Facebook, le drive-in des années 2000?

Le réseau social Facebook serait le lieu de rencontre du nouveau millénaire pour les adolescents, selon la chercheuse américaine Danah Boyd.
Photo: Agence France-Presse (photo) Manjunath Kiran Le réseau social Facebook serait le lieu de rencontre du nouveau millénaire pour les adolescents, selon la chercheuse américaine Danah Boyd.

Les adultes nourrissent des peurs démesurées quant à l’impact des réseaux sociaux sur leurs adolescents. C’est l’ethnographe américaine Danah Boyd qui le dit, dans un nouveau livre balayant les idées reçues sur la terrible menace que feraient planer ces nouveaux outils de socialisation sur les nouvelles générations.

Tayler, 15 ans, vit à Boston. Réservée, elle n’est pas du genre à raconter sa vie, même à ses amis. Pour éviter d’avoir à répondre aux questions intrusives, elle s’est fabriqué ce qu’elle appelle une version light de sa propre vie, exposée sur Facebook. Céder un peu d’intimité pour cacher l’essentiel, c’est sa stratégie. Dans un monde où la norme consiste à se raconter en ligne, publier régulièrement permettrait aux ados les plus secrets de regagner un certain contrôle sur une réalité sociale incontournable. Simplement se taire reviendrait, en fait, à se marginaliser.

 

Danah Boyd est une ethnographe des médias sociaux, spécialiste des adolescents. Elle a passé les huit dernières années à sillonner les États-Unis, villes et campagnes, pour rencontrer des jeunes comme Taylor et plus de 160 autres, de 13 à 18 ans, issus de toutes les strates de la société. Elle publie ces jours-ci un livre précieux, It’s Complicated : The Social Lives of Networked Teens (le livre n’est pas encore traduit en français). Une observation à la fois scientifique et sensible de l’adolescence contemporaine, éclairée du souvenir de sa propre jeunesse (elle est née en 1977), passée à explorer ce qui n’était alors que la préhistoire des réseaux.

 

Ce livre, elle le destine à « tous ceux qui s’inquiètent pour les adolescents — parents, enseignants, forces de l’ordre, etc., et parfois les jeunes eux-mêmes », à l’heure où le fossé générationnel et digital prend une tournure angoissée. Pourquoi les adolescents sont-ils si obsédés par les réseaux sociaux ? Ils s’y exposent sans complexes, n’ont-ils donc plus le sens de la vie privée ? Et s’ils étaient à la merci des prédateurs sexuels, de la méchanceté gratuite, du harcèlement de leurs pairs ?

 

« Le point de vue des jeunes est rarement pris en compte dans les discours à propos de leur vie sur les réseaux, explique l’auteure. Tout le monde a un avis sur le sujet, mais peu de gens prennent le temps de considérer ce qu’ils ont à dire sur leur propre vie, en ligne et hors ligne. »

 

L’amitié, une saine obsession

 

En fait, dans leur très grande majorité, les ados vont bien, assure la chercheuse, qui aime rappeler que la technologie n’induit pas, fondamentalement, des comportements nouveaux. À ceux qui s’inquiètent de les voir engloutir leur temps sur l’écran de leur téléphone, elle rappelle l’évidence : « Les adolescents ne sont pas obsédés par les gadgets, ils sont obsédés par l’amitié. » Aux États-Unis, ils vont sur les réseaux comme ils allaient au drive-in dans les années 50, ou dans les centres commerciaux dans les années 80, pour y trouver des amis.

 

Sans angélisme, Danah Boyd reconnaît que les nouveaux outils de la socialisation présentent des caractéristiques inédites : persistance du contenu, visibilité accrue de ce que l’on y fait, traçabilité et potentiel de dissémination d’une rumeur ou d’une image compromettante. Mais, contrairement aux adultes, que ces nouveautés bousculent, les jeunes ne connaissent pas le monde autrement, ils s’y adaptent, sans jugement. Et développent des stratégies de contournement.

 

« Nombre d’adultes craignent les réseaux aujourd’hui, comme ils craignaient hier de voir les adolescents socialiser dans les parcs, ou dans n’importe quel endroit où les jeunes se rassemblent. Mes recherches montrent que les médias sociaux donnent aux jeunes de nouvelles possibilités de participer à la vie en société. Et cela, plus que toute autre chose, est ce qui angoisse les adultes. »

 

L’angoisse parentale de la mauvaise fréquentation, de la prédation sexuelle, est renforcée par le fantasme technologique. Il ne suffit plus d’enfermer les jeunes filles à la maison pour les mettre à l’abri, le prédateur se cache désormais dans son propre téléphone intelligent. À ce propos, Danah Boyd et les statistiques le rappellent : la maltraitance sexuelle sur les mineurs est rarement le fait d’inconnus, des réseaux informatiques. Au contraire, les bourreaux sont, la plupart du temps, des personnes à qui le jeune fait confiance.

 

Autre mythe déboulonné : les adolescents ne passent pas leur temps sur les réseaux parce qu’ils préfèrent le monde virtuel. Ils seraient ravis de rencontrer leurs amis « en vrai », témoignent-ils tous. Mais leur liberté de mouvement s’est amoindrie ces dernières années. Entre devoirs, activités extrascolaires et petits boulots, ces ados sont aussi nombreux à afficher des emplois du temps surchargés. Facebook est donc le lieu idéal de la socialisation à temps perdu, quand il y en a peu.

 

Danah Boyd invite les adultes à regarder le monde virtuel avec des yeux d’adolescents, loin de l’alarmisme ambiant. Certes, les réseaux ont leurs défauts et leurs contraintes, mais les jeunes ne connaissent pas la vie sans eux. Et ils en ont besoin pour se constituer socialement. Vivre dans un monde en réseau, une affaire compliquée, finalement… « La réalité est nuancée et confuse, pleine de pour et de contre », résume Danah Boyd.


Par Rinny Gremaud

It’s Complicated : The Social Lives of Networked Teens

Danah Boyd, Yale University Press, 2014, 296 p.