Les modèles européens et nord-américains divergent

Marthe Nyssens et Jacques Defourny Collaboration spéciale
Photo: Agence France-Presse (photo) Philippe Huguen

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Entreprise sociale, entrepreneuriat social: voilà des termes quasiment inemployés il y a une dizaine d’années, mais dont la diffusion s’opère aujourd’hui à une vitesse étonnante. C’est qu’au-delà de la diversité des contextes, ces concepts traduisent des pratiques innovantes porteuses d’espoir quant à l’ampleur et à la complexité des défis sociétaux contemporains.

Il est en effet de plus en plus évident que l’action des pouvoirs publics et du secteur privé classique se heurte à des limites majeures quand il s’agit d’affronter des problèmes sociaux tels la nouvelle pauvreté, le chômage élevé, l’exclusion sociale, le manque de perspectives pour les jeunes, les défis environnementaux et les enjeux liés au vieillissement de la population.

 

Ce qui est en jeu avec l’entreprise sociale et l’entrepreneuriat social, c’est la recherche de solutions novatrices, mobilisant « l’esprit d’entreprendre » et la créativité, ainsi que la recherche de combinaisons originales de ressources, notamment à partir de partenariats inédits entre entités de l’économie sociale avec le monde de l’entreprise privée ou avec des pouvoirs publics locaux ou régionaux.

 

Il apparaît clairement que les différentes conceptions de l’entreprise sociale et de l’entrepreneuriat social sont profondément ancrées dans les contextes au sein desquels ces organisations naissent et se développent. Chaque contexte produit des débats qui lui sont propres.

 

L’Amérique et le « social business »

 

En Amérique du Nord, l’idée d’entrepreneuriat social recouvre aujourd’hui des acceptions très variées, mais ces différentes approches convergent généralement vers quelques critères centraux : la poursuite d’impacts sociaux, l’innovation sociale, la mobilisation de recettes marchandes, ainsi que l’usage de méthodes managériales, et ce, quel que soit le statut légal de l’organisation : à but lucratif ou non lucratif, privé ou public.

 

Ici, ce sont les acteurs privés et pratiquement eux seuls qui semblent dessiner le paysage des entreprises sociales et de l’entrepreneuriat social. Cela va sans doute de pair avec une croyance largement partagée dans le monde des affaires voulant que les forces du marché aient la capacité de résoudre une part croissante des problèmes sociaux.

 

Dès lors, même si certains soulignent la nécessité de mobiliser différents types de ressources, il n’est pas impossible que la présente vague d’entrepreneuriat social agisse en partie comme un processus de hiérarchisation et de sélection des défis sociaux en fonction de leurs possibilités à être traités sur un mode entrepreneurial et marchand. Certaines réponses novatrices peuvent certes naître du « social business », mais d’un point de vue sociétal, on ne peut que douter de la pertinence d’un tel ordonnancement des besoins sociaux.

 

L’Europe et l’entreprise sociale

 

En Europe, on reconnaît au concept d’entreprise sociale une filiation très nette avec les différentes approches qui tentent de cerner l’existence d’un troisième secteur, au-delà de la distinction classique entre un secteur privé de type capitaliste et un secteur public, et ce, quels que soient les termes utilisés pour appréhender un tel troisième secteur.

 

Une quinzaine de pays européens ont mis en place des législations offrant des statuts juridiques mieux adaptés aux « entreprises sociales » ou aux « coopératives sociales ». La Commission européenne a, quant à elle, lancé, en 2011, une stratégie d’envergure intitulée « Initiative pour l’entrepreneuriat social ».

 

Ce sont les travaux d’EMES, rassemblant 15 centres de recherche spécialisés et des chercheurs individuels, qui ont fourni les premières bases théoriques et empiriques pour une conceptualisation de l’entreprise sociale. En effet, ce réseau européen de chercheurs s’est constitué dès 1996 pour étudier « l’émergence des entreprises sociales » en Europe.

 

Les 9 indicateurs retenus par le Réseau EMES peuvent être représentés en trois sous-ensembles : la dimension économique, la primauté de la finalité sociale reflétée par une limitation dans la distribution des bénéfices, et un mode de gouvernance participatif. À travers ces indicateurs, on reconnaîtra bien des caractéristiques habituelles des organisations d’économie sociale et solidaire qui sont ici complétées ou affinées de manière à révéler de nouvelles dynamiques entrepreneuriales.

 

Politiques publiques

 

Si la question de sélection des défis sociaux en fonction de leurs possibilités de solvabilisation marchande se pose également dans le contexte européen, particulièrement dans les pays où les logiques de privatisation et de marchandisation de services sociaux sont allées le plus loin, en Europe, toutefois, c’est aussi à un autre défi auquel doivent faire face nombre d’entreprises sociales. Elles s’y trouvent de plus en plus soutenues par des politiques publiques visant tantôt la réinsertion de travailleurs marginalisés, tantôt la fourniture de services à des populations vulnérables.

 

Les risques inhérents à de tels appuis publics sont ceux de figer l’innovation sociale à un certain stade en l’institutionnalisant et d’instrumentaliser les entreprises sociales dans le cadre de lignes d’action politiques qui leur enlèvent l’essentiel de leur autonomie et de leur créativité.

 

Vaste recherche

 

L’entrepreneuriat social jouit actuellement d’un effet de mode qui a ses avantages. Cependant, cet engouement tous azimuts génère aussi des attentes démesurées et une certaine confusion dans les débats.

 

C’est pourquoi le Réseau EMES vient de lancer un grand projet de recherche comparative sur l’entreprise sociale : l’International Comparative Social Enterprise Models — ICSEM — Project. Ce projet a suscité un intérêt inattendu par son ampleur : ce sont plus de 170 chercheurs de 50 pays qui ont confirmé leur engagement en tant que ICSEM Founding Partners.

 

Pour éviter de douloureuses désillusions et, au contraire, donner toutes leurs chances aux multiples formes d’entrepreneuriat à finalité sociétale, l’objectif du projet est de saisir au mieux les forces et faiblesses de différents modèles dans leurs contextes propres et dans leurs domaines d’activité respectifs.

Marthe Nyssens et Jacques Defourny professent respectivement à l’Université catholique de Louvain et à l’Université de Liège. Ils sont membres du Réseau de recherche EMES.