Artères commerçantes sous perfusion

Le boulevard Saint-Laurent, à Montréal, doit revenir à ses sources pour retrouver sa vigueur commerciale d’antan.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le boulevard Saint-Laurent, à Montréal, doit revenir à ses sources pour retrouver sa vigueur commerciale d’antan.

Pendant que la rue Saint-Denis périclite, l’étoile de la rue Mont-Royal faiblit et la Main flirte avec l’art et le Web pour sortir de sa morosité. Au moment où le maire Coderre annonce un vaste chantier pour piétonniser la rue Sainte-Catherine, Le Devoir est allé prendre le pouls de ces grandes artères de la métropole, à la recherche d’un second souffle.

La complainte du Dix30, plusieurs commerçants de la métropole en ont soupé. « La faute aux banlieues, c’est trop facile. Les centres commerciaux, ça existe depuis les années 70. Mais la Ville se fout des artères commerçantes alors qu’il se construit des milliers de condos à Montréal. Qu’est-ce qui cloche ? », fustige un commerçant rencontré dans la rue Saint-Denis cette semaine.

Mieux vaut le dire tout de suite, l’ambiance est morose dans plusieurs des grandes rues qui ont été au coeur du commerce de détail dans la métropole depuis cent ans. Immeubles à vendre, commerces vacants, ou loués à des vendeurs de pacotille : plusieurs secteurs de Saint-Laurent, Sainte-Catherine ou Saint-Denis ont perdu de leur lustre d’antan. Et dans la foulée, leurs clients.

Si les détaillants en ont marre de se faire rebattre les oreilles avec la concurrence venue des « power centers » qui poussent comme des champignons en banlieue, le diagnostic, lui, est implacable.

Pour Jacques Nantel, professeur titulaire de marketing à HEC, il est clair que ce qui fait mal aux artères commerciales de Montréal, c’est que les plus grands consommateurs de produits, les familles, ont massivement migré vers les banlieues. « Le plus bel exemple est la rue Sainte-Catherine, qui attirait autant des résidants de Montréal que de l’extérieur. La population environnante n’est plus là », dit-il.

Mais ce n’est pas du tout. « Une artère, c’est quelque chose qui se travaille. Ça ne se maintient pas tout seul. Ça prend une concertation intense des commerçants », ajoute ce spécialiste, qui compare la situation vécue sur certains segments de la rue Sainte-Catherine et du boulevard Saint-Laurent « à un désastre ».

La clé du succès est simple comme une recette de gâteau quatre-quarts, plaide-t-il. « Il faut une mixité parfaite, avec un tiers de services, un tiers de produits et un tiers de divertissements. Il faut des commerces de détail, mais aussi des services, des restos, des cafés, des cinémas. Une rue bourrée de restaurants, ça tombe le jour où les gens découvrent autre chose de plus intéressant à faire ailleurs. »

Revitaliser pour séduire

La rue Prince-Arthur en sait quelque chose. Ce tronçon piétonnier couru pour ses terrasses animées et ses bars il y a 30 ans est aujourd’hui un corridor désert balayé par le vent huit mois sur douze.

Frappées de plein fouet par le syndrome décrit par la fameuse chanson des Colocs (Y’est tombé une bombe su’a rue principale, depuis qu’y ont construit : le centre d’achat !), des dizaines de villes ont fait appel depuis ces dernières années à la Fondation Rues principales. Gatineau, Saguenay, Dorval, le Sud-Ouest de Montréal… Les symptômes sont généralisés.

« La montée des banlieues, c’est vrai, mais ce n’est pas tout. Il faut de la concertation, de l’animation, rendre le secteur attrayant à l’année. On ne peut pas se contenter de rénover des façades, puis se croiser les doigts. Pour revitaliser de façon durable, il faut s’attaquer à tous ces volets en permanence », dit Émilie Têtu, coordonnatrice aux communications à Rues principales.

Preuve que le repositionnement est possible, la rue Fleury et même le marché Jean-Talon, semi-couvert, ont réussi à « s’imposer 52 semaines par année », soutient Jacques Nantel. Savant mélange de commerces, offres de transport en commun, stationnements intelligents, supports à vélo et mobilier urbain invitant : aucun détail ne doit être laissé au hasard pour assurer la vitalité d’une artère. « Si on regarde la rue Sainte-Catherine, aucune de ces conditions n’existe ! », tranche Jacques Nantel, qui donne l’exemple des mesures prises par Strasbourg, Toulouse et Chicago pour renouveler leur centre-ville. « À Strasbourg, la ville a pris les grands moyens. Le centre-ville est quasiment entièrement piétonnier et le tramway, omniprésent. »

Nouveaux résidants sur la touche

Il y a sept ans, une étude réalisée sur les achats faits par les résidants du centre-ville (rue de la Commune au sud, Sherbrooke au nord, Griffintown à l’ouest, et de Bleury à l'est) a démontré que ces derniers concluaient 60 % de leurs achats sur la Rive-Sud. « Une catastrophe ! » selon Jacques Nantel.

Pourtant, ce n’est pas la population qui manque, relance ce dernier. Deux mille condos ont poussé dans Griffintown et 7000 sont en cours de construction ou projetés en plein centre-ville de Montréal. Comment s’explique alors l’asphyxie des artères de la métropole ?

« Dans certains quartiers, la densité s’accroît, mais personne ne planifie de trame commerciale conséquente. Où vont ces gens pour acheter des meubles ou des électroménagers ? La Rive-Sud. C’est comme si on avait jeté l’éponge », dit-il.

Du côté de l’alimentation, certains géants commencent déjà à redéployer des « petites surfaces urbaines » pour répondre à cette nouvelle clientèle. La chaîne Métro installera deux marchés, l’un dans la future Tour de l’avenue et l’autre dans Griffintown. Un marché Adonis a ouvert ses portes en août 2013 dans le projet Séville, rue Sainte-Catherine.

Paradoxalement, le boom immobilier vécu dans le secteur résidentiel à Montréal a aussi nui aux artères commerçantes, où les coûts de location caracolent, fragilisant les petits commerces. Selon plusieurs détaillants, de nombreux propriétaires refilent la totalité du bond observé sur leur avis d’imposition aux locataires. « La spéculation dans le secteur résidentiel a incité des propriétaires à garder leurs locaux vacants pour mettre en vente leurs immeubles, recherchés par les promoteurs de condos. Ça, c’est le début de la fin pour une artère commerçante », dit-il.

Peut-on encore renverser la vapeur ? Une bonne dose de volonté politique, le prix de l’essence et la gifle assenée par le cybercommerce à plusieurs géants des grandes surfaces annoncent des jours meilleurs pour les centres-villes, disent plusieurs spécialistes. « Je suis prêt à parier que d’ici quelques années, les gens vont faire leurs achats ennuyants sur Internet et réinvestir leur temps dans les commerces de proximité, plus personnalisés. »

La sape du commerce électronique

Depuis que le lèche-vitrines peut se faire dans le confort douillet de son salon (12 % des achats se concluent au bout d’un clic — en excluant les secteurs de l’alimentation et de l’automobile), plusieurs détaillants en arrachent. « Les commerces doivent se distinguer par l’offre d’une expérience unique et le service à la clientèle. Autant de choses qu’on ne retrouve ni sur Internet ni dans une grande surface de banlieue », affirme Jacques Nantel, professeur de marketing à HEC.

***

Taux d’inoccupation de certaines artères commerçantes de Montréal (hiver 2013)

SDC avenue du Mont-Royal : 5 %
SDC promenade Fleury : 3 %
SDC Ontario et Sainte-Catherine Est : 13 %
Promenade Masson : 3 %
Plaza Saint-Hubert : 3 %
Petite-Italie et marché Jean-Talon : 11 %
Moyenne des artères : 8 %


Source PR@M-Commerce, Ville de Montréal
14 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 1 mars 2014 08 h 48

    Des chiffres intéressants

    J'entendais ce matin des commentaires fort peu éclairés à propos du contenu de cet article. Certes, la radio du samedi matin de la société d'état fédéral verse plus volontiers dans le radotage cacophonique que dans l'analyse sérieuse et il vaut peut-être mieux ne pas trop y porter attention même si on aimerait que nos impôts soient mieux dépensés.

    Selon l'animateur plus porté sur le bavardage que sur la réflexion, la raison pour laquelle les rues commerciales du Plateau n'étaient pas dans leur meilleur est fort simple : les politiques du maire d'arrondissement, M. Ferrandez.

    Les chiffres ci-haut font mentir certains médias au service des automobilistes. Avec des taux d'innoccupation respectifs de 11 et 13 %, les secteurs de la Petite-Italie et ceux des rues Ontario et Sainte-Catherine est semblent plus mal en point que l'avenue du Mont-Royal et pourtant, ce sont deux secteurs où l'automobile occupe encore toute la place et circule on ne peut plus librement.

    En regardant ce qui se passe dans d'autres villes du monde, on y découvre de plus en plus d'exemples d'endroits où la revitalisation s'est faite autour du transport en commun. Et c'est normal. Et c'est normal. En augmentant la capacité de transport, on augmente le nombre potentiel de clients. Dans un milieu urbain, l'automobile n'est pas le mode de transport offrant la plus grande capacité. Comparée à un simple autobus, l'automobile offre une capacité environ vingt ou trente fois moindre. Donc, désolé pour les chantres automobiles de la radio d'état, mais la revitalisation de certaines rues commerciales ne passe pas par le sacrifice de l'espace public pour en faire des places de stationnement. Une telle vision des choses appartient à une époque révolue.

  • François Desjardins - Inscrit 1 mars 2014 09 h 47

    Il faut pouvoir s'y rendre...

    Il y a aussi qu'il faut s'y rendre au centre-ville. Cela veut dire : dédales de cônes oranges, cela veut dire aussi se stationner. Eh oui monsieur Ferrandez , l'auto existe encore...

    [...] La clé du succès est simple comme une recette de gâteau quatre-quarts, plaide-t-il. « Il faut une mixité parfaite, avec un tiers de services, un tiers de produits et un tiers de divertissements. Il faut des commerces de détail [...]

    Trois tiers = quatre-quarts?

    @ Monsieur Richard: eh oui monsieur, 6 sacs pleins et 2 enfants en autobus!

    • Jean Richard - Abonné 1 mars 2014 12 h 58

      Les commerces de l'avenue Mont-Royal ou de la rue Saint-Denis ne sont pas de ceux où on ressort avec six sacs pleins. Pour ça, il y a le Dix-Trente. Là, vous avez des hectares et des hectares de terre agricole recouverte d'asphalte pour y garer vos voitures.

      Mais même sans aller au Dix-Trente, vous pourriez vous demander combien de gens parmi ceux qui vont au marché Jean-Talon le font en voiture ? Je pourrais parier que c'est la minorité. Dans des quartiers comme Villeray, Rosemont-Petite-Patrie, il y a beaucoup de familles qui n'ont pas de voiture et qui réussissent à vivre fort bien.

      Mais revenons au Plateau. L'espace requis pour le stationnement d'une seule voiture que sont propriétaire a utiliser pour aller dans un commerce voisine les 30 mètres carrés. C'est énorme quand on sait qu'un piéton ou un usager des transports en commun n'en utilise aucun et que sur un tel espace, on peut garer au moins 10 vélos.

      Si on considère maintenant l'espace de circulation, on a les résultats suivants : sur 3,5 mètres de largeur de voie de circulation en ville, on a une capacité horaire de 2000 personnes en auto, de 9000 en autobus, de 14 000 à vélo et de 19 000 piétons. Ce sont des choses que dans bien des villes, les planificateurs urbains savent et c'est pourquoi les exercices de revitalisation des rues commerciales urbaines modernes passent de plus en plus par une réduction de la place accordée à l'automobile et ça, parce qu'au contraire des croyances du siècle dernier, on a appris que la surpopulation automobile est le pire frein à la mobilité urbaine.

      Alors, si on offre à un commerçant éclairé le choix entre voir passer 2000 clients potentiels devant sa boutique ou d'en voir passer plus de 10 000, que choisira-t-il ?

  • Dominique Chantraine - Inscrite 1 mars 2014 13 h 32

    À coeur vaillant, rien d'impossible

    Je fais partie de ces rares dissidents qui n'ont pas de voiture. Pourtant, je suis mère de deux enfants et oui, je n'hésite pas à faire mon épicerie de la semaine en autobus ou en métro. Je ne m'en plains pas, même au coeur de l'hiver, comme ce matin. Il faut se sortir du confort et de l'indifférence et oser faire des efforts pour changer des dynamiques, des perceptions, voire sa santé physique. Je suis une quarantenaire et devant l'air ébahi des gens qui apprennent mon âge, je n'ai qu'une réponse à donner avec mon plus grand sourire quand on me demande comment cela est possible: J'ai pas de char!

    • Marc Bergeron - Inscrit 1 mars 2014 17 h 15

      Bravo! mais admettez que cela ne convient pas à tous. Beaucoup d'emploi exige une voiture même si vous travaillez pour l'état.

  • François Desjardins - Inscrit 1 mars 2014 14 h 12

    Mais oui... vidons Montréal et allons au 10 30!

    @Jean Richard

    Les commerçants devraient vous lire. Ainsi ils verraient qu'ils sont heureux et qu'ils ne semblent pas le savoir.

    • Jean Richard - Abonné 2 mars 2014 10 h 33

      On ne videra pas Montréal. On enverra simplement au 10-30 ces gens qui voudraient transformer les quartiers de Montréal en 10-30.

      Si on écoutait certaines gens, on passerait le bulldozer dans le parc Laurieur pour en faire un stationnement et on rétrécirait les trottoirs pour augmenter les places de stationnement. On enlèverait les rares pistes cyclables pour les redonner aux voitures, et on enlèverait les autobus qui nuisent à la circulation, se contentant du métro qui lui, circule sous terre. Et bien sûr, on éliminerait les sens uniques destinés à orienter la circulation de transit.

      Sauf que l'exercice achevé, on s'apercevrait que l'espace dans un territoire donné n'est pas une ressource infinie et qu'un 10-30 sur le Plateau n'offrira jamais la capacité du vrai 10-30, à moins qu'on commence à démollir des immeubles d'habitation.

      Pour ceux qui veulent un 10-30, il y a déjà un, qui a empiété sur un espace agricole au lieu d'un espace urbain. Et pour se rendre au 10-30, il y a deux immenses autoroutes. Alors, pourquoi rouler à 50 km/h sur Christophe-Colomb quand on peut rouler à 120 vers le 10-30 et avoir 40 mètres carrés de stationnement assuré ?

      Les mouvements épisodiques de retour en ville finissent souvent en désillusion. Pourquoi ? Parce qu'on veut amener la banlieue en ville, ce qui est physiquement impossible. Il y a même des promoteurs immobiliers qui tentent d'offrir la banlieue en ville aux acheteurs de condo. Ce faisant, ils détruisent un immeuble à la fois toute l'âme des quartiers qui étaient jusque là urbains.

      C'est un cercle vicieux : les enfants des banlieusards des années 50 ont gardé la culture banlieusarde et si les études les amènent provisoirement en ville, ils retournent à leur banlieue ces études terminées. Il ne faut donc pas s'étonner de voir que Montréal se peuple de plus en plus d'immigrants.

      Les cultures urbaines et suburbaines ne sont pas interchangeables.

  • Serge Grenier - Inscrit 1 mars 2014 15 h 49

    Ça vous viendrait pas à l'esprit que...

    Au cours des 20 dernières années, il y a eu de nombreuses crises économiques qui, mise bout à bout, ont eu pour effet un transfert majeur du pouvoir d'achat vers quelques minorités au détriment de toutes les majorités.

    Au final tout cet argent finit bien par se dépenser bien sûr, mais pas dans les commerces de proximité. Les riches ne dépensent pas dans des commerces de pauvres.

    Les gens qui n'ont pas de véhicule forment la majorité de la population. Ils vivent avec le minimum, des fois un peu plus. Au lieu de chercher des clients fortunés qui se font de plus en plus rares, les commerçants de Montréal devraient d'adapter pour servir les besoins des personnes qui habitent vraiment à Montréal.

    Gagner de l'argent c'est une chose, la mériter c'en est une autre. Mon père disait souvent : si ça mérite d'être fait, ça mérite d'être bien fait.

    Alors, messieurs les commerçants, Luc Ferrandez fait bien sa job, qu'attendez-vous pour bien faire la vôtre ?

    Ou nous faisons face à cette crise économique tous ensemble, ou ceux qui pensent pouvoir s'en tirer tout seul feront tomber tous les autres.

    • Jean Richard - Abonné 2 mars 2014 10 h 52

      « Au lieu de chercher des clients fortunés qui se font de plus en plus rares, les commerçants de Montréal devraient »

      La plaza Saint-Hubert semble vous donner raison. Avec seulement 3 % de taux d'inoccupation, elle a l'air presque en bonne santé. Les sections entre Jean-Talon et Saint-Zotique grouillent de monde, même à -20 °C et on fait la queue à la caisse du gros Dollarama ouvert il y a quelques mois. Cette avenue commerciale, souvent snobée, offre une diversité assez incroyable, depuis la petite boutique de pacotille à 1 $ jusqu'à celle où l'on vend des amplis à lampe de haute qualité en passant par des librairies, des boutiques de robes de mariées, de chaussures, quelques bars et restos, et j'en passe. Dans cette diversité, les boutiques à bas prix semblent majoritaires, du moins entre Jean-Talon et Saint-Zotique.

      Il est probable qu'une forte majorité des clients des commerces de la plaza s'y rende non pas en voiture, mais à pieds, en métro, en autobus ou à vélo.

      Et quand à l'occasion on ferme la rue Saint-Hubert aux voitures, il y a de cinq à dix fois plus de monde.