L’enquête publique suscite beaucoup d’attentes

Le coroner en chef a ordonné la tenue d’une enquête publique sur l’affaire Magloire, puisque c’est le troisième itinérant à tomber sous les balles des policiers de Montréal en trois ans.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le coroner en chef a ordonné la tenue d’une enquête publique sur l’affaire Magloire, puisque c’est le troisième itinérant à tomber sous les balles des policiers de Montréal en trois ans.

La tenue d’une enquête publique pour faire la lumière sur le décès d’Alain Magloire, cet itinérant tué par une balle policière lundi dernier, est bien accueillie dans le milieu des intervenants en itinérance, même si certains craignent que ce ne soit un autre coup d’épée dans l’eau.

 

Le coroner en chef, Me Denis Marsolais, a ordonné la tenue d’une enquête publique sur cette affaire puisque c’est le troisième itinérant à tomber sous les balles des policiers de Montréal en trois ans.

 

« Étant donné que certaines interventions d’urgence dans des lieux publics auprès de personnes souffrant de troubles de santé mentale ont donné lieu à des décès au cours des dernières années, il apparaît opportun de procéder à une enquête publique afin d’examiner les interventions d’urgence faites auprès de personnes chez qui on soupçonne la présence de problèmes de santé mentale », a fait savoir le Bureau du coroner dans un communiqué.

 

« Je suis très, très content » de cette enquête publique, dit Pierre Magloire, le frère d’Alain Magloire, qui espère que « ça va faire avancer les choses. Qu’on va mieux former les policiers […] et leur fournir des outils supplémentaires d’intervention pour qu’ils soient moins invasifs ». M. Magloire dit cependant craindre que cette enquête publique ne se résume qu’à « un autre rapport tabletté », alors qu’il est primordial d’offrir aux citoyens des services de santé adéquats.

 

On sait que M. Magloire a été tué d’une balle policière à la poitrine après qu’il eut fracassé, avec un marteau, la vitre d’un guichet d’hôtel dans le centre-ville de Montréal. Selon Pierre Magloire, il a agi ainsi parce que le responsable refusait de lui rendre un dépôt qu’il avait fait sur une chambre. Au moment de son décès, il était entouré de sept policiers. M. Magloire était biochimiste et père de deux enfants. Il aurait développé des problèmes de santé mentale après avoir consommé de l’ecstasy dans un party rave. Selon son frère, il avait des contacts hebdomadaires avec sa famille, et tenait un marteau ce jour-là parce qu’il allait faire du bénévolat.


Un éventail de recours

 

Émilie Guimond, intervenante sociale au RAPSIM, se réjouit quant à elle qu’on s’intéresse enfin à un groupe de « personnes qui sont généralement sans voix, et au type de violence qu’elles peuvent subir ».

 

Selon Mme Guimond, les policiers disposent d’un éventail de recours lorsqu’ils font face à une personne souffrant de problèmes de santé mentale, comme c’était le cas d’Alain Magloire.

 

« Il y a un éventail d’interventions avant d’en arriver là, dit-elle. Il y a l’intervention verbale, l’immobilisation de la personne, la tentative de lui retirer son arme… »

 

À l’Association des groupes d’intervention en défense des droits en santé mentale (AGIDD-SMQ), on signale également l’existence du service Urgence psychosociale-justice (UPS-J), qui a pour mission d’éviter la judiciarisation des personnes aux prises avec un problème de santé mentale, et peut intervenir dans les situations de crise en 20 minutes, 24 heures par jour, sept jours par semaine.

 

« Il existe des services dans la communauté qui sont proches du monde », dit Doris Provencher, de l’AGIDD-SMQ.

 

Certains de ces intervenants connaissent les itinérants en question et sont, par conséquent, mieux habilités pour les mettre en confiance.

 

Le directeur du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), Marc Parent, réserve un accueil positif à la tenue de cette enquête.

 

« Il faudrait élargir sur l’ensemble des acteurs. Ce n’est pas juste au travail des policiers qu’il faut s’en remettre dans ce genre de cas-là. Qu’est-ce qu’on peut faire de façon proactive pour faire en sorte que ces gens-là ne soient pas dans le phénomène des portes tournantes ? Il faut agir en amont pour ne pas toujours être confrontés à des situations de dernier recours. »

 

M. Parent n’a pas voulu se prononcer sur l’intervention ayant mené à la mort de M. Magloire pour ne pas nuire à l’enquête dite indépendante de la Sûreté du Québec (SQ).

 

« On va attendre de voir les circonstances de l’intervention, et voir ce qui s’est fait avant l’utilisation de l’arme à feu. L’enquête va le démontrer », a-t-il dit.

 

Yves Francoeur, le président de la Fraternité des policiers de Montréal, voit aussi d’un bon oeil la tenue d’une enquête publique, et son syndicat a l’intention de coopérer. « Honnêtement, on pense que c’est une bonne chose. Ça fait plusieurs années qu’on déplore le fait que par manque de soins, d’encadrement et de suivi, un grand nombre de personnes avec des problèmes de santé mentale se retrouvent en situation d’itinérance. »

 

M. Francoeur croit que « le fardeau sera davantage sur le système de santé en matière de suivi, d’encadrement et de prise en charge ».

 

Pour Stéphane Berthomet, un ancien policier français et auteur du livre Enquête sur la police, publié chez VLB éditeur, cette enquête publique est indispensable, même s’il met en question la portée des recommandations du coroner.

 

Dans son livre, M. Berthomet est très critique du processus d’enquête sur un corps policier par un autre corps policier, comme dans le cas de la mort de Magloire, l’enquête de la SQ sur le SPVM. Il mentionne le cas d’un ancien policier de la SQ, Gaétan Rivest, qui lui a avoué avoir trafiqué l’enquête concernant le policier du SPVM Dominic Chartier, de façon à ce que ce dernier ne soit pas accusé.

 

Une note négative

 

Or, même si ces faits ont été révélés dans son livre, dit-il, aucune accusation n’a été déposée à ce jour contre Gaétan Rivest.

 

Dans le cadre d’un sondage mené par le RAPSIM auprès des intervenants en itinérance à Montréal, 68 % des répondants ont accordé une note négative au processus de déontologie policière qui permet de porter plainte contre la police.

 

« Le recours au criminel ou aux affaires internes du SPVM donne une impression de cohésion entre les policiers, même si on y reçoit candidement une plainte d’une personne accompagnée d’un(e) intervenant(e) », écrit le RAPSIM dans un rapport sur la question, finalisé en janvier.

 

« En somme, autour de 3 % des plaintes mènent à une sanction », écrit le RAPSIM.

 

Le coroner a pour mission de faire des recommandations pour réduire le nombre de décès lors de ce type d’intervention.

 

L’enquête publique se déroulera dans un palais de justice, et les personnes appelées à témoigner pourront y être accompagnées d’un avocat.

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