«Les grands enjeux de l’avenir sont liés à l’innovation sociale», selon Michel Venne

Réginald Harvey Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le Réseau québécois en innovation sociale (RQIS) articulait sa vision concrète de ce concept en avril 2011 dans la Déclaration pour l’innovation sociale. Ce document formulait cet énoncé : « La transition démographique que vit le Québec impose un nouveau contrat social entre les générations. » Depuis la Tunisie où il séjournait, entretien avec Michel Venne, le président du Réseau et directeur générale de l’Institut du Nouveau Monde (INM).

Michel Venne est en premier lieu invité à cerner sur quels plans et dans quels secteurs l’innovation sociale se manifeste au Québec : « Il faut aller voir la définition que l’on donne sur notre site Web [celui du Réseau québécois en innovation sociale (RQIS)] pour se rendre compte que l’innovation sociale intervient dans tous les domaines possibles. »

 

Il fournit des exemples : « Des innovations sociales marquantes ont changé la donne aussi bien en petite enfance (les CPE), dans l’insertion au travail des jeunes (les CJE), la pédiatrie sociale du Dr Julien, le transport (Communauto) ou la participation citoyenne (l’INM). On a innové au Québec en matière de logement social, de justice réparatrice chez les autochtones, de persévérance scolaire (Allô prof, Fusion jeunesse), de créativité (la SAT) ou de finance solidaire (Fonds de solidarité, Fiducie du chantier de l’économie sociale). »

 

Et il en mesure les impacts majeurs en ces mots : « Mais il est frappant de constater que les plus grands enjeux auxquels nous serons confrontés dans l’avenir sont liés à l’innovation sociale : le vieillissement de la société, les changements climatiques, l’immigration et la diversification culturelle des sociétés, les troubles de santé mentale en hausse, les inégalités sociales sont tous des problématiques qui trouveront leur solution non pas dans l’innovation industrielle et technologique, mais dans l’innovation sociale, parce que les solutions passent par de nouvelles formes de relations humaines, de nouveaux rapports sociaux, de nouvelles politiques de répartition et d’assurance, le dialogue et la coopération. »

 

Le concept d’innovation sous-tend qu’il y a des changements à apporter à certaines règles ou conventions coutumières du vivre en société pour en assurer la réalisation et les avancées… Il y a bousculade quelque part ! Quels sont les obstacles rencontrés à ce sujet ? Sont-ils majeurs ici ? « Je nomme deux obstacles principaux : la méconnaissance et la faible reconnaissance du concept et de sa réalité concrète ; et puis, la difficulté de faire accepter par les grandes institutions publiques de prendre des risques. La notion de risque est bien intégrée dans l’industrie et les technologies, mais pas dans le social. Dans l’industrie et la technologie, on investit dans un projet en sachant que même si on ne réussit pas à tout coup, on se priverait de bijoux si on ne prenait pas ces risques. Dans le social, les bailleurs de fonds exigent presque toujours de démontrer que ton projet va marcher parce qu’il s’appuie sur des pratiques éprouvées. Or, une innovation, par définition, ne peut pas être une pratique éprouvée. C’est antinomique. Il faut accepter de prendre des risques. »

 

Mais encore, dans quels domaines ces risques doivent-ils être pris en priorité dans la société québécoise ? « Les principaux risques doivent être pris dans les domaines les plus urgents et les plus complexes. Prendre un risque veut dire : accepter d’investir des fonds dans des expériences ou des laboratoires desquels émergeront des solutions nouvelles. Présentement, tout ce qui concerne la persévérance scolaire et la réussite éducative, la réduction de l’analphabétisme et l’accès aux soins de proximité requiert de penser différemment. Nos vieux modèles sont en panne. Les besoins ont changé. Le rapport à l’éducation n’est plus le même. La culture scolaire s’effrite. Il reste encore à imaginer l’école du XXIe siècle. C’est la même chose en santé : l’hôpital et le médecin ne peuvent pas répondre aux besoins de la société d’aujourd’hui, dans laquelle il faut mettre l’accent sur la prévention, le maintien à domicile des personnes vieillissantes, le suivi des maladies chroniques et le soutien aux personnes seules, pour ne donner que ces exemples. »


La thématique et l’ampleur de la tâche

 

Le colloque du CRISES portera sur « La transformation sociale pour l’innovation sociale ». Le président du RQIS est inspiré de la sorte par cette thématique : « Selon notre définition de l’innovation sociale, “la portée d’une innovation sociale est transformatrice et systémique. Elle constitue, dans sa créativité inhérente, une rupture avec l’existant.” Nous croyons en effet que l’innovation sociale entraîne la transformation sociale. L’innovation sociale ne consiste pas seulement à proposer quelque chose de nouveau pour résoudre un problème ponctuellement. Nous savons que les solutions aux problèmes sociaux relèvent de systèmes qu’il faut changer pour obtenir des résultats durables. »

 

Faut-il parler d’utopie ou de réalité dans un tel cadre ? « Nous ne sommes pas dans l’utopie, comme certains peuvent le croire. C’est tout simplement une exigence : pour réduire les inégalités, pour améliorer la persévérance scolaire, pour donner accès aux soins de santé à tous, pour réduire l’isolement et l’exclusion, pour concilier famille-travail-études-engagement social, ce sont les systèmes qu’il faut transformer, parfois aussi les rapports sociaux. Est-ce qu’il est difficile de changer un système ? Certainement que c’est difficile. Il s’agit d’une oeuvre qui peut s’étaler sur plus d’une génération. Et il faut, pour y arriver, un alliage d’imagination citoyenne, de connaissance scientifique, de mobilisation des forces sociétales et de courage politique. Ce n’est pas utopique. C’est seulement ardu. »

 

Le Réseau participera au colloque, et Michel Venne laisse voir sous quel angle il abordera le sujet de l’innovation : « Nous voulons explorer comment créer les conditions pour permettre l’éclosion d’innovations sociales dans les grands systèmes comme celui de la santé, celui de l’éducation, les municipalités, pour ne nommer que ceux-là. Pourquoi ? Parce que ces systèmes sont brisés. Mais qu’en même temps, parce qu’ils sont gros, puissants, et traversés par des rapports de force inextricables entre les groupes d’intérêt, ils sont devenus extrêmement difficiles à réformer. Tout le monde protège ses acquis. Les gestionnaires ont peur de prendre des risques en général et ils n’y sont pas encouragés. Alors, comment faire pour ouvrir ces mastodontes au changement ? C’est ce que nous cherchons. »

 

Collaborateur