Climat de peur dans le Village

Tommy Millette, coloriste dans un salon de coiffure le jour, drag-queen le soir, n’ose plus marcher seul dans les rues du quartier la nuit depuis qu’il a été témoin d’une agression sauvage à la sortie d’un bar.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Tommy Millette, coloriste dans un salon de coiffure le jour, drag-queen le soir, n’ose plus marcher seul dans les rues du quartier la nuit depuis qu’il a été témoin d’une agression sauvage à la sortie d’un bar.
Christian Beaudoin a eu la peur de sa vie le 11 janvier dernier. Il traversait la rue Sainte-Catherine dans le village gai pour héler un taxi au terme d’une soirée passée entre amis. La tête penchée sur son téléphone pour envoyer un texto, il est happé au collet par l’arrière, poussé au sol et passé à tabac par quatre hommes. Les côtes et l’épaule meurtries, le visage ensanglanté, il a échappé à ce cauchemar grâce à un passant venu à son secours et qui a ensuite appelé l’ambulance et les policiers.

Le portrait tuméfié de Christian Beaudoin a fait le tour des réseaux sociaux, partagé sur Facebook par des tonnes d’abonnés révoltés. « Je n’aurais jamais pensé que cela pouvait m’arriver. Je suis plutôt costaud. Les coups de pied et les coups de poing sont arrivés si vite sur ma tête et dans mes côtes, que j’ai seulement pu me protéger le visage »,raconte-t-il.

« À l’hôpital, j’ai décidé de prendre une photo et de la mettre sur Facebook pour dénoncer cette violence gratuite. La police refuse de dire qu’il s’agit d’actes homophobes, mais si ce n’est pas le cas, pourquoi ces gars-là ne vont pas tabasser des hommes sur la rue Crescent, alors ? »

Ce soir-là, Christian n’a pas été la seule victime de la violence qui gangrène le Village depuis des mois. Trois autres agressions ont été rapportées coup sur coup dans des lieux distincts le même week-end au poste de quartier 22, avenue Papineau. Des assauts qui s’ajoutent à d’autres survenus l’automne dernier, notamment celui du DJ Alain Jackinsky, roué de coups par cinq hommes et femmes à la sortie du bar Sky. Dans un quartier où l’insécurité est déjà palpable, cette nouvelle vague de brutalité a fait déborder le vase.

« Il y a des agressions contre des hommes, des femmes. Les gens ne se font même pas voler, c’est de la violence gratuite », déplore Ghislain Rousseau, qui a aidé Christian Beaudoin à porter plainte et à obtenir l’aide du Centre d’aide aux victimes d’actes criminels.

Ces incidents, qui ont connu une diffusion virale sur les réseaux sociaux, ont donné naissance à un mouvement spontané de citoyens gais et hétérosexuels, le Collectif carré rose, qui cherche à brasser la cage et obtenir des actions concrètes de la police et de la Ville de Montréal.

« Depuis le printemps 2013, il y a une détérioration de la qualité de vie dans le quartier », déplore Luc Généreux, qui a goûté à la méthode dure appliquée par la racaille locale. Debout sur la terrasse de son commerce, il a eu le malheur de photographier, avec son téléphone intelligent, un toxicomane qui l’invectivait. « Il m’a poussé par terre et avant même que je puisse faire quoi que soit, il m’a battu. Des clients m’ont sorti de là. Mais j’ai porté plainte et l’agresseur a été déclaré coupable. Il faut que les gens dénoncent », insiste ce dernier, comme le réclame aussi le collectif Carré rose.

La violence réelle, pense-t-il, serait beaucoup plus importante que celle déclarée par la police. Plusieurs victimes, par crainte de représailles, se taisent. Résidants et commerçants, eux, encaissent le coup, évitent certains coins de rue le soir, surtout les abords des métros Papineau et Beaudry et le parc Serge-Garand, situé juste derrière.

Une agression traumatisante

Tommy Millette, lui, n’ose plus marcher dans le quartier la nuit venue depuis novembre dernier : un soir, en sortant du Sky, il a vu un homme se faire fracasser le crâne contre un mur de briques par deux agresseurs. Ils ont poursuivi et frappé leur victime durant de longues minutes, entre le Sky et l’Apollon, deux bars populaires du Village. Une dispute au sujet d’un téléphone aurait déclenché la bagarre.

La victime est sortie amochée — et en ambulance — de cette agression sauvage. Et Tommy Millette, lui, est encore ébranlé. « Depuis ce temps-là, je ne marche plus dans le quartier aux petites heures du matin. Je prends toujours un taxi », explique ce grand gars aux cheveux bleus et au visage constellé de piercings.

Ses cheveux bleus, il les arbore durant le jour, lorsqu’il travaille comme coloriste dans un salon de coiffure du boulevard de Maisonneuve. Le soir, il se transforme en drag-queen et donne des spectacles dans les bars du Village, y compris au célèbre cabaret Chez Mado.

Tommy Millette est un oiseau de nuit. Un habitué des soirées endiablées du Village. Mais il ne se sent plus en sécurité dans ce quartier qui s’étire sur deux kilomètres de part et d’autre de la rue Sainte-Catherine, entre les stations de métro Berri-UQAM et Papineau.

Des scènes de déchéance

Une tournée du Village, cette semaine, a permis à l’équipe du Devoir de constater les sources d’inquiétude des résidants. Le petit parc Serge-Garand, requinqué par la Ville, est le repaire affiché des petits revendeurs de drogue bon marché qui font la pluie et le beau temps dans le quartier. Place Émilie-Gamelin et à la station Beaudry, ils attirent dans leur sillage une faune vulnérable et mal en point. Jeunes de la rue et toxicomanes sont recrutés comme clients ou, pour pas cher, comme intermédiaires pour vendre la drogue à d’autres.

Au coin des rues, de jeunes « guetteurs » montent la garde, pendant que les transactions se concluent à la sauvette dans les ruelles.

Aux petites heures de la nuit, les « multipoqués » convergent vers le peep-show, près de la rue Saint-Thimothée, devenu le quartier général de ceux qui marchandent, pour quelques piastres, les drogues sales aux toxicomanes de tout acabit. Les lendemains de veille donnent lieu à des scènes de déchéance humaine désolantes dans les arrière-cours, affirme Ghislain Rousseau. Dans les ruelles et impasses attenantes à la rue Saint-Thimothée, des drogués partis en orbite sont parfois échoués sur le pavé ou errent, le regard hagard. « On a fermé les yeux sur le problème, mais ça ne fait qu’augmenter », déplore ce résidant du quartier depuis plus de 20 ans et commerçant.

Déjà en 2011, Rousseau, menacé par des individus homophobes, avait alerté l’administration Tremblay et réclamé un meilleur éclairage des parcs problématiques et une augmentation de la surveillance policière. Le mouvement « J’aime mon Village » était créé pour sensibiliser décideurs et citoyens à l’urgence de la situation. Si la cohabitation avec les personnes itinérantes s’est adoucie grâce à la présence d’intervenants dans la rue, la petite criminalité, elle, prolifère, insiste-t-il.

L’époque du Village où l’ambiance festive, éclatée, transformait le quartier en un lieu de fête permanent semble être chose du passé, clame un autre résidant qui tient commerce, mais préfère garder l’anonymat. « Le Village n’est plus ce qu’il était. Dans les années 90, les bars étaient pleins à craquer, la drogue était bonne, on avait du fun », affirme ce quarantenaire.

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Le Village est sécuritaire, selon le SPVM

Les agressions contre la personne et les crimes homophobes sont à la baisse malgré le sentiment d’insécurité bien réel dans le Village, selon la police. « On est au courant du sentiment d’insécurité. C’est un élément important. Mais le Village est un endroit sécuritaire », dit Vincent Richer, le commandant du poste de quartier 22, qui englobe la partie est du quartier. Les voies de fait avec lésion et les agressions ont baissé de 22 % — de 92 à 73 — entre 2012 et 2013, sur tout le territoire du poste 22 (qui est plus grand que le Village), selon l’officier. Le nombre de crimes homophobes signalés est resté relativement stable, de 9 à 8. Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) affirme prendre les moyens pour mettre fin au sentiment d’insécurité qui s’est emparé du Village. La présence policière a augmenté. À toute heure du jour ou de la nuit, il est difficile de circuler dans la rue Sainte-Catherine sans apercevoir une voiture de patrouille ou des policiers à pied. À la sortie des bars, au petit matin, plusieurs autopatrouilles se garent devant le Sky et l’Apollon. La police envisage aussi d’installer des caméras de surveillance dans le quartier. Le commandant Richer encourage aussi les victimes d’agression ou d’autres crimes à porter plainte. « Ça nous aide beaucoup à mener nos enquêtes lorsque les victimes dénoncent les actes criminels », dit-il. Le SPVM offre même un formulaire en ligne pour signaler des actes criminels.


11 commentaires
  • Philippe Morin - Inscrit 25 janvier 2014 07 h 02

    « Des scènes de déchéance »

    J'ai été un peu étonné en lisant la partie intitulée « Des scènes de déchéance » dans le texte... Je pensais que c'était un texte sur l'homophobie et la violence faite aux LGBT, mais le texte est tombé dans un exercice de style ayant pour thème la criminalité et la déchéance, et susceptible d'entretenir les préjugés et craintes habituelles chez les banlieusard et gens des régions dont je fais partie. J'ai eu la chance de vivre à Montréal quelques années, aux résidences universitaires de l'UQAM, sur René-Lévesque, alors je suis moins « impressionnable » que plusieurs, notamment dans ma propre famille.

    Je suis surpris, parce qu'au lieu de faire peur aux gens des régions, je pensais que l'article allait plutôt nous instruire sur la situation de l'homophobie dans le quartier, la provenance des gens qui battent les membres de la communauté, etc. Pourquoi n'y a-t-il pas de témoignages de femmes? J'en connais qui se sont fait battre, notamment Barbara Legault dont l'agression a été relatée dans les journaux.

  • Yannick Lamarre - Inscrit 25 janvier 2014 08 h 24

    Merci le Devoir!

    Enfin un média grand public qui parle de ce problème!

    Je suis un professionnel de 40 ans, travaillant dans le centre-ville et habitant le Village depuis 10 ans. Et je ne peux que confirmer vos propos. Détérioration du climat social d'années en années, itinérance trop concentrée par les centres d'aide dans un "triangle des perdus" (pointe sud du Vieux-Montréal jusqu'au Village), drogue, drogue et encore drogue.

    Le Village devrait être génial... Je vais travailler à pied dans le centre-ville en 20 minutes de marche. Côté métro, je suis à côté des lignes vertes, orange et jaune. En voiture je suis à côté du pont J-C et de l'autoroute Ville-Marie. Je suis donc au centre de tout et logiquement, le Village devrait être LE quartier de Montréal.

    Mais non. C'est LE dépotoir humain de Montréal. Les gays s'y sont installés il y a 25 ans mais n'ont jamais pris possession du quartier. Bien qu'appelé le Village Gay, celui-ci n'y est habité par les gays qu'à environ 25%. Le reste est divisé par les professionnels, les pauvres (logements sociaux), et les plateux (débordement du Plateau vers le sud, ils hantent la rue Ontario).

    Ce qui est le plus évident dans votre article c'est l'aveuglement volontaire de la police de Montréal.

    Cachés derrière leurs statistiques, ils refusent d'avouer leur échec et leur impuissance face à la criminalité du quartier qu'ils ont abandonné. Car il faut le dire ainsi, la police et la Ville ont abandonné le quartier gay.

    L'équipe du Devoir en quelques visites a constaté les ravages de cette criminalité. Non seulement le soir mais aussi le matin. Pas besoin de sortir de club à 3 heures du matin pour le voir, le Village est ravagé par la drogue et la violence 24 heures sur 24.

    Alors quand j'entends la police et la Ville se cacher derrière leur statistique je trouve cela juste écoeurant. Plus écoeurant encore que les toxicomanes du quartier.

    Merci encore au Devoir pour cet article qui parle enfin de notre réalité.

  • Gérard D. Briand - Abonné 25 janvier 2014 08 h 25

    Drapeaux rouges et boules roses dans le nouveau Montréal Red Light International, version.08

    Merci à Mme Paré M.Fortier pour ce reportage qui, ironiquement survient en plein Mois de sensibilisation à la maladie d'Alzheimer (sic) et deux jours après celui de jeudi de leur collègue Alain Gravel de l'émission "Enquête" où le chef de police de Montréal, Marc Parent, reconnait que le centre-ville est le lieu de prédilection dans les Amériques (pour ses attraits, oui!) mais dans cette nouvelle guerre des mafias et des Hells pour le plein contrôle du lucratif marché des drogues, surtout depuis le retour de prison new-yorkaise de ce criminel qu'a été Vito Rizzuto.

    Dans ce marché continental Nord-Sud, le populaire cannabis équivaut à 80 % de la valeur de toutes les drogues comme la cocaine et les pilules de synthèse qui transitent dans le gruyère de Dorval et le Port de Montréal, celui-là controlé par des vérificateurs (et non débardeurs) dont près de 36 % en 2007 détenaient un casier judiciaire et sont reconnus de connivence avec des employés et services en impartition de sécurité et de nettoyage des cales de bateaux.

    Cannabis qu'il est urgent de légaliser par une récolte en serres (avec les surplus d'électricité offerts déjà par la PM Marois et une vente (qualité controlée) dans toutes les SAQ (pour le pot psycho récréatif) et dans tous les réseaux de pharmacies (pour le pot médical. Comme on a réussit à le faire il y a 81 ans pour l'alcool pour créer la Commission des liqueurs à l'origine de nos 403 succursales de la SAQ.

    L'article nous rappelle que cette recherche du "mieux vivre ensemble" dans le Village (qui, avec ses boules roses, fait tout positionner son image et s'ouvrir sur le monde, c'est reconnu internationalement) survient aussi en pleine Semaine de prévention sur le tabagisme; semaine qui démontre en quelque sorte que ce type de campagne d'éducation publique a ses limites (mais ultra nécessaire) quand survient de surcroit l'incendie d'une résidence d'ainés et la mémoire vive et multicentenaire de 35 doyens dans un tout autre Village.

  • Jules Langlois - Inscrit 25 janvier 2014 09 h 19

    Holà les préjugers !

    Notre petite famille habite le quartier depius 10 ans, et c'est le contraire que je remarque. De plus en plus de richesse et de gentrification, de moins en moins de drogue et de prostitution, même complèetment disparue du parc en face de la maison. Il reste bien sur des intnérants, mais en général noyé dans la masse. Et il y a tellement de monde même tard le soir que je ne vois pas trop bien ce qui pourrait arriver sans que plusieurs puissent être témoin de la scène et avertissent les autorités. La police est d'ailleur très présente est les délais d'intervetions doivent être vraiment rapide dans ce quartier. A part un peu de couleurs qui effraient les banlieusards naïfs, je ne reconnais pas mon quartier dans cet article.

  • Gérard Laverdure - Inscrit 25 janvier 2014 10 h 09

    Intervenir ou appeler 911

    Je vis en plein dedans, près du métro Beaudry, avec mon fils, depuis bientôt 10 ans. Je me sens en sécurité mais je ne sors pas en pleine nuit près des bars. En plus des agressions homophobes il y a beaucoup de personnes vivant avec des problèmes de santé mentale ou de drogue et de boisson, à toutes heures. Et il y a en effet un présence plus marquée de gang de pushers au parc derrière le métro Beaudry.

    Un samedi soir de décembre, vers 21h sur la rue de la Visitation, mon fils entend crier une femme dehors. C'est sûr qu'on est allé voir ce qui se passait. Une jeune femme était assise avec un jeune homme dans une entrée de maison. J'ai marché vers eux de l'autre côté de la rue pour évaluer la situation. La jeune femme est partie de son bord, vers René Lévesque. L'homme de l'autre côté. Elle marchait tout croche dans la petite rue étroite et risquait de se faire frapper. Avec ses bottes à talons très haut, elle est tombée et s'est foulé une cheville. Je l'ai ramassée et ramené à la maison. Elle avait le manteau tout ouvert par ce temps froid... et il était évident que le gars voulait profiter d'elle. On l'a soigné et fini par retrouver son chum sur Ste-Catherine devant le théâtre National. Chicane de couple, elle était partie seule dans le quartier... Vraiment pas une bonne idée. S'il y avait eu des risques, plusieurs gars, on aurait appelé le 911, comme on a déjà fait lors d'une agression devant notre maison.

    On a ben assez des "agressions économiques aliénantes" sur l'ensemble des citoyens sans en rajouter. Alors on est solidaires des victimes et on ne laisse pas faire les agresseurs... économiques ou autres. Gérard Laverdure.