujourd’hui, Suzanne a déménagé dans un autre logement, où elle se sent en sécurité. Mais le loyer représente 60 % de son revenu, raconte-t-elle. « J’ai de la difficulté à manger et à tout payer. C’est le prix que je dois payer pour me sentir en sécurité. »

 

Au même moment, le quartier du Centre-Sud subit un important embourgeoisement qui rend l’accès au logement plus difficile encore pour les femmes démunies, dit Julie Leblanc, qui habite le Centre-Sud depuis 20 ans.

3 commentaires
  • Audrey Simard - Abonnée 17 avril 2014 12 h 14

    Le privé est politique

    Voilà qui s'ajoute à la longue liste des violences dirigées contre les femmes. Un abus de pouvoir impensable qui se produit, encore une fois, à l'abri des regards, dans l'espace privé, uen violence domestique aussi révoltante que la violence conjugale-familale. Voilà pourquoi le travail des centres de femmes et celui de toutes les militantes pour les droits des femmes est si important: parce qu'il démontre chaque jour que le privé est politique!

  • Claude Kamps - Inscrit 17 avril 2014 22 h 53

    Une pomme rouge

    ne rend pas toute les pommes rouge. la majorité des hommes ne sont pas violent, malgré le dire des organisations féministes. Autrement on aurait bien plus de lieu d'aide pour eux, si il y avait le quart de l'aide aux femmes pour les hommes le monde irait bien mieux

    • Magali Lachapelle - Inscrite 18 avril 2014 07 h 51

      Au contraire, je pense qu'au Québec la grande majorité des féministes savent que la majorités des hommes ne sont pas violents. Sans tomber dans les généralités du genre "tous les hommes sont violents" "toutes les féministes détestent les hommes" et ainsi de suite, il ne faut pas nier qu'il y a une inadéquation entre la violence faite aux femmes et la violence faite aux hommes.
      Il y a moins de ressources pour les hommes, c'est vrai. Malheureusement, ils sont aussi beaucoup moins enclins à demander de l'aide.
      Il reste encore beaucoup de travail à faire.