Criminalité au Nunavik: faire tourner le vent

Kangiqsualujjuaq est situé sur la rive est de la rivière George. Elle compte quelque 900 résidants.
Photo: Caroline Montpetit Le Devoir Kangiqsualujjuaq est situé sur la rive est de la rivière George. Elle compte quelque 900 résidants.

Au nord du Nord-du-Québec, les Inuits du Nunavik font face à des problèmes criants de logement. Cette situation a des conséquences dramatiques sur la santé et l’éducation d’un peuple qui cherche à renouer avec ses racines. Dernier texte de la série Les mal-logés du Nunavik.

Nunavik — Nellie (nom fictif), une Inuite de 26 ans, n’avait pas d’antécédents judiciaires lorsqu’elle s’est fait arrêter pour possession de cannabis dans le but d’en faire le trafic au Nunavik. Elle risquait une peine de 18 mois de détention. Elle était aussi mère adoptive d’un petit bébé de trois mois qu’elle n’avait pas encore pris dans ses bras, puisqu’elle avait fait cinq mois de détention préventive à Tanguay. Il n’y a pas de prison au Nunavik.

 

Plutôt que de purger une peine au sud, la jeune femme servira sa sentence dans sa communauté du Nunavik.

 

Nellie doit rencontrer régulièrement le comité de justice de sa communauté pour obtenir du soutien et des guides, être en contact avec une travailleuse sociale et participer aux activités de la maison de la famille. Elle a fait des excuses publiques à sa communauté via la radio locale. Elle a aussi l’obligation d’organiser des sessions d’information sur la drogue, le trafic de drogue et sur ses impacts, et de donner du temps au centre communautaire pour enseigner les sports qu’elle pratique (volley-ball, soccer, etc.).

 

Justice alternative

 

Cette sentence est un exemple de « justice alternative », appliquée dans la foulée de deux arrêts rendus par la Cour Suprême du Canada : les arrêts Gladue, en 1999 et Ipeelee, en 2012. Ces deux décisions de la plus haute cour du pays évoquent l’article 718e du Code criminel commandant l’examen de « toutes les sanctions substitutives applicables qui sont justifiées dans les circonstances, plus particulièrement en ce qui concerne les délinquants autochtones ».

 

« Dans la mesure où elles ne favorisent pas la réalisation des objectifs de prévention de la criminalité et de réadaptation des délinquants, les pratiques actuelles de détermination de la peine doivent être modifiées de façon à répondre aux besoins des délinquants autochtones et de leurs collectivités », peut-on lire dans le jugement Ipeelee, qui met en cause un Inuit du Nunavik, trouvé coupable de plusieurs crimes perpétrés sous l’effet de l’alcool.

 

En 2000, des comités de justice ont été mis en place, réunissant des jeunes, des aînés, des hommes et des femmes. « Autrefois, les Inuits étaient toujours dans le mode préventif », soutient Lyne Saint-Louis, psychoéducatrice-consultante pour le développement de la justice communautaire au Nunavik. On tentait de responsabiliser l’individu plutôt que de le punir, et on essayait de l’emmener à réparer son erreur.

 

Criminalité en hausse

 

Pendant ce temps, la criminalité est en hausse au Nunavik. La consommation d’alcool et de drogue aussi. La proportion d’étudiants du secondaire qui boivent à l’excès est 10 fois plus élevée au Nunavik que dans le reste du Québec. Et au moins 70 % des crimes graves sont sous l’effet de l’alcool ou de la drogue. Depuis 2008, le nombre de causes entendues par la cour itinérante a augmenté de 119 %.

 

C’est pour tenter de renverser ce phénomène que les instances inuites du Nunavik, en collaboration avec le gouvernement du Québec, ont mis sur pied le projet Saqijuq. Saqijuq, en inuktitut, veut dire « faire tourner le vent ».

 

Ce que visent les initiateurs de ce projet, c’est de limiter les dommages physiques et psychologiques engendrés par l’abus de drogue et d’alcool, et prévenir la surjudiciarisation des Inuits. En 2007-2008, les Inuits représentaient en effet 31 % de la population correctionnelle autochtone, alors qu’ils ne forment que 12 % de la population autochtone globale, selon un rapport de la Direction de la recherche des Services correctionnels du gouvernement du Québec.

 

Par ailleurs, la Cour itinérante, qui assure le processus dans le Nord, est perçue par certains au Nord comme « un cirque volant ».

 

« Dans certains villages, [la cour itinérante ne] vient que trois fois par année, s’il fait beau », commente Lyne Saint-Louis, psycho éducatrice consultante pour le développement de la justice communautaire au Nunavik.

 

Pour Maggie Emudluk, présidente de l’administration régionale de Kativik, la justice traditionnelle ne peut cependant pas tout résoudre. « Autrefois, les aînés étaient les leaders. Les gens les écoutaient naturellement. Mais aujourd’hui, ils ne sont pas toujours au fait des nouvelles réalités ».

 

La justice du Sud

 

Lorsqu’ils sont soumis aux mêmes mécanismes de justice que les Québécois du Sud, les Inuits ont peu de chances de se réhabiliter. Comme il n’y a pas de prison au Nunavik, les femmes sont généralement orientées vers la prison Tanguay, et les hommes, vers celle de Saint-Jérôme ou d’ailleurs. D’autres enfin, selon la gravité de leur offense, sont dirigés vers des pénitenciers fédéraux.

 

Après avoir purgé leur peine au sud, ils retournent dans leur communauté et font face aux mêmes problèmes d’abus d’alcool ou de drogue, dans les mêmes maisons surpeuplées, et ont de fortes chances de récidiver.

 

Le centre de désintoxication de Kuujjuaq, qui compte seulement 12 places, ne suffit pas à la tâche. Les programmes de thérapie n’y sont que de six semaines.

 

Ce que le projet Saqijuq propose, c’est l’établissement d’un centre de désintoxication semblable à celui du Portage, au mont Écho, où les thérapies s’échelonnent sur plusieurs mois.

 

Plusieurs infractions reprochées aux Inuits sont liées à un non-respect des conditions de probation, dont l’interdiction de boire, dans un contexte où l’aide est à peu près inexistante, poursuit Lyne Saint-Louis. D’autres vont camper au moment où ils devraient se rapporter aux autorités policières. En fin de compte, la peine finale ne fait qu’augmenter.

 

Le projet Saqijuq vise à traiter le problème de la criminalité par une approche globale. D’abord, en visant une amélioration des conditions de vie, notamment en matière d’éducation de logement, et en prévenant les abus d’alcool et de drogues. Ce projet de justice alternative prône la nomination d’un juge permanent au Nunavik et la création d’une cour permanente spécialisée.

 

Ce reportage a été rendu possible grâce au soutien de la société Makivik.

2 commentaires
  • Marcel Lemieux - Inscrit 24 mars 2014 07 h 02

    Merci au Devoir

    "Il n'y a pas de prison au Nunavuk".Merci au devoir de nous permettre de partager
    le malheur de nos frères et soeurs du nord. Nous les avons déracinés brisé leurs
    modes de vies saccagés leur territoire, violés leurs enfants et femmes.
    Pas de prison au Nunavuk!



    Marcel Lemieux

    • Marie Allard - Inscrite 24 mars 2014 23 h 42

      Nunavik...pas Nunavuk...cela demontre a quel point la population quebecoise ignore ce qui ce passe sur son propre territoire!

      Et les inuit ne sont pas des Indiens au sens de la loinet paient des taxes comme tout les monde