Claude Ryan aurait soumis la charte à «l’épreuve du réel»

Claude Ryan en janvier 1993
Photo: Jacques Nadeau - Archives Le Devoir Claude Ryan en janvier 1993

Qu’aurait pensé Claude Ryan de la charte des valeurs du Parti québécois ? La question a été soulevée dans le cadre du colloque « L’héritage de Claude Ryan » organisé, jeudi, au Centre Newman de l’Université McGill, pour souligner le dixième anniversaire de sa mort. Pendant toute sa carrière, l’ancien directeur du Devoir et chef du Parti libéral n’a jamais caché sa foi, son attachement à la religion, tout en défendant le concept de laïcité. Claude Ryan aimait se qualifier de « laïc chrétien ».

 

Le professeur de l’Université de Montréal Jean-Pierre Proulx a rappelé que Claude Ryan se méfiait des solutions abstraites et soutenait que les solutions aux problèmes politiques devaient subir ce qu’il appelait « l’épreuve du réel ». M. Proulx croit queClaude Ryan aurait peut-être été tenté d’adopter une clause dérogatoire en ce qui concerne la charte des valeurs, comme il l’avait fait pour la Loi sur l’instruction publique pour les commissions scolaires linguistiques. Il avait alors proposé un renvoi à la Cour d’appel pour vérifier la constitutionnalité de la proposition de loi. « La pensée de M. Ryan était : testez donc devant les tribunaux ce que vous proposez avant de le mettre en pratique », explique M. Proulx. À son avis, la charte n’aurait pas résisté à la fameuse « épreuve du réel » de Claude Ryan puisqu’elle pourrait être contestée en cour.

 

M. Proulx estime aussi que M. Ryan aurait rejeté le projet de loi 60 du gouvernement Marois en argumentant qu’il porte atteinte aux droits fondamentaux de la personne. « Je pense que le primat qu’il accordait aux valeurs fondamentales et individuelles l’amènerait à rejeter au moins l’article 5 de la charte sur les signes que je préfère appeler ostensibles et non ostentatoires, parce que c’est péjoratif », dit-il. Le professeur Proulx explique que M. Ryan était un « chaud participant » des libertés personnelles, d’autant plus que ces libertés sont garanties par la Charte des droits et libertés.

 

Son confrère de l’Université McGill, Spencer Boudreau, soutient lui aussi que l’ancien chef du Parti libéral aurait fort probablement été contre la charte des valeurs du Parti québécois. Il est convaincu qu’il n’aurait pu accepter les dispositions actuelles. « Je ne peux pas voir que M. Ryan serait d’accord avec l’interdiction de porter un foulard ou un autre signe religieux. Il serait plutôt d’accord avec Parizeau, Bouchard et Landry, même s’ils n’ont pas la même allégeance politique », mentionne-t-il. Selon lui, M. Ryan était trop « sensible à l’expression de la liberté individuelle et religieuse » pour accepter le projet du gouvernement Marois. Il explique que l’ancien directeur du Devoir a maintes fois défendu dans les pages du journal le concept de laïcité par rapport aux institutions, tout en maintenant que toute personne avait le droit de se définir par rapport à sa religion dans la société.

 

Le fils de Claude Ryan, qui assistait à la conférence, pense aussi que son père serait « bien désespéré de la situation actuelle ».« C’est quelqu’un qui cherchait toujours à créer un climat d’ouverture et de respect des libertés individuelles. Mais tout ce qui touchait de près ou de loin le fanatisme, c’est une chose contre laquelle il était très rébarbatif », souligne Paul Ryan. Il rappelle que son paternel avait écrit dans son testament spirituel qu’il voulait qu’« on continue à vivre tous ensemble ici dans un esprit de compréhension et d’acceptation mutuelles sans tomber dans le fanatisme ».

 

Le colloque sur l’héritage de Claude Ryan se poursuit, ce vendredi 14 février 2014, à l’hôtel Sofitel à Montréal. Pour l’occasion, l’ancien premier ministre canadien Brian Mulroney, l’ancien premier ministre du Québec Jean Charest et le chef du Parti libéral, Philippe Couillard, prendront la parole.

13 commentaires
  • Josette Allard - Inscrite 14 février 2014 05 h 19

    Ryan 2014

    Tant de suppositions. M.Ryan est mort. Comment peut-on mettre dans sa bouche des mots qu'il ne pourra jamais prononcer lui-même. Qui sait ce qu'aurait pensé unClaude Ryan vivant en 2014 dans une société bien différente de celle d'il y a une décennie.

    • Marc Lacroix - Abonné 14 février 2014 07 h 13

      Tout à fait d'accord avec vous, il y a déjà suffisamment de vivants pour s'intéresser à ce dossier si bien que de faire "parler les morts", par procuration, par la voix de certains vivants aux opinions déjà connues, s'inspirent davantage d'un objectif de marketing que d'un apport sérieux à une question difficile.

    • Marc G. Tremblay - Inscrit 14 février 2014 08 h 58

      La théorie vs la pratique
      Ce n'est pas surtout que l'idée puisse plaire à une majorité selon des sondages ; c'est que l'application sur le terrain, donc une police des signes ostensibles ou des signes qui veulent dire autre chose, etc., qui causera plus de problèmes que le remède de l'art. 5 du projet de loi du P.Q. C'est ça l'épreuve du réel...

    • Louka Paradis - Inscrit 14 février 2014 09 h 43


      Quand on fait parler les morts pour accréditer ses propres thèses, c'est qu'on n'a plus d'arguments solides. Usurper la crédibliité de personnalités décédées, c'est asssez désolant comme procédé.

      Louka Paradis, Gatineau

    • Nicolas Bouchard - Abonné 14 février 2014 09 h 54

      @ M. G. Tremblay,

      Existe-t-il une police des signes politiques et militants ostentatoires?

      Non? Alors pourquoi existerait-il une police pour les signes religieux?

      Votre commentaire semble être de la mauvaise foi dans un débat extrêmement important pour notre société.

      Nicolas B.

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 15 février 2014 13 h 39

      J'ai été une grande admiratrice de l'intellect acéré de Claude Ryan! Sa capacité d'analyse était incroyable...Non seulement il pouvait critiquer et démolir ce qui ne faisait pas de sens mais aussi proposer des solutions constructives...
      Je le range dans la catégorie des trois ou quatre politiciens au Canada de ce calibre...avec Pierre Elliot Trudeau, bien sûr!

      Étant libéral et fédéraliste acharné, peu dans ce forum sont prêts à lui reconnaître ces qualiltés...

      Il a été la pierre centrale de l'échec du référendum de 1980...Désolée mais René Levesque ne faisait pas le poids!

  • Léonce Naud - Abonné 14 février 2014 05 h 37

    Qu'est-ce que le Droit ?

    Le Droit est la résultante d'un rapport de forces. (Hegel)

  • Gérard Pitre - Inscrit 14 février 2014 06 h 27

    Qui s'assemble se ressemble

    Faut vraiment que les anti-charte soient au désespoir et en panique pour invoquer le souvenir des défunts afin de mieux combattre le gros bon sens. Ils cherchent par tous les moyens à se réunir tous les opposants en déterrant des personnalités qui ont foutu le bordel dans l'appareil de l'État au moment où ils étaient en fonction, incapables qu'ils ont été de se tenir debout et de s'affirmer sans se sentir obligés de s'agenouiller et de s'excuser de ce que nous sommes. Non franchement, c'est la panique dans la maison libérale. Les courants d'air passent de partout. Ils ne savent plus à quel saint se vouer pour nous faire gober leurs mensonges qui ne sont que des pseudo vérités. Quel beau trio: Mulroney, Charest,et Couillard. Ça vaut pas cher la tonne. Ils ne savent plus quoi faire pour endormir le peuple et revenir au pouvoir,`ça leur manque terriblement. C'en est même ridicule. Je proposerais à M. Couillard de changer de carrière: il ferait un bon acteur de théâtre. Il est spécialisé dans le Vaudeville. Ça lui va comme un gant. Quels tristes sires que ces minables personnages. Merci. Gérard Pitre

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 14 février 2014 07 h 40

    Drôle à dire et … !

    « sensible à l’expression de la liberté individuelle et religieuse » (Spencer Boudreau, Université McGill)

    Drôle à dire, le projet de loi 60 qui, visant uniquement la laïcité-neutralité d’État et demeurant tout autant sensible, dit la même chose que … des Claude Ryan !

    Drôle à dire et … ! - 14 fév 2014 -

  • gaston bergeron - Abonné 14 février 2014 09 h 06

    On aura tout vu et tout entendu

    Et puis Robert Bourassa, et puis le cardinal Léger, et puis, et puis... Si les libéraux se mettent à faire des colloques pour parler de la charte avec les morts, il faudra inviter l'ancienne gouverneure générale du Québec, l'honorable Mme Lise Thibault, qui disait sérieusement qu'elle savait entrer en contact avec des gens de « l'autre bord ».