L’exception culturelle

Après le scandale des accusations d’agression sexuelle en 1992, Woody Allen n’eut jamais de mal à garnir ses génériques.
Photo: Associated Press Andrew Medichini Après le scandale des accusations d’agression sexuelle en 1992, Woody Allen n’eut jamais de mal à garnir ses génériques.

« Il m’a agressée sexuellement. » Formulée dès 1992 par une enfant de sept ans, cette accusation réitérée à l’encontre du cinéaste Woody Allen est tirée de la lettre que sa fille adoptive Dylan Farrow a fait paraître dans le New York Times samedi. Si la présomption d’innocence demeure, l’affaire n’en constitue pas moins un exemple patent du malaise qui prévaut dès lors qu’un grand artiste est accusé ou reconnu coupable d’un crime.

 

« La question qui se pose chaque fois est de savoir si l’on peut, si l’on doit, faire la distinction entre l’oeuvre et l’individu », explique Sandrine Ricci, doctorante et chargée de cours en sociologie et coordonnatrice du Réseau québécois en études féministes.

 

Woody Allen n’a pas été reconnu coupable ni même formellement accusé. En 1992 en effet, le procureur conclut à un manque de preuve, mais, équivoque, à une cause « probable ».

 

« Lorsque des individus “ordinaires” vivent ce genre de déboires, ils sont vite marginalisés », note Sandrine Ricci. Or après le scandale, Woody Allen n’eut jamais de mal à garnir ses génériques. D’ailleurs, Dylan Farrow interpelle plusieurs vedettes dans sa lettre, dont Cate Blanchett, favorite pour l’obtention de l’Oscar de la meilleure actrice pour sa performance dans Jasmine French, le plus récent opus de Woody Allen.

 

S’agit-il ici d’une autre forme « d’exception culturelle » ? « Je pense que si le Tout-Hollywood a agi comme si de rien n’était, c’est, en partie, parce qu’il y avait des doutes. Mais c’est surtout parce qu’on prenait en compte la célébrité [de Woody Allen], la qualité de son oeuvre et son éventuelle rentabilité », estime le sociologue des médias Jean-Serge Baribeau.

 

Cas d’exception

 

La célébrité, en particulier, semble être un facteur déterminant dans l’attitude que le milieu professionnel et le public adoptent en de telles circonstances. Impossible de passer sous silence le cas de Roman Polanski, qui a admis avoir eu des rapports sexuels illégaux avec une mineure. Ou Stanley Kubrick, qu’on voit persécuter à dessein l’actrice Shelley Duvall dans un documentaire réalisé pendant le tournage de Shining. Ou François Ozon, qui a suggéréque toutes les femmes rêvent de se prostituer. Et que dire de la controverse Bertrand Cantat, pour délaisser le monde du cinéma.

 

Et avant eux, le peintre Pablo Picasso, dont deux des compagnes se suicidèrent et deux autres furent internées. Ajoutez l’antisémitisme et le racisme à la liste et voyez s’y bousculer les patronymes célèbres : Wagner, Céline, Eliot, Degas, Lovecraft, Voltaire, Kant. On continue d’écouter, de lire et de regarder leurs oeuvres. Pourquoi ?

 

« C’est une question de rapport de pouvoir, résume Sandrine Ricci. On se refuse à penser que des individus prééminents se sont rendus coupables de telles horreurs. Ce que nous rappelle le cas de Woody Allen, c’est que ce déni systémique fait en sorte qu’il est beaucoup plus difficile pour les victimes de parler. Face à des gens connus, leur parole est facilement remise en cause. On a déterminé à l’époque que les souvenirs de Dylan Farrow étaient peu fiables. L’avocat d’Allen a évoqué l’aliénation parentale qu’aurait orchestrée Mia Farrow, etc. »

 

Rappelons que lorsque les accusations furent énoncées, Woody Allen et Mia Farrow se trouvaient au centre d’une séparation très médiatisée après que l’actrice eut découvert que son compagnon des 20 dernières années s’était épris de sa fille adoptive Soon-Yi Prévin, qu’il a épousée depuis.

 

Distinguer ou ne pas distinguer


« Si Woody Allen était clairement déclaré coupable, j’établirais une différence ou une distance entre l’être humain et son oeuvre, affirme Jean-Serge Baribeau. J’éprouverais probablement de la répugnance vis-à-vis de cet homme que j’ai tellement admiré. Mais je continuerais à aimer et à déguster l’oeuvre majeure et inoubliable de ce grand cinéaste […] Mon attitude serait, à peu de chose près, la même que celle que j’ai adoptée face à une crapule comme Louis-Ferdinand Céline. Son Voyage au bout de la nuit est un petit bijou littéraire, mais je trouverai toujours révoltantes et abjectes les positions idéologiques et intellectuelles de cet écrivain de talent. Je maintiens la même attitude vis-à-vis de l’individu Roman Polanski et en ce qui concerne son oeuvre cinématographique. »

 

Sandrine Ricci, de son côté, répond par la négative à la question de la distinction à tracer, ou non, entre l’oeuvre et l’individu. « Vous savez, j’ai grandi en écoutant Georges Brassens. En vieillissant, j’ai pris conscience qu’il écrivait des choses extrêmement misogynes. C’est le même dilemme avec Le voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline. Est-ce qu’on le lit même si on sait que l’auteur était antisémite ? »

 

« Moi, je choisis de ne pas consommer la musique de Bertrand Cantat et de ne pas consommer de films de Roman Polanski et de ne plus consommer de films de Woody Allen. J’estime pouvoir très bien vivre sans », conclut-elle.

22 commentaires
  • Robert Bernier - Abonné 4 février 2014 06 h 06

    Les artistes et la vérité

    Rechercher la vérité, c'est aussi rechercher et accepter la vérité sur soi. Le monde de l'art ne s'est jamais auto-attribué cette mission. C'est en ce sens qu'il faut, oui, séparer l'oeuvre de son auteur. L'oeuvre peut tenir en elle-même. Cependant, cela ne montre-t-il pas une certaine vacuité de l'oeuvre? On ne s'en sort pas.

    Robert Bernier
    Mirabel

  • France Labelle - Inscrite 4 février 2014 06 h 45

    Allez Grand Génie, dans ta bouteille !

    À part quelques drôleries réussies, du blabla insignifiant qu'on est censé trouver intéressant. J'aimerais bien qu'on m'explique de manière précise où est son grand génie dont on nous frotte les oreilles à qui meuh meuh !

    En éliminant évidemment le choix de ses artistes (Farrow, Keaton, Blanchett...) puisque la gloire leur revient à elle.

  • Marc Provencher - Inscrit 4 février 2014 07 h 19

    Mme Ricci ne fait aucune différence entre un crime de droit commun et une croyance idéologique!

    «Ricci (...) répond par la négative à la question de la distinction à tracer, ou non, entre l’oeuvre et l’individu.»

    «Est-ce qu’on le lit [Le voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline] même si on sait que l’auteur était antisémite? »

    Oui, je lis les romans de Céline même si je sais que l'auteur était antisémite, je lis ceux de Virginia Woolf même si je sais que l'auteure était antisémite, je lis George Bernard Shaw même s'il était philofasciste, je lis H. G. Wells même s'il était philofasciste (exemple, comme le précédent, du philofascisme de gauche), je lis Pirandello même s'il était fasciste (et saluait en Mussolini "sa création continue de la réalité", ça alors quel imbécile, mais pas biologisant du tout par contre, contrairement aux deux précédents), je lis Gertrude Bell (El Katun du Désert) meme si elle était antiféministe, je lis Evelyn Waugh meme s'il était franquiste, je lis certains poèmes de d'Annunzio, Marinetti et Longanesi même si c'étaient des ordures fascistes (chacun d'un "courant" différent), j'ai dans ma collection de DVD Zone 2 en français de tas de comédies de Mario Monicelli et d'Ettore Scola scénarisées par les géniaux Age-Scarpelli ou la géniale Suso Cecchi d'Amico que je regarde et reregarde même s'ils étaient communistes.

    En zélée idéologue, typique de la classe militante, Mme Ricci confond totalement film communiste et réalisateur communiste, livre antisémite et auteur antisémite, poème fasciste et poète fasciste, alors que c'est vraiment deux choses. Le fait qu'Ettore Scola soit communiste ne fait pas du tout de 'Affreux, sales et méchants' un film communiste, le fait que Virginia Woolf fût une fieffée antisémite ne fait pas du tout de 'Mrs Dolloway' un roman antisémite.

    Mais surtout, bien sûr, un crime de droit commun (Cantat, Allen, Polanski) ne saurait être mis sur le même pied qu'une conviction idéologique, aussi détestable fût-elle. La censure commence toujours par ce genre de confusion.

    • Daniel Lemieux - Abonné 4 février 2014 20 h 30

      Si toutes les déviations et actes criminels des artistes étaient connus du grans public, plusieurs grands seraient mis à l'index.

      Mme Ricci se prive de très bons films. Dommage pour elle.

  • alain petel - Inscrit 4 février 2014 08 h 00

    Inacceptable

    Assez d'accord avec Sandrine Ricci. Toujours du mal à reprendre le Journal d'André Gide ou à écouter Charles Trenet sans penser à leur pédophilie maladive. Idem pour Woody Allen dorénavant. Abuser de l'autre, quel qu'il soit, mais d'une personne mineure surtout, est inacceptable.

  • Gilles Théberge - Abonné 4 février 2014 08 h 27

    Prendre de la distance

    C'est parfois possible. J'ai le même malaise qu'évoque madame Ricco face à Brassens. Je suis incapable d'écouter la chanson intitulée Mélanie. Ça me gêne profondément. Mais l'œuvre reste dans son ensemble une référence culturelle majeure dans mon esprit.

    Par contre dans le cas de Allen, on est en présence d'autre chose. Comme dans le cas de Polansky, il s'agit de gestes pédophiles criminels. Ils n'ont pas été confirmés parce qu'il n'y a pas eu procès. La question demeure, pourquoi? Dur de regarder le plafond en sifflotant comme si de rien n'était.